L'héritage en péril du Dr Barnes et de son
anti-musée
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the official website: http://www.barnesfoundation.org/
LE MONDE | 03.01.04 | 14h39
Low Merion (Pennsylvanie) de notre envoyée spéciale
En 1922, Albert C. Barnes créait dans sa propriété de Pennsylvanie une fondation abritant son inestimable collection d'art. Son transfert dans le centre de Philadelphie est envisagé pour améliorer sa
rentabilité.
Albert C. Barnes (1872-1951), physicien diplômé doublé d'un homme d'affaires, avait fait fortune dans les premières années du vingtième siècle en commercialisant un antiseptique de son cru. Ce n'est cependant pas l'Argyrol qui a fait sa
célébrité, mais son immense collection de peintures comptant 181 Renoir, qui ne sont évidemment pas tous
bons, mais tout de même, 69 Cézanne, presque tous de première importance, 60 Matisse, dont
Luxe, calme et volupté, 46 Picasso, une dizaine de Douanier Rousseau et le portrait du facteur Roulin par Van Gogh, soit une quantité de
chefs-d'œuvre impressionnistes et postimpressionnistes qui, aujourd'hui, rapporteraient des millions de dollars aux enchères
publiques.
Paris les découvrit il y a une dizaine d'années lors d'un périple des tableaux majeurs de la collection. C'était le premier et unique voyage des œuvres hors de la fondation de Low Merion, en
Pennsylvanie, où Barnes les avait installées à sa manière, et où, après l'exposition
itinérante, elles retrouvèrent la place qu'il leur avait attribuée sur les murs de la
fondation.
Tout rentrait dans l'ordre après une entorse autorisée (par un tribunal) aux dispositions testamentaires du
docteur. Celui-ci avait demandé que ses peintures restent "exactement" à la place où elles étaient de son vivant. Elles ne devaient être ni vendues ni
prêtées.
La Fondation Barnes est un cas. Sa visite est un délice pour les œuvres qu'elle
abrite, bien évidemment, mais aussi pour l'approche de l'art proposée par un collectionneur hors
normes, dont la réflexion personnelle sur l'art est beaucoup plus d'actualité aujourd'hui qu'il y a
dix, vingt et trente ans. Ceux qui sont fatigués des musées modernes aseptisés et à très haut débit touristique trouveront un rare plaisir à fréquenter l'univers particulier de la
fondation.
23 PIÈCES DE TABLEAUX
Il faut s'y prendre deux mois à l'avance. Le nombre des entrées est limité. Et mieux vaut ne pas
tarder, car on ne sait trop ce que l'avenir réserve. Malgré ses trésors, la maison Barnes va financièrement mal, si mal
que, pour une meilleure rentabilité, le transfert de la collection au centre de Philadelphie est
envisagé. Ce serait la fin d'une histoire.
La fondation a été créée en 1922 dans un grand parc, avec son arboretum de la fin du XIXe siècle, à une quinzaine de miles de
Philadelphie. Le bâtiment principal en pierre blanche du Val-de-Loire a été dessiné par un architecte
français, Paul Cret. Il est d'un classicisme "postmoderne" sobre, à la Puvis de
Chavannes. Des bas-reliefs en métope du sculpteur cubiste Jacques Lipchitz ponctuent la façade. Les frises à motifs africains juxtaposées aux colonnes doriques de l'entrée principale donnent un avant-goût des associations qu'aimait Albert Barnes.
La galerie de tableaux occupe vingt-trois pièces meublées de dimensions variables, sur deux
niveaux. La salle la plus importante est celle des trois grandes baies vitrées surmontées des figures de La
Danse, commandée à Matisse en 1930, et dont par chance Paris possède une version : le
peintre, qui s'était trompé dans les mesures, avait dû recommencer le travail. C'est dans cette même salle ouverte sur le jardin que sont accrochés Les Joueurs de cartes et Les Grandes Baigneuses de Cézanne, Les Poseuses de Seurat et plusieurs grands Renoir.
Dans les pièces les plus reculées et à l'étage, il reste une quantité d'œuvres à
découvrir, qui sont rarement mises en avant lorsqu'est évoquée la richissime
fondation. On oublie généralement qu'elle a aussi des collections de peintures
américaines, de sculptures africaines, de tissus navajos, ainsi que des objets d'art
populaire, des poteries, des meubles. La fondation abrite au total quelque 8 000
objets, dont le premier inventaire systématique est entrepris depuis peu.
Partout les œuvres sont volontiers côte à côte ou les unes par-dessus les
autres, soumises à des exigences de symétrie que soulignent des lignes de fer forgé : les serrures et les ferrures qu'Albert Barnes s'était mis à collectionner dans les années 1930. Cette ponctuation formelle
insolite, doublée d'une charge symbolique qui fait penser à des signes
maçonniques, contribue à la singularité d'un accrochage à l'encontre des principes de muséographie en
vigueur. On a envie de dire tant mieux, même si le sens de l'ordre imposé nous échappe quelque peu : ni par artiste ni par
tendance, sans fil chronologique, mais par associations, contrastes et liens secrets... Un parti pris qui ne déplaît pas aujourd'hui et que les plus grands musées proposent
parfois, mais plutôt provisoirement.
EXPOSÉS DANS L'USINE
Albert C. Barnes achetait massivement à Paris, où il allait souvent (il passait ses vacances en Bretagne), chez
Durand-Ruel et chez Ambroise Vollard. Mais il n'accumulait pas pour son seul
plaisir, ni même avec l'envie de faire partager sa dévorante passion pour Renoir, le peintre de la joie de vivre qu'il opposait à Cézanne, le
tragique.
Le bon docteur Barnes, dont ont dit plutôt qu'il avait un épouvantable
caractère, était un démocrate convaincu qui voulait mettre l'art à la portée de
tous, sans distinction de classe ou de race. Avant de créer sa fondation, le docteur avait pris l'habitude d'accrocher ses acquisitions dans son usine et d'en parler avec ses
ouvriers. Il était d'origine très modeste.
Sa fondation ne serait pas un musée, mais une école du regard, pour "promouvoir le progrès de l'éducation et l'appréciation des beaux-arts". Il imaginait une galerie d'études où les étudiants de toutes conditions travailleraient dans la proximité des
œuvres. Un luxe !
Et le docteur de trier les visiteurs sur le volet, surtout s'il s'agissait de conservateurs de musées ou des notables de
Philadelphie, qu'il détestait. A sa mort, en 1951, dans un accident de voiture, il laissa un testament qui bloquait toute possibilité de transformer la
fondation. Il avait tout prévu, sauf l'évolution actuelle des institutions muséales et la culture de masse...
Pendant de longues années, ce verrouillage juridique mis en place a tenu bon. Jusqu'à la mort de Violette de
Mazia, en 1988. Elève, assistante, directrice des études et probablement maîtresse d'Albert Barnes,
"Vio" a entretenu scrupuleusement la mémoire du docteur. Avec elle, la fondation resterait une
école. Celle-ci avait 159 étudiants en 2003, les deux tiers en art et un tiers en horticulture, l'autre école créée par Barnes, qui aimait la mise en relation des choses de la nature et de la culture.
Quant à l'ouverture de la galerie aux visiteurs, elle restait limitée, par
principe, mais aussi pour des raisons de nuisances et de voisinage. Les résidents de Lower Merion ne veulent pas voir passer de cars de
touristes.
En 1961, il avait fallu un jugement du tribunal pour ouvrir la fondation à 200 visiteurs par jour, deux jours par
semaine. Depuis, un autre jugement a permis 400 entrées par jour, trois jours par
semaine, au tarif de 5 dollars par personne. Dans ces conditions, les mécènes ne se précipitent pas pour renflouer les caisses de la
fondation.
Geneviève Breerette
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU Monde 04.01.04
The Barnes Foundation, 300, North Latch's Lane, Merion, Pennsylvania 19066.
site officiel: http://www.barnesfoundation.org/
Read also in English: Barnes
Foundation Pennsylvania or Barnes Foundation
and permanent collection