Merveille d’épure géométrique, ce masque « ngil »
du XIXe siècle a été emporté par un acheteur anonyme. Il était mis
aux enchères avec cinq cent treize autres pièces de la collection entamée
dans les années 1920 par Pierre Vérité, marchand d’arts premiers à
Paris, et poursuivie par son fils. Dans le magnifique catalogue de la vente,
M. Pierre Amrouche, expert en « arts primitifs, art tribal, art
populaire », décrit l’imaginaire dans lequel s’inscrit cet
engouement : « C’est une collection purement française
qui regroupe tous les archétypes du collectionnisme français tant par
l’origine des objets venant de nos anciennes colonies que par le goût
qu’ils mettent en évidence. Pour l’art africain, l’atlas qu’elle
compose épouse l’histoire de la France coloniale, il nous trace le parcours
des collectionneurs d’art primitif de la première période des collections ;
(...) le Mali, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée
et le Gabon. »
L’inflation du prix des œuvres n’est pas sans incidence
sur la manière dont, à Libreville, on considère ce legs du culte des ancêtres.
Ce culte était si abouti au Gabon que, dès la fin du XIXe siècle, des
sculptures fangs, « kotas » et punus défrayaient la chronique. Il
inspirera des œuvres majeures à de grands artistes occidentaux.
Recherchés depuis des décennies, de nombreux masques sont
aujourd’hui entre les mains de collectionneurs privés partout dans le
monde. « Ils sont sortis du Gabon depuis très longtemps,
à une époque où nous ne leur prêtions pas une grande valeur »,
avoue M. Paul Miyoghe Mba, ministre gabonais du commerce. « Les
ventes en Occident portent sur des pièces anciennes, en circulation depuis
parfois un siècle dans des collections privées. Elles sont totalement
externalisées par rapport aux lieux de production », nous explique
le professeur Robert Mayer, de l’université Lyon-II.
Cet universitaire, qui partage son temps entre la France et le
Gabon, regrette également que le marché des arts premiers échappe
totalement aux autorités gabonaises. La rareté des œuvres est aussi due aux
missions catholiques et protestantes venues évangéliser le Gabon et qui
incitaient à la destruction de ces pièces païennes. Le Musée national des
arts et traditions du Gabon (1),
à Libreville, qui regroupe deux mille cinq cents objets d’art et
d’artisanat, la plupart collectés entre 1954 et 1975 sur l’ensemble du
territoire gabonais par des chercheurs de l’Institut français de recherche
scientifique pour le développement en coopération (Orstom) (2),
donne une idée de la richesse de ce patrimoine. Les ethnologues et
ethnomusicologues de l’Orstom ont également recueilli quelque neuf cents
heures d’enregistrements sonores, soit mille deux cents morceaux catalogués.
Mais le pillage continue, et il constitue un fléau pour
l’art ancien comme pour l’artisanat d’aujourd’hui. C’est pourquoi,
conscient aussi du rôle économique que pourrait jouer ce secteur, le
gouvernement réfléchit à l’établissement d’un certificat d’origine. « Nous
avons des génies créateurs qui font de très belles choses avec des bois précieux
car le Gabon est un pays de bois », explique ainsi M. Miyoghe
Mba. Mais beaucoup reste à faire pour mettre en valeur et protéger le
patrimoine. « Je n’ai jamais entendu parler, remarque
Mme Gwenaëlle Dubreuil, conservatrice du musée, de
tentatives pour récupérer des œuvres détenues par des collectionneurs à
l’étranger. En revanche, à l’aéroport, le service des douanes est de
plus en plus vigilant et n’hésite pas à retenir des objets artisanaux,
dans le doute. »
Le pillage n’est pas la seule menace. Ainsi, l’incapacité
à budgétiser la conservation des collections soumises aux aléas des
subventions provenant des ambassades ou des entreprises privées, les
conditions de stockage dans les réserves du musée (humidité d’un sous-sol
qui a subi des inondations), les invasions d’insectes xylophages conduisent
à des dégradations brutales et irréversibles des œuvres conservées à
Libreville. L’exode rural menace aussi l’art ancestral, car c’est dans
les campagnes que cet art s’est développé et a été transmis.
L’inventaire des œuvres, la recherche historique et
scientifique, la vulgarisation des connaissances constituent un enjeu pour
tous les pays africains. Le Bénin a ainsi créé, en 1998, l’Ecole du
patrimoine africain (EPA). Basée à Porto Novo, elle est spécialisée dans
la conservation et la médiation du patrimoine culturel « tangible
et intangible » (3).
Au Gabon, la formation aux arts plastiques se fait dans le cadre de l’Ecole
nationale des arts et manufacture (ENAM) de Libreville, à un niveau d’entrée
de seconde et pour une formation qui aboutit au niveau bac. A Libreville, le
Musée des arts et traditions se trouve au cœur de la politique nationale
dans ce secteur.
Pour permettre aux jeunes citadins de s’approprier leur
patrimoine, il propose la découverte des masques tsoghos, sangos, dumas ainsi
que les fameux « ngils » et ngon’tangs des Fangs, le très réputé
mukudji des Punus, les masques rares des Tékés, des Kwélés et des Kotas et
l’okukwé des Galoas. La visite réservée, le matin, aux scolaires est agrémentée
du film Dissumba, diffusé sur grand écran, qui met en scène
quelques-uns des masques exposés, notamment le très impressionnant mowei,
masque « de la mort » des Tsoghos. « Le musée
s’est donné une mission : celle d’offrir aux jeunes Gabonais, en
pleine construction identitaire, une image valorisante de leur culture »,
précise le très raffiné et cultivé directeur du musée, M. Ludovic
Emane Obiang.
La trentaine, ethnomusicologue de formation et musicien, il
parie sur les ateliers de formation, qui ont été conçus avec des
enseignants pour séduire les enfants. Joignant la tradition à la pratique,
ceux-ci peuvent manipuler des instruments de musique, principalement les
trompes en ivoire au corps finement gravé, les cloches surmontées d’une tête
humaine sculptée, les harpes anthropomorphes. « Ces
objets sont réalisés avec d’autant plus de soin qu’ils accompagnent les
cérémonies cultuelles, notamment celle du bwiti (4) »,
précise-t-il.
Pour Mme Yveline Nnoh, secrétaire de direction au Centre
international des civilisations bantoues de Libreville, l’Afrique est restée
« traumatisée et embrigadée par une colonisation qui,
en lui imposant une sorte d’iconoclasme, a nié toutes ses valeurs
culturelles ». Cette situation a d’emblée, selon cette conférencière
internationale spécialiste des danses traditionnelles, limité sa mémoire (historique,
géographique, culturelle et spirituelle), qu’elle a pourtant multiple, à
l’instar de ses peuples et de ses traditions.