Lorsque, la trentaine venue, Bouddha et Jésus entament leur campagne de sermons
et leur marche vers la gloire, ils
sont au sommet de leur forme. A cet âge, le préféré des marathoniens, ils ont
aquis l'endurance et gardent leur vitesse,
obtiennent leur meilleur rendement cardiaque, cette fameuse consommation
maximale d'oxygène ou "VO2 max." si
nécessaire pour escalader les contreforts de l'Himalaya ou grimper les dures
côtes de Jérusalem. A trente ans,
Mahomet est encore un petit transporteur international, modeste convoyeur de
marchandises au Proche - Orient. Son
camion est un chameau qu'il dirige à pied ou qu'il monte lui-même lorsque la
charge a été livrée.
A raison de cinq kilomètres à l'heure et de dix à douze heures par jour, le
jeune Mohammed ben Abd Allah ne compte
pas sa fatigue pour tenir les horaires et finir les étapes sous le vent de
sable ou le soleil de plomb. Son itinéraire
habituel va d'Arabie en Mésopotamie, via la Palestine et la Syrie. Il emprunte
probablement la Route du Roi qui
serpente sur le plateau jordanien et passe par l'extraordinaire nécropole
nabatéenne de Pétra. Cette voie, déjà
mentionnée par la Bible (Nombres 21,22) et parcourue par les Hébreux de
l'Exode, domine la mer Morte : du mont
Nebo où Moïse aurait contemplé le pays de Canaan avant de mourir, Mahomet peut
voir les collines de Judée et la
ville de Jéricho, deviner Jérusalem et tous les lieux saints du prophète Jésus
ben Joseph.
Le petit caravanier reste sur la route de corniche et se garde bien de
descendre en ces lieux infernaux écrasés de
chaleur et de torpeur qui forment la dépression de la mer Morte, ce "pays
renversé", point le plus bas de la planète et
lieu de toutes les bassesses avec la mythique Sodome, ses effluves de bitume et
ses relents de péché. Mahomet
commerce sur la rive orientale du Jourdain comme Jésus prêchait sur la rive
occidentale : leurs routes sont parallèles
mais ne se croisent pas. Les routes du Bouddha historique sont carrément
étrangères à celles des deux prophètes du
Croissant fertile. Depuis la fin de la civilisation de l'Indus, vers le milieu
du 2è millénaire avant J.C., il n'y a plus
beaucoup de relations entre le Proche - Orient et l'Inde. Le développement
économique de celle-ci se fait désormais
dans la vallée du Gange qui n'a guère de contacts avec le monde sémitique et a
été colonisée par des tribus de
langue indo-européenne.
Jésus et Mahomet pourraient presque converser en chemin tant l'araméen du
premier et l'arabe du second sont des
langues voisines. Mais le Bouddha ne pourrait avoir le moindre débat avec ses
deux confrères d'outre-Indus, tant leurs
mots et leurs concepts lui sont étrangers. Et pour la diffusion d'un message,
les barrières des langues ou des concepts
s'avèrent plus redoutables que les fleuves à franchir ou les montagnes à
traverser. Les pieds du Bouddha Le
jeune "prince" Siddhârtha Gautama, fils du "roi" (ou du chef de clan) des
Shâkya, tente une première sortie hors de son
"palais" du Népal, assis sur un chariot conduit par son fidèle cocher.
Puis il se ravise, rentre à la maison et son départ final se fera à cheval, une
noble monture si on la compare à l'ânon de
Jésus aux Rameaux ou aux chameaux des messageries Mahomet. Après quelques
kilomètres, le futur Eveillé
(Bouddha) renvoie son fidèle équidé à l'écurie et décide de n'avoir pour
Véhicule ou "moyen de progression" (Yâna)
que l'humble service de ses pieds, un bien "Petit Véhicule" (Hînayâna) mû par
le seul effort et les seuls mérites de son
propriétaire. L'effort est dur et les mérites sont grands sous la chaleur du
jour et dans les dangers de la nuit sur ces
sentiers caillouteux qui, jusqu'à ces dernières années, étaient les seules
voies de communication entre le Népal et
l'Inde du nord : avant 1956, les riches familles de Kathmandou faisaient encore
venir leur Hispano-Suiza ou leur de
Dion-Bouton à dos de civière et en pièces détachées. Cette "mise à pied" du
jeune prince est le licenciement d'un futur
roi.
Car n'accèdera jamais au trône celui qui ne monte plus à cheval, ne conduit pas
son char de guerre ni son armée
d'éléphants, n'a ni cornac ni écuyer. Il rompt avec sa caste de guerriers
(kshatriya) pour rejoindre la valetaille et la
piétaille, ces bases castes à ras du sol. Les pieds du Bouddha sont un Véhicule
humble et pacifique, semblable à
l'ânon de Jésus, ce "roi juste et victorieux", qui "supprimera de Jérusalem le
char de combat et brisera l'arc de guerre"
(Zacharie 9,9). Les pieds du Bouddha sont adorables et adorés sur les statues,
aujourd'hui vénérés par des armées
de pèlerins, pédicurés par des foules d'artistes. Ses ongles sont vernissés de
rouge et ses voûtes plantaires peu
marquées (Bouddha a les pieds plats) mais elles sont finement décorées des
scènes de ses vies antérieures. Et les
fidèles se prosternent devant les pieds du Bouddha avec l'humilité de Jésus
lavant les pieds de ses disciples.
Les pieds du jeune prince vagabond vont le soutenir vaillament pendant un
demi-siècle de longues marches. Son
éducation sportive et sa préparation militaire ont aiguisé une force physique
(les Ecritures saluent ses performances)
qui devra beaucoup s'employer. Il va donc arpenter la basse vallée du Gange et
de ses affluents comme Jésus celle
du Jourdain : les deux hommes prêchent dans un rayon d'une centaine de
kilomètres et les points extrêmes de leur
prédication sont séparés par une petite semaine de marche, sans être jamais
bien éloignés de Jérusalem ou de
Bénarès. Leurs religions universelles sont nées sur des territoires grands
comme un département français. La
prédication de Mahomet se tiendra dans des limites à peu près équivalentes.
A l'âge de quarante ans, le caravanier abandonne ses lointaines expéditions
commerciales pour se consacrer à un
enseignement dispensé au sud de l'Arabie. Le lieu de son "émigration" (Hégire)
est Médine, ville située à trois cents
kilomètres de la Mecque d'où le prophète doit s'enfuir. Cette pérégrination,
effectuée à pied ou à dos de chamelle se
révélera fort longue et périlleuse, inaugurant au sortir des épreuves une
nouvelle ère pour les croyants, un peu comme
la Longue marche des partisans de Mao. Mais voici l'immigré de Médine, petit
beur sans un sou, obligé de voler pour
vivre.
L'ancien caravanier se convertit en pilleur de caravanes et, tel le douanier
devenu contrebandier, il connaît toutes les
ficelles du métier. La razzia devient djihad, le vol à la roulotte guerre
sainte. Dans le désert, de telles pratiques sont
courantes et servent de péage autoroutier au profit des autochtones, de
prélèvement obligatoire au bénéfice des
indigènes. Au lieu-dit le puits de Badr, ce carrefour de la grand - route de
Syrie et de l'embranchement pour Médine,
Mahomet remporte la première victoire de l'islam (mars 624) en rackettant une
caravane de mille chameaux. La
méthode est un peu "cavalière" et amène d'ailleurs les amis du Prophète à
délaisser le chameau au profit du cheval,
plus docile et plus rapide pour mener les poursuites. Les sandales de Jésus Il
y a sans doute des moyens moins
belliqueux pour gagner sa vie sur les chemins. Jésus en avait trouvé un sur la
route de Capharnaüm quand il avait
recruté Lévi - Matthieu, employé au bureau d'octroi (Matthieu 9,9) : ce
publicain entraîna à sa suite de nombreux
collèges, humbles pêcheurs et généreux donateurs avant de dédier un bel
évangile à ce maître dont Jean - Baptiste
n'était pas digne d'ôter les sandales (Matthieu 3,11).
Quant au Bouddha, il faisait la quête sur la route de la petite ville
d'Uruvilvâ. Et voilà que passent les frères Bhallika et
Trapusha, codirecteurs d'une entreprise de transports avec cinq cents
charrettes. Les riches marchands font
royalement don d'un peu de miel et de grains grillés, des "cadeaux empoisonnés"
qui vont occasionner quelques
douleurs d'entrailles au Sage indien. Auparavant, celui-ci avait offert aux
puissants transporteurs quelques cheveux et
rognures d'ongle en guise de reliques. Mais le Bouddha ne peut mener que huit
mois par an cette vie de prédicateur
itinérant. Durant la saison de pluies , entre juin et septembre, il doit
chercher un abri. Un jour, nous dit la légende, il se
met au sec sous les capuchons déployés d'un cobra à sept têtes. Le reste du
temps, il lui faut trouver un toit pour lui et
ses disciples.
Le Bouddha fait donc construire sur des terrains offerts par de généreux
donateurs : le roi Bimbisâra lui offre le parc de
Bambous et la prostituée Amrapâlî (dont la nuit valait cinquante écus) le
jardin des Mangues. Le climat de mousson
amène les premiers bouddhistes à faire une retraite annuelle (ce sera leur
carême) puis à employer cette pause
météorologique à pratiquer la méditation et à trouver un refuge, notion
essentielle de la nouvelle religion qui se définit
comme un Triple Refuge (ou Joyau), celui du Bouddha, du Sangha (communauté des
moines) et du Dharma
(enseignement du maître).
Jésus doit aussi tenir compte du climat et interrompt probablement ses marches
durant l'hiver, saison où on le voit aller
et venir au Temple de Jérusalem, sous le portique de Salomon (Jean 10,23). Le
reste de l'année, il arpente les collines
de Galilée, de Judée et de Samarie, marche sur les sentiers et sur les eaux, à
l'écart des grandes voies romaines, se
retire au désert, évite les villes qu'il n'aime pas car les pharisiens y prient
hypocritement aux carrefours (Matthieu 6,5).
On n'entendra donc pas la voix de Jésus sur les places urbaines (Matthieu
12,19).
Les premiers chrétiens feront exactement l'inverse en convertissant les villes
de Syrie, de Turquie ou d'Egypte et en
abandonnant les campagnes aux paysans, ces "païens". Les bateaux de saint Paul
Mais désormais, les routes
maritimes seront préférées aux voies terrestres, fort pentues et mal commodes
en raison du profil tourmenté des côtes
méditerranéennes. C'est donc par bateau que saint Paul voyage, fondant ou
organisant les Eglises d'Antioche, de
Corinthe, d'Athènes ou d'Ephèse. Les tempêtes de l'hiver contraignent le
missionnaire à l'hivernage mais les premiers
beaux jours sont l'occasion de nouvelles escales puis d'incursion dans les
terres où il profite des voies romaines de
l'intérieur, beaucoup moins sinueuses que les routes de corniche. Paul de
Tarse, citoyen romain de langue grecque,
d'ascendance turque, de tradition juive et de confession chrétienne devient
ambassadeur itinérant et reprend le titre
d'envoyé ou d'"apôtre" (apostolos) autrefois dévolu à l'amiral de la flotte
d'Athènes. Et l'amiral Paul envoie ses ordres
aux Eglises sous forme de missives: l'apôtre dicte ses épîtres.
Les premiers siècles du christianisme verront aussi de nombreux prédicateurs
parcourir les routes du Proche - Orient,
d'Afrique du Nord ou d'Europe. Mais les déserts, les forêts et les populations
hostiles ne leur permettront guère de
s'enfoncer dans les continents à la seule et importante exception de l'Asie
centrale où l'Eglise nestorienne
(monophysite), qui comptera deux cents diocèses, parviendra jusqu'en Inde et en
Chine avant de connaître à partir du
13è siècle un déclin aussi mal élucidé que sa fulgurante avancée. Désormais,
les avancées du christianisme seront
liées aux évolutions de la navigation à voile puis à vapeur. La totalité de
l'Amérique, une grande partie de l'Afrique et
de l'Asie verront les missionnaires débarquer des caravelles, des goélettes,
des steamers voire des canonnières. La
moitié des chrétiens du monde aujourd'hui vivent sur le continent américain et
ils ont donc été évangélisés grâce aux
"transatlantiques". Au total, les trois quarts des populations christianisées
depuis deux mille ans l'ont été par la voie
maritime. Pour beaucoup d'indigènes, le christianisme est apparu comme la
"religion du cargo". La diffusion du
bouddhisme semble avoir été plus également répartie entre voies terrestres et
maritimes : la moitié des bouddhistes
du monde, notamment la plupart de ceux de Chine et du Japon, ont connu
l'enseignement du Bouddha grâce aux
voyages des marchands et des missionnaires le long de la route ou, plutôt, des
routes de la soie.
Grâce à ces voies de contournement de l'Himalaya par le nord, la nouvelle
religion va passer de l'Inde à la Chine en
faisant un immense détour par la vallée de l'Indus, la passe du Karakoram, la
lisière du Sinkiang et les confins de la
Mongolie. Deux mille kilomètres de steppes ou de déserts et deux cents jours de
marche ou de chevauchée à dos de
yak séparent Bénarès de Pékin. Malgré une brève traversée de la mer de la Chine
pour atteindre le Japon, la voie
nordique du bouddhisme, celle du Grand Véhicule (Mahâyâna), est donc
essentiellement terrestre, entrecoupée de
bivouacs où l'on traduit les Ecritures sacrées, de grottes où l'on abrite des
statues du Bouddha, de monastères où
chacun médite à loisir. La route est faite de patientes avancées de la nouvelle
religion, d'acclimatations progressives
à la culture chinoise, d'assimilation subtile des religions locales.
La route est lente et longue puisque le bouddhisme n'atteindra le Japon qu'au
6è siècle après J.C. mille ans après la
mort de son maître. La voie du sud, celle du Petit Véhicule (Hînayâna) est
maritime et touchera surtout les pays les plus
proches de l'Inde : Ceylan, Birmanie, Thaïlande, Laos, Cambodge et, très
temporairement, Indonésie. La nécessité de
ne pas trop s'éloigner des côtes fera d'abord de cette voie un véhicule de
proximité plus qu'un outil d'exploration. La
maîtrise des vents de mousson et les progrès de la navigation accomplis durant
le 1er millénaire après J.C. permettent
d'augmenter la distance des voyages mais pas leur rapidité : il faut attendre
l'inversion des vents pour lever l'ancre et,
dans les mers du sud-est asiatique, un parcours aller et retour peut prendre un
an et demi.
Le bouddhisme n'a pas eu la chance du christianisme voire de l'islam qui, avec
la Méditerranée, ont disposé d'une
mer intérieure et de vents porteurs d'usage relativement faciles. Sur les
routes et sur les mers, les missionnaires du
Bouddha doivent enfin affronter la concurrence de ceux de Mahomet. Les
marchands musulmans font bon usage de
leurs boutres pour porter la parole du Prophète d'Arabie en Inde puis en
Indonésie. Au 15è siècle, ce dernier pays est
gagné à l'islam à l'exception de Bali, île restée fidèle à l'hindouisme. Il
aura donc fallu huit siècles de progression à cet
islam marin et marchand pour atteindre ses limites actuelles.
Les chevaux d'Allah Par la voie terrestre, les choses sont plus rondement et
rudement menées. Dès l'an 742, dix
ans après la bataille de Poitiers, les cavaliers musulmans sont en Chine du
nord et fondent la mosquée de Xian. Qu'ils
parviennent en Espagne par les antiques voies romaines d'Afrique du nord ou en
Inde par la route d'Alexandre, les
armées musulmanes connaissent une avancée fulgurante grâce à leur petit cheval
arabe, outil de la guerre - éclair et
des chevauchées continentales. Né au pas lent des chameaux, l'islam a grandi au
galop des cavaliers.
Ultérieurement, les pèlerinages des disciples de Jésus, du Bouddha ou de
Mahomet seront profondément influencés
par l'état des chemins et le progrès des transports. La route de Saint -
Jacques de Compostelle sera rythmée, toutes
les six à huit heures de marche, par des hospices dont nos gîtes d'étape
actuels sont la version laïque. Quant aux
sanctuaires bouddhistes des montagnes de Chine, ils seront accessibles par des
voies pédestres, véritables sentiers
de grande randonnée.
La voie ferrée facilitera grandement l'accès aux différents sanctuaires et
Lourdes vivra au rythme de sa gare et des
trains de pèlerins avant que l'aéroport de la ville mariale ne devienne le
troisième de France. De même, l'avion a
décuplé le nombre des pèlerins de la Mecque et permis aux musulmans des pays
les plus lointains, comme
l'Indonésie, d'arriver rapidement à pied d'œuvre dans les Lieux Saints, pour
une dure semaine de marches
enthousiastes. Il reste aujourd'hui aux pèlerins, croyants et disciples de
Jésus, Mahomet ou Bouddha, une ultime voie
de communication, celle des ondes où rivalisent télévangélistes, imams et
gourous. Les réseaux de radios
chrétiennes remplacent les tournées de prédicateurs comme les chapelets au
micro les processions de pénitents. Les
nouvelles paraboles, tout aussi "orientées" que les anciennes, captent un large
choix d'émissions et de sermons
venus du monde entier pour aider ou suppléer l'imam de banlieue ou le curé de
paroisse. Telle est la victoire
planétaire de l'Eglise cathodique.