L'Afrique au coeur
Jean-Claude Perrier [22 janvier 2005] Le
Figaro
Les milliers d'amateurs qui le fréquentaient se souviennent encore, non sans nostalgie, du petit hôtel particulier du 50, avenue Victor-Hugo, qui dissimulait derrière un rideau de bambous les plus exceptionnels chefs-d'oeuvre de l'art africain. Elitiste sans doute, unique au monde (avec la Fondation Barbier-Müller à Genève), la Fondation Dapper a été créée en 1983 par Michel Leveau et sa femme Christiane Falgayrettes avec leur propre argent et sans aucune subvention. Ils ont été des pionniers des «arts premiers», bien avant que l'expression ne devienne à la mode, et que naisse le projet de musée du quai Branly, dont Christiane Falgayrettes-Leveau est membre du comité de préfiguration.
Falgayrettes Leveau et le musée Dapper à Paris
Voilà quatre ans, Dapper s'est transporté de quelques centaines de mètres, dans un bâtiment tout neuf rue Paul-Valéry. L'ambiance n'est plus la même. Mais on y trouve toujours la même exigence intellectuelle, la même qualité esthétique, la même ambition : utiliser «l'outil Dapper» afin de provoquer la rencontre d'hommes de cultures, de langues, de civilisations différentes. Une façon de lutter contre le racisme, «qui repose sur la méconnaissance de l'autre», mais aussi contre le communautarisme, «tous les communautarismes», explique celle qui, depuis vingt ans, est la directrice de Dapper.
Christiane Falgayrettes en a fait sa chose, comme elle dit. «Assez dure, exigeante, impatiente, mais aussi très proche de [sa] petite équipe», qu'elle considère «comme une famille», elle est à la fois l'âme et la patronne, «à l'africaine, précise-t-elle, sauf pour la gestion !» Jolie, cheveux bruns et frisés, regard noir pétillant et sourire éclatant, toujours très élégante, presque féline, elle est toujours là. Michel Leveau, lui, ingénieur, polytechnicien et homme d'affaires aujourd'hui à la retraite, s'occupe de la partie financière de l'entreprise. C'est lui qui, il y a plus de vingt ans, parce qu'il s'était rendu en Afrique et en avait aimé les arts, a eu l'idée de créer une Fondation-Musée.
Dapper a réussi un autre miracle : faire se rencontrer Christiane, alors journaliste à RFI, et Michel, qu'elle était venue interviewer. Coup de foudre. «C'est lui qui m'a séduite d'abord, raconte Madame Leveau, plus que les arts africains.» Mais elle s'y est vite mise. D'autant que rien de ce qui était africain ne lui était, en fait, étranger. De par ses propres origines, d'abord. Christiane est née à Cayenne en 1954, et même si elle a quitté la Guyane pour la métropole à l'âge de trois ans et si elle n'y est guère retournée depuis, elle demeure une femme de couleur, lointaine descendante d'esclaves importés sur le continent américain. Par sa formation universitaire, également. Elle a suivi des études de lettres, et, sous la direction notamment de l'écrivain antillais Maryse Condé, s'est spécialisée dans les littératures négro-africaines. Par ses convictions personnelles, enfin. Elle est membre du comité de la mémoire de l'esclavage, un engagement auquel elle tient par-dessus tout.
«Dapper est une histoire d'amour», dit-elle. Alors, par amour, Christiane a appris son métier, ses métiers. Elle a donné corps à des expositions souvent sublimes (les Fang, les Luba, les Dogon, et tout récemment «Signes du corps», qui, pour la première fois chez Dapper, évoque l'Asie et l'Océanie), des catalogues, des éditions, des spectacles... «Aujourd'hui, confie Christiane Falgayrettes-Leveau, je suis un peu dans une période de doutes : plutôt que de ne faire que des expositions, j'ai de plus en plus envie de m'occuper de l'éducation des Africains et des Antillais. Les problèmes identitaires des enfants des différentes communautés me touchent profondément. Je voudrais contribuer à désamorcer, par le dialogue et l'ouverture, certains dangers qui menacent notre société. L'intégration passe avant tout par l'éducation. Et il faut savoir qui on est soi-même, pour pouvoir s'ouvrir aux autres.»
A cinquante ans, et même si elle n'aime pas fêter les anniversaires, Christiane Falgayrettes pense à la relève, à la pérennité de son aventure hors du commun. Les Leveau ont deux filles, de dix-huit ans et quinze ans et demi, qui «passent volontiers» à Dapper. «Mais, explique leur mère, je ne leur souhaite pas de s'y investir, c'est trop dur pour une seule personne. Après nous, Dapper fonctionnera sans doute autrement...» Ce qui est sûr, c'est que, quels qu'en soient le chemin et la forme, Christiane Falgayrettes-Leveau, avec son charme et sa détermination, poursuivra son oeuvre au noir.
Exposition «Signes du corps», jusqu'au 3 avril 2005.
Musée Dapper, 35, rue Paul-Valéry, 75116 Paris.