Africa Remix, critique des discours et des œuvres
28 juillet 2005
L’exposition
«Africa Remix» du Centre Pompidou présente différentes facettes de la
création africaine, ou empreinte d’Afrique, postérieure à
l’exposition fondatrice «Magiciens de la Terre», conçue par
Jean-Hubert Martin une quinzaine d’années auparavant, en 1989.
C’est assurément l’une des plus importantes expositions de la saison
à Paris, par son intensité artistique, par la découverte d’un vaste
continent de création et d’artistes à laquelle elle nous convie, par
les questions esthétiques qu’elle soulève.
Exposition pleine de vitalité créatrice à ne pas manquer, mais
exposition dont il est difficile de ne pas voir et regretter les
faiblesses de conception et de réalisation. Les œuvres et les artistes méritaient
mieux !
Si l’on peut, au détriment des œuvres et de notre plaisir évidemment,
dépasser la piètre qualité des mises en espace et en lumière, il est
plus difficile d’ignorer cette sorte d’indigence conceptuelle qui
transparaît dans les textes des commissaires, et qui se retrouve dans la
molle et inadéquate universalité des catégories servant de charpente à
l’édifice : «Identité et histoire», «Corps et esprit», «Ville et
terre».
Le directeur du Musée d’Art moderne ne s’est-il pas senti lui-même
obligé de préciser que ces catégories «n’ont [pas] d’autre but que
d’aider à la lisibilité du propos, sans bien entendu résumer le
travail des artistes concernés à l’une de ces catégories» (Alfred
Pacquement, p. 9).
Or, loin de constituer une «aide à la lisibilité du propos», ces catégories
sont le propos même de l’exposition. Elles ont, à n’en pas douter,
informé le regard des commissaires, orienté leurs grands choix et infléchi
la sélection des artistes et des œuvres.
Autrement dit, la création africaine contemporaine est enfermée dans les
catégories occidentales les plus éculées. Ce qui est déjà grave pour
la pensée, l’est plus encore pour l’Afrique et ses productions
artistiques, car de nouvelles manières de penser l’art contemporain
africain auraient permis d’«échapper aux anciennes fixités, aux
anciens enfermements». Briser les carcans de l’exotisme, du
primitivisme, du néo-colonialisme, de l’authenticité, ou de
l’identité, supposait en effet de «remettre les principes en question»
(Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, p.
95).
Au lieu de cela, on est enfermé dans les fixités conceptuelles d’une
autre époque, placé face à des questions qui n’ont plus cours, ou des
évidences improductives.
On rencontre des affirmations littéralement extravagantes telles que «l’Afrique
constitue une incontournable réalité» (Njami, p. 15) — ce simple
rappel nous projetant brutalement dans ce passé colonial où, par
exemple, il n’allait pas toujours de soi que les «indigènes» fussent
des hommes.
Contrairement à ce que croit le commissaire général, Simon Njami, les
évidences ne sont pas forcément bonnes à rappeler quand elles sont
mises à rude épreuve par le «système erratique qu’est devenu le
continent africain» (Édouard Glissant, op. cit., p. 87).
En fait, «Africa Remix» baigne dans cette pensée insidieusement néo-colonialiste
selon laquelle l’Afrique serait conceptuellement insaisissable, c’est-à-dire
toujours à conquérir. Les tentatives de l’approcher, peut-on lire dans
le catalogue, débouchent sur un «éventail de solutions antinomiques,
inconciliables et parfois décourageantes [car] l’Afrique échappe aux
modèles en vigueur, aux systèmes de pensée rationnels et traditionnels»
(Marie-Laure Bernardac, p. 10).
Cette impuissance, jusqu’au découragement, à circonscrire cet objet «hybride
et insaisissable» que serait l’Afrique trahit en fait un attachement
aux modèles et systèmes de pensée occidentaux comme en témoigne encore
l’acharnement (le «pari impossible») de Simon Njami à vouloir «savoir
ce qu’est l’Afrique», à définir «l’essence même de l’Afrique»
— jusqu’à assimiler cette essence à un «scandale nécessaire» (p.
17-18).
La méprise se situe à plusieurs niveaux : dans une sorte de rémanence
insidieuse de pensées et de postures coloniales, dans une attitude inadéquatement
essentialiste, dans un attachement anachronique à des outils théoriques
occidentaux amplement émoussés, et dans une erreur de ciblage de
l’objet des discours.
Dans leurs textes, les commissaires se sont en effet trompés de question
: ce n’est celle de l’Afrique (son essence, son insaisissabilité,
etc.) que pose cette exposition, mais celle de la création contemporaine
en Afrique. Ce qui est loin d’être la même chose.
De ce point de vue, il ne s’agit plus de cette tentative dérisoire de
savoir ce qu’est l’Afrique, ni même ce qu’est l’art
contemporain africain, mais d’examiner comment aujourd’hui l’art
devient avec l’Afrique.
On passe ainsi du domaine des essences à celui des devenirs ; l’objet
est ni l’Afrique, ni l’art, mais leurs relations et leurs devenirs
mutuels; la problématique se recentre sur l’esthétique, sur les œuvres,
sur les formes, sur les pratiques artistiques concrètes, considérées
dans leur épaisseur et leurs dynamiques.
En devenant avec le monde, l’art ne le représente pas, ne le reproduit
pas, il contribue à le produire. L’art est à la fois produit et
producteur du monde. Il résonne avec le monde selon ses moyens propres
qui sont ainsi inséparablement esthétiques et politiques : esthétiquement
politiques.
Comment l’art contemporain du continent africain résonne-t-il avec et
dans le chaos du monde et de l’Afrique. Comment leur devenir erratique
s’inscrit-il concrètement dans les œuvres? Autant de questions restées
sans réponses — ouvertes sur les singularités, la vitalité et la
diversité d’un art en plein essor.
André Rouillé. |
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