Directeur des Editions Cinq Continents établies à Milan, Eric Ghysels est
un Belge qui doit sans aucun doute au climat familial de s'être senti, dès
l'enfance, attiré à son tour par l'amour de l'art avec une prédilection, une
«émotion» particulière, pour les créations traditionnelles. Un père
sculpteur -auquel il rendra sous peu hommage avec la parution d'une
monographie-, une mère de tout temps impliquée dans la collection des bijoux
ethniques (six volumes chez Skira), son frère Marc devenu le spécialiste de la
radiographie des oeuvres d'art, et lui-même antiquaire au Sablon avant de se
lancer, il y a une demi-douzaine d'années, dans l'univers du livre, et voilà
qui signe d'emblée le sérieux avec lequel cet entreprenant s'est, en moins de
deux, concocté un catalogue, varié et généreux tous azimuts, qui l'impose si
bien qu'il est devenu l'un des quatre éditeurs élus par le musée du Quai
Branly pour ses entreprises co-éditoriales.
Or la dernière nouveauté imaginée par Ghysels est une collection de
petites monographies au format plus proche du «poche» que de l'album. Une façon
originale, inédite à ce jour, de passer successivement en revue l'art des
groupes ethniques les plus remarquables du continent africain. Pour arriver à
ses fins sans risquer l'à-peu-près, voire la recension populiste ou
anecdotique, cet éditeur futé a fait appel à une directrice de collection du
plus bel étage qui soit.
Chef du département d'Ethnographie au musée de Tervueren, Anne-Marie
Bouttiaux est cet oiseau rare. Spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et de l'art
Gouro en particulier, elle n'en a pas moins été formée à la bonne école de
Luc de Heusch et de Philippe Jespers à l'Université de Bruxelles.
Une collection inédite
Entrée en 1979 à Tervueren, d'abord en anthropologie sociale puis en
ethno-histoire, Bouttiaux a rejoint, en 1993, la section d'ethnographie, qu'elle
dirige depuis 2002. A son actif, en équipe souvent, des expositions qui ont
marqué l'histoire des lieux: «Trésors cachés», «Masques d'Afrique
occidentale», «L'Afrique par elle-même», «Songye», «Sièges d'Afrique»...
Elle a par ailleurs publié, chez Prestel, «Senegal Behind Glass», un livre
consacré aux fameux «souwères». Au rang de ses projets: une exposition sur
l'art de la Côte- d'Ivoire, des Gouro aux Baoulé, des Bété aux Yahouré et
aux Wan. Une exposition qui attendra des temps meilleurs, Bouttiaux étant de
ceux qui pensent aujourd'hui que les projets de ce type ne peuvent être faits
que de concert avec les pays concernés.
Un autre de ses projets: participer à un ouvrage collectif d'anthropologie
sur les masques de l'Afrique occidentale dans leur dynamisme d'utilisation
contemporaine. Pour elle, l'idée d'une suite de petites, mais denses,
monographies sur les arts tribaux africains était immédiatement
enthousiasmante...
«Quand Ghysels m'en a parlé, je lui ai tout de suite dit que je lui
trouverais les auteurs appropriés à chaque livre et il m'a dès lors proposé
la direction de l'édition. J'ai accepté, car j'ai trouvé cela valorisant pour
mon travail et aussi pour notre musée. Une idée d'autant plus excellente que
cela n'avait jamais été fait. Mais excellente et complexe en même temps, car
déterminer les choix des ethnies n'est pas simple. Il est erroné de croire qu'à
une ethnie correspondrait un style. En effet, de nombreux contacts ont existé
de tout temps entre les populations, des influences des unes sur les autres ont
joué, des sous-groupes se sont affirmés... La complexité ne nous a pas
pourtant empêchés d'ambitionner une série qui puisse s'adresser en priorité
au grand public et aux étudiants en histoire de l'art et permettre à ces
lecteurs attentifs d'attribuer des caractères stylistiques à des populations
données. Et cela nous a convaincus du sens de l'entreprise. Et même si
certains auteurs anthropologues de terrain se montrent réservés sur un rapport
aussi ciblé.»
Deux premiers volumes ont paru: «Chokwe», par Boris Wastiau, du musée de
Tervueren, et «Fang», par Louis Perrois, leur spécialiste historique.
D'autres titres sont prévus en 2007: Lobi, Luba, Baoulé, Pendé. Plus tard
s'en viendront les Bamana, Urhobo, Nok et Djenné, Gouro (par Anne-Marie
Bouttiaux et Lorenz Homberger). Et la liste sera alors loin d'être close.
Livres d'anthropologues
Les auteurs pressentis sont tous des anthropologues de terrain. Les objets
reproduits sont de grande qualité esthétique, que l'anthropologie replace dans
leur contexte, la connaissance des populations impliquées ajoutant une
dimension nouvelle aux explications. Une bibliographie raisonnée, autre apport
inédit, permet aux étudiants d'approfondir à leur gré leur approche, les
livres anciens recelant des informations souvent à jamais perdues. Pour avoir
les deux premiers livres sous les yeux, nous pouvons vous le dire: ce sont des
documents d'une qualité de réalisation en si exacte complicité avec les
objets et les explications de fond, qu'il serait regrettable de les ignorer. Ces
livres-là vont au coeur de leur sujet, au coeur du monde.
«Chokwe», par B. Wastiau, et «Fang», par L. Perrois. Ed. Cinq Continents,
160 pp., 64 ill. couleur et 15 n/bl., env. 25 € par volume.
© La Libre Belgique 2006