Simon Njami
Commissaire général de l'exposition Africa Remix
(à Paris, jusqu'au 8 août 2005)
CAMEROUN - 19 juin 2005- par PROPOS RECUEILLIS
PAR FADWA MIADI
trouvé sur Jeune
Afrique / l'intelligent
lire aussi “
Pour la première fois la France a été contrainte à se confronter à ses démons”
Ecrivain et critique d'art d'origine camerounaise, Simon Njami est l'un des
fondateurs en 1991 de la Revue noire, qui très vite s'est imposée comme une référence
en matière d'art africain contemporain. En 1997, il organise à Paris, avec ses
amis de ladite revue, une exposition qui donne à voir des installations, des
photos et des sculptures d'artistes encore inconnus du public français : Suites
africaines. Si la Revue noire a arrêté sa publication en 1999, Simon Njami
continue son travail de commissaire d'expositions - il en a une vingtaine à son
actif. Directeur depuis trois éditions des Rencontres photographiques de
Bamako, il est aussi commissaire général d'Africa Remix qui, après Dusseldorf
et Londres, est présentée du 25 mai au 8 août à Paris (voir J.A.I. n°
2315).
Jeune Afrique/l'intelligent : Les artistes africains
contemporains gagnent en visibilité de par le monde. Qu'en est-il sur le
continent ?
Simon Njami : C'est le grand problème des artistes africains contemporains.
Le continent ne possède ni structure ni marché pour eux. Autrement dit, si on
veut être un global player, il faut aller là où le marché existe. Ce qui
implique aussi de s'en remettre au jugement d'autrui.
Les États africains n'ont pas saisi l'importance de la chose culturelle.
S'il n'est pas nécessaire de fabriquer des automobiles puisqu'il en est qui
fonctionnent très bien, il est très important en revanche de bâtir et de
fortifier notre culture chez nous. Cela étant, il faut bien que la visibilité
des créateurs africains commence quelque part. Certains ne seront reconnus chez
eux qu'après l'avoir été ailleurs. Et si les États africains sont complexés,
tant pis ! Mais si leurs artistes peuvent leur permettre de se décomplexer en découvrant
que tel ou tel d'entre eux a vendu une oeuvre 300 000 dollars, tant mieux !
Peut-être comprendront-ils, progressivement, l'importance de tels enjeux.
Il serait quand même regrettable que les Africains restent à l'écart des
grands courants artistiques qui les concernent, dans la mesure où ceux-ci
s'inspirent de leur culture, de leur vie. La seule manière d'avancer est de
porter ce débat chez eux, en leur donnant à voir des oeuvres qu'ils n'ont guère
l'habitude de voir. C'est pourquoi je me bats pour qu'Africa Remix soit présentée
à Johannesburg.
J.A.I. : Comment avez-vous choisi les oeuvres présentées à Africa Remix ?
S.N. : Mon critère a été la contemporanéité. Je me suis attaché à présenter
les solutions plastiques que les artistes trouvent en réponse à des questions
qui leur sont communes. J'ai aussi voulu montrer les différentes formes d'esthétique
qui ont cours dans l'Afrique d'aujourd'hui. Toutes ces oeuvres sont de création
récente. Elles datent d'il y a trois ou quatre ans tout au plus, à l'exception
de celles de Frédéric Bruly Bouabré. Une grande partie d'entre elles,
d'ailleurs, ont été commandées pour Africa Remix.
D'aucuns pensent que l'art africain est fondé sur la récupération.
Effectivement, l'exposition montre certains exemples de cette pratique, mais la
création africaine ne se cantonne pas à cela. J'ai voulu choisir des artistes
qui me paraissent pertinents, qui posent des questions contemporaines, en
partant d'un point de vue et d'un contexte africains. Ces questions, un Américain,
un Français ou un Asiatique pourrait également se la poser et y apporter des réponses
formelles différentes à cause des particularités de son histoire et de son
identité.
J.A.I. : Justement, l'exposition s'articule autour de
trois thèmes : histoire/identité, corps/esprit et ville/terre. Comment se
sont-ils imposés ?
S.N. : L'un des traits communs aux sociétés africaines est qu'elles sont
toutes postcoloniales. Elles s'inscrivent donc dans une démarche de redéfinition
de soi au sein d'un monde global qui, sans cesse, les oblige à se déterminer
par rapport à elles-mêmes et à l'autre. Et ce processus passe nécessairement
par l'histoire, la politique, l'espace. Je me rends au Caire une fois par an et,
à chaque fois, je constate que la ville a changé, dans un mouvement perpétuel
qui constitue précisément le fait contemporain. C'est ce mouvement qui a imposé
la thématique « ville/terre ».
Quant au chapitre « corps/esprit », ce qui justifie son choix, c'est que le
corps africain a longtemps été utilisé à des fins d'exploitation. Mais les
gens se sont aujourd'hui réapproprié leur corps, pour en dire autre chose. Et,
naturellement, un corps sans esprit ne serait pas grand-chose ; donc c'est
l'esprit qui anime ces corps montrés et revendiqués par leurs propriétaires,
pour signifier encore une fois : « Regardez-moi de la façon dont je veux que
vous me voyiez, et non avec les idées que vous avez sur moi. »
La partie « histoire/identité » découle, elle, de cette caractéristique
commune à tous les jeunes pays d'Afrique qui doivent s'inventer en même temps
que l'histoire avance. Et cette redéfinition ne peut s'opérer sans une
relecture du passé, car l'histoire de ces pays a été écrite par les autres.
Il est donc nécessaire de la revisiter.
lisez aussi Africa
Remix Londres , la critique Pompidou et en anglais Africa Remix
Simon Njami, commissaire general d’Africa Remix
trouvé sur Le
messager
Fils
de pasteur homme politique camerounais, Simon Njami, né en 1962, est écrivain
et critique d’art. Il a co-fondé en 1991 la Revue noire, l’outil de référence
en matière d’art africain contemporain, jusqu’à sa disparition en
1999. En 1997, il organise à Paris une exposition qui donne à voir des
installations, des photos et des sculptures d’artistes encore inconnus du
public français : Suites africaines. Depuis lors il a dirigé une vingtaine
d’autres expositions. Directeur des Rencontres photographiques de Bamako,
il est aussi commissaire général d’Africa Remix qui, après Dusseldorf
et Londres et avant Tokyo, est présentée au Centre national d’art et de
culture Georges Pompidou à Paris depuis le 25 mai et, ce jusqu’au 8 août
à Paris*. Quatre artistes camerounais – Pascal Martine Tayou, Barthélemy
Toguo, Bili Bidjocka et Samuel Fosso – y prennent part. Le Messager est
heureux de donner longuement la parole à ce brillant compatriote ayant plus
d’une flèche à son arc qui, fait honneur à l’intelligentsia
camerounaise.
Sachant que Paris est la troisième ville européenne qui accueille
Africa Remix, pouvez-vous nous dire comment cette idée est née et annoncer
les prochaines villes qui accueilleront l’exposition ?
Je vais commencer par la réponse la plus simple. Les prochaines villes
seront Las Palmas (Canaries), Stockholm (Suède), Tokyo (Japon) et
Johannesbourg (Afrique du Sud).Pour ce qui est de la genèse de
l’exposition j’avais la volonté de montrer les différentes tendances
de la création contemporaine en Afrique. J’avais la volonté de rappeler
aux uns et aux autres que l’Afrique n’est pas un pays mais un continent.
Tout en abordant cette histoire de continentalité je voulais également
abolir la frontière du désert, c’est-à-dire que j’ai inclus dans
l’exposition des Egyptiens, des Tunisiens, des Marocains, des Algériens...
pour bien montrer que quand on parle de l’Afrique il faudrait cesser de
parler d’Afrique noire. Et si on le fait, il faudrait cesser de penser
qu’il y a une définition universelle de l’Africain. La preuve : trois
Camerounais ça fait trois individus différents. A fortiori à l’échelle
du continent. Donc il y avait toutes ces idées préconçues sur la création
africaine, sur ce qu’est l’Afrique, sur ce que sont les Africains
auxquelles je voulais tordre le cou. Voilà un tout petit peu ce qu’a été
la genèse du concept.
Quand on parle de l’art africain en France on part quand même de loin.
A un certain moment on a parlé des arts premiers puis il y a eu les arts nègres
et aujourd’hui on parle tout simplement d’art africain. On parle aussi
et enfin d’artistes africains car pendant longtemps on a estimé que même
s’il existait un art africain, ce serait un art sans artistes. Comment
vivez-vous cette métamorphose ?
Il n’y a pas eu de métamorphose. Ce qu’on a appelé – et qu’on
appelle toujours arts nègres, arts primitifs ou arts premiers – ce sont
les créations du Moyen-Age jusqu’au vingtième siècle. Non seulement on
continue de les appeler comme ça mais il y a des musées dédiés à cela.
Il y a un nouveau musée qui est en train de se créer, le musée du Quai
Branly, qui a évité d'ailleurs de prendre un quelconque de ces noms-là
parce qu’ils ont tous été critiqués et qui finalement, faute
d’imagination, a pris le nom du quai sur lequel il se trouve. Mais ce musée
est le rassemblement du Maao (Musée des arts africains et océaniens) –
qui était celui qu’on appelait entre nous le musée des colonies – et
le musée de l’homme. Les deux collections vont se retrouver et voilà ce
qu’on mettait dans arts primitifs ou arts premiers. Mais il est certain
que les artistes contemporains d’Afrique ont eu beaucoup de soucis parce
que la création africaine a d’abord été une affaire d’anthropologues
et pas d’historiens de l’art ni de critiques d’art. D’ailleurs ces
historiens, même quand ils parlaient d’histoire de l’art, elle
recouvrait essentiellement l’art européen auquel s’était ajoutée
l’Amérique. Et donc ce qu’on nous enseigne comme étant l’histoire
universelle de l’art était une histoire qui mettait de côté 4/5 de
l’humanité. Il a fallu un certain moment avant que les artistes africains
soient vus comme autre chose que des ritualistes, comme autre chose que des
gens qui font un art communautaire. Tout cela est dû non pas à une métamorphose
mais à un travail de fond. Je crois que ça commence dans les années 1930
avec des gens comme Césaire ou Senghor. Ça s’affirme ensuite avec les
indépendances et ensuite des gens comme mes camarades et moi avons pris le
relais pour essayer de déconstruire toutes ces images coloniales que
l’Occident, et plus particulièrement la France puisqu’elle fut un pays
colonisateur, que l’on entretenait sur l’Afrique et sur les Africains et
qui ont d’ailleurs des répercussions, à mon sens, sur un plan beaucoup
plus large. C’est-à-dire qu’on peut faire un parallèle entre cette espèce
de distance qu’il y avait par rapport à un artiste africain contemporain
et celle qu’il y a avec l’Afrique contemporaine. Que ce soit sur le plan
politique, économique ou sur d’autres plans. En cela je trouve que la création
artistique est un miroir et un révélateur assez fort de la façon dont
l’Afrique est regardée.
Comment se positionne Africa Remix par rapport à tout ce qui s’est
fait précédemment dans le domaine de l’exposition des arts et des
artistes africains ?
D’abord sur un plan personnel je voulais faire autre chose que ce que
j’avais fait jusqu’à lors, puisque j’ai fait quelques expositions sur
le sujet. D’autre part c’était que le projet d’Africa Remix comme la
plupart de mes projets d’exposition c’était de donner la parole aux
artistes plutôt que de les enfermer dans un discours qui forcément est un
discours déviant, qui ne correspond pas à leurs aspirations, c’est-à-dire
que les quelques expositions d’art africain qui ont été faites par des
commissaires occidentaux étaient faites sur des présupposés qui ne
laissaient pas les artistes s’exprimer pleinement. Les artistes étaient
enfermés dans le discours de celui qui les montrait. C’est ainsi qu’il
y en a qui prétendaient que les artistes africains étaient dans l’art de
la récupération, d’autres prétendaient que c’était la sculpture...
Il y a des tas d’âneries qui ont été dites et ce qui m’est paru
important, ça m’a toujours paru essentiel, c’est de laisser les
artistes s’exprimer par ce qu’ils montrent. Finalement une exposition
c’est quoi ? Ce sont des oeuvres que l’on donne à voir. Si on enferme déjà
les oeuvres dans un discours trop réducteur et surtout si ce discours vient
d’une histoire qui méconnaît l’Afrique il ne peut pas correspondre à
une quelconque vérité. Et donc je trouve que je connais un tout petit peu
ces artistes avec lesquels je travaille depuis une vingtaine d’années. Il
se trouve que moi-même j’ai probablement une sensibilité un peu plus
trempée que mes camarades suédois ou allemands. Et donc nécessairement il
y a dans cette exposition des présupposés mais ce sont des présupposés
qui viennent d’un Africain. Ils ne viennent pas d’un Occidental. Cette
volonté de laisser l’Afrique se définir elle-même est une volonté qui
me poursuit puisque vous qui vivez à Paris quand vous regardez le journal télévisé,
quand vous marchez dans la rue, vous vous apercevez que l’Afrique est
toujours enfermée dans des clichés très réducteurs mais dès lors
qu’un artiste s’exprime on s’aperçoit que c’est autre chose. Le
problème fondamental c’est que le système ne laisse pas souvent les
individus s’exprimer. Et donc la première chose, et qui n’est pas la
moindre, dans cette exposition c’est qu’elle laisse les artistes
s’exprimer dans ce qu’ils pensent être et non pas dans ce qu’on les
suppose être.
A mi-chemin de la durée de l’exposition pouvez-vous tirer un bilan de
la fréquentation et surtout de l’intérêt des artistes, du public et de
la presse française pour l’exposition ?
Les artistes, en tout cas ceux qui y sont, y portent forcément un grand intérêt.
Ensuite quant au public ou à la presse je n’ai pas encore fini de lire
les coupures de presse de Düsseldorf. Ce qui me met très en retard sur
celles de Londres et qui me mettra plus en retard encore sur celles de
Paris. Je pense que le moindre journal a écrit sur l’exposition. Certains
ont avoué leur ignorance, d’autres ont révélé leur bêtise et
d’autres ont essayé de comprendre ce qui se passait. Ce type
d’exposition est forcément important pour les artistes puisque ça leur
donne l’occasion de se confronter non seulement aux professionnels qui
peuvent décider de la suite de leur carrière mais également à un public
qui est en prise directe avec leur travail et non plus par le prisme de
quelconques spécialistes. C’est-à-dire que l’exposition est là et
elle est à voir et je crois savoir qu’elle a battu des records d’entrée
en Allemagne, en Angleterre et nous sommes – d’après ce que je crois
entendre, sur le point de battre des records d’entrée en France.
Malheureusement cela n’est pas dû à la qualité de l’exposition. Cela
est aussi dû à la rareté de ce type de choses. C’est la première fois
qu’il y a une exposition de ce type en France. Bien que la France se dise
la grande amie de l’Afrique, elle investit beaucoup dans les arts
premiers, les arts primitifs, les arts dits nègres mais l’art
contemporain est quelque chose qui lui fait un peu peur parce que reconnaître
la contemporanéité de l’Afrique les renverrait à revoir la façon dont
ils ont traité l’Afrique jusqu’à aujourd’hui sur tous les plans.
Cela les amènerait à être contraints de responsabiliser l’Afrique parce
que ce que montre cette exposition c’est que les artistes qui sont là
sont responsables et très conscients de la marche du monde et sont très au
fait non seulement de ce qui se passe chez eux mais aussi de ce qui se passe
dans le global game (le jeu global). Et je comprends que ça puisse faire
peur à certaines personnes.
C’est effectivement la première fois qu’une exposition comme Africa
Remix se déroule en France. En comparaison avec les autres villes qui ont
précédé Paris : êtes-vous satisfait de la courbe de fréquentation, quel
accueil lui ont réservé les autorités ?
Je commencerai par dire que je me fiche des autorités. Les autorités sont
de braves gens qui volent au secours de la victoire, qui se font beaux le
jour du vernissage. Ces gens-là ne m’intéressent pas beaucoup. Ce sont
plutôt les professionnels et les gens ordinaires qui m’intéressent. Ce
qui est intéressant pour moi et pour les artistes dans cette exposition
c’est qu’elle change selon l’endroit où elle se trouve. Elle change
à cause de la perception historique, sociologique que les gens de
l’endroit où elle est montrée ont de l’Afrique. L’Allemagne a eu une
brève aventure coloniale vite arrêtée. L’Angleterre a été une énorme
puissance coloniale. Il y a une forte population africaine – africaine et
caribéenne – active à Londres. En Angleterre les problèmes sont
beaucoup plus problématisés parce que, contrairement à la France, les
Africains ou les Noirs en général sont visibles. Vous en avez à la télé,
vous en avez dans les ministères et vous en avez dans le champ culturel.
Donc le débat est ouvert. La France c’est le triomphe de l’hypocrisie.
C’est le pays de Tartuffe où on prétend aimer et on ne le montre pas.
Pour la première fois la France a été contrainte à se confronter à ses
démons. Mais encore une fois alors qu’il y a eu des dizaines de films sur
le Vietnam il n’y a pas eu de film sur l’Algérie fait par la France. Et
encore moins sur ce que la France a pu faire en Afrique. On peut dire que la
France est un pays qui a du mal à affronter son histoire. Là aussi la
perception de l’exposition et la façon dont elle est problématisée est
due à l’histoire des personnes. Dans les livres d’histoire français la
colonisation qui n’existait pas jusqu’à il y a peu est aujourd’hui vécue
sous ses aspects positifs. L’esclavage et la traite n’y figurent pas. Et
donc on ne peut pas affronter concrètement la contemporanéité africaine
sans avoir intégré et admis tout un tas de choses dans ses relations avec
l’Afrique. Il y a des pays comme l’Angleterre (et c’est peut-être dû
simplement aussi au système colonial) qui, lorsqu’ils sont arrivés en
Afrique, ont appliqué l’Indirect rule qui est une forme d’ “
Apartheid ” – le mot est un peu fort. On a formé quelques Africains
pour pouvoir faire tourner la boutique. “ On ne doit pas leur faire croire
que nous sommes tous frères ”. Les Français sont arrivés en disant :
“ Nous sommes tous frères ”. Puis ils ont instauré l’indigénat, ils
ont esclavagisé. Il y a ce double discours du pays des droits de l’homme
qui n’est pas capable de s’assumer qui fait que le débat est assez intéressant
en France comme il fut vif en Angleterre. En Allemagne il fut très calme.
Tout le monde louait l’exposition sans la problématiser parce qu’ils ne
savaient pas bien sur quel pied danser. Ici on a bien vu le camp des tenants
d’une Afrique immobile et le camp de ceux qui voudraient que l’Afrique
soit autre chose.
Pour en revenir à des questions bassement administratives et peut-être
même consulaires. L’Europe est en train de se transformer en une
forteresse dans laquelle il devient de plus en plus difficile pour les
Africains d’entrer. Les artistes qui exposent sur Africa Remix et dont une
partie doit venir du continent africain ont-ils eu des difficultés pour
obtenir leurs visas ?
Je crois que dans l’exposition 70 % des artistes vivent hors d’Europe et
des Etats-Unis. Il n’y a pas eu de difficulté majeure. Il y a eu des
difficultés ponctuelles. Mais les plus grandes difficultés finalement ont
été pour l’Angleterre. La France s’est montrée plus coulante. Encore
une fois c’est ce double langage dont je parlais tout à l’heure.
C’est que je suis plus familier avec le personnel consulaire français en
Afrique qu’avec le personnel consulaire britannique par exemple. Je me
souviens avoir dû passer un ou deux coups de téléphone pour remettre deux
ou trois personnes à leur place. Sachant que l’exposition avait lieu tel
jour elles demandaient à l’artiste de patienter un mois. Il y a eu
quelques soucis comme ça mais qui sont inévitables parce que comme vous
l’avez fort justement fait remarquer l’Europe est une forteresse qui
s’enferme de plus en plus sur elle-même.
La seule étape africaine que vous avez citée tout à l’heure par
rapport au trajet de l’exposition c’est Johannesbourg. Pourquoi ce choix
? Pourquoi n’a-t-il pas porté sur Douala, Conakry ou Malabo ?
Indiquez-moi le musée des beaux-arts ou d’art contemporain qui existe à
Douala et on la fera à Douala. Il y a une responsabilité des politiques
qui ne font rien en la matière. De voir qu’un grand et beau pays comme le
Cameroun n’a pas de musée d’art contemporain et que ce sont les privés
qui doivent pallier à la défection du public… En Afrique du Sud il y a
des musées qui fonctionnent, qui ne sont pas très riches. Pour que
l’exposition aille en Afrique du Sud il va falloir que nous trouvions de
l’argent. Parce que le musée sud-africain en question n’a pas les
moyens de recevoir l’exposition. Il faut dire simplement que ça coûte
300 000 euros pour l’Afrique. C’est-à-dire que quand elle voyage en
Europe il y a non seulement les 300 000 euros mais il y a en plus les frais
de location de l’exposition. Tout cela il faut le trouver. Et nos
gouvernements, quels qu’ils soient se sont trompés soit parce qu’ils
sont simplement stupides, soit parce qu’ils ont écouté trop stupidement
ce qu’on leur disait. Mais il serait temps qu’ils réalisent qu’il
n’y a pas de développement sans culture et que si les gens veulent se développer
il faut qu’ils soient capables de se penser. Pour se penser il faut
qu’on leur donne les outils d’auto-référenciation. Sans ces outils-là
les gens seront perdus. Ils deviendront acculturés à leur propre culture
alors qu’ils vivent dans leur propre pays. C’est malheureusement une
dimension qui fait cruellement défaut en Afrique. Voilà la raison très
simple. Il me fallait un endroit où il y a un vrai directeur avec une vraie
équipe qui ait les moyens structurels et humains de recevoir
l’exposition. Je n’ai trouvé cela qu’à Johannesbourg.
L’exposition se déroule en grande partie sur le continent européen.
Or les images que l’on y a de l’Afrique sont des images de famine, de
guerre ou de catastrophes en général et les Africains qui vivent dans les
pays européens ont non seulement des complexes vis-à-vis de cela mais
aussi des difficultés d’intégration. Cela est en grande partie dû au
fait que la plupart de ces Africains-là connaissent très mal leur culture
et leur civilisation pour ne pas dire leurs langues. Si vous devriez décliner
le discours d’Africa Remix en messages personnalisés en direction des
populations des pays qui accueillent l’exposition et des Africains qui
vivent dans ces pays que leur diriez-vous ? Comment présenteriez-vous
l’exposition ?
Je la présenterais de deux façons. Par exemple on n’a jamais vu autant
d’Africains ou de faces sombres entrer dans une galerie d’art
contemporain à Beaubourg depuis la création de ce musée. Voilà une première
chose. Nous avons fait un travail auprès des communautés parce que je
crois que le “ Connais-toi toi-même ” n’est pas qu’une belle
phrase. Toute intégration est un piège dans la mesure où l’alternative
c'est soit la dilution, soit le rejet. Or il y a quelque chose entre. Le
problème fondamental c’est que le schéma intégrationnel que vous
propose l’Europe serait l’équivalent d’un lavage de cerveau or on ne
peut pas s’intégrer au sens étymologique du terme si on n’existe pas.
Donc le message de l’exposition à l’égard de l’Europe était de dire
que quelles que soient les difficultés économiques ou politiques que peut
traverser l’Afrique, les Africains créent, les Africains sont en prise
avec le monde et les Africains sont au moins si ce n’est plus créatifs et
performants en matière de contemporanéité que les autres. Et le message
qui est envoyé en direction des populations migrantes de ces pays européens
c’était de leur dire : “ Vous voyez il y a un temple soi-disant de la
culture mondiale comme la Hayward Gallery à Londres ou le Centre Georges
Pompidou à Paris, eh bien vous pouvez y entrer. Ça vous appartient
aussi". D'une part qu'ils cessent de se dévaloriser en pensant que
tout ce qui vient d'eux ne vaut rien. Senghor avait eu une phrase intéressante
là-dessus. Il disait : "On nous a fait croire que nous n'étions que
des enfants qui fabriquions des châteaux de sable qui étaient voués à
disparaître". Eh bien, l'exposition entend dire à toutes ces
personnes qui se posent des questions identitaires qu'ils n'ont pas
construit des châteaux de sable et qu'elles doivent être fiers de qui
elles sont, de ce qu'elles produisent et de voir que ce temple de la culture
occidentale extrêmement fermé qu'est Beaubourg, le voilà qui s'ouvre à
qui ils sont. Parce qu'ils sont eux aussi, à travers les artistes qui sont
représentés, entrés dans Beaubourg. Donc c'est de leur redonner les
moyens de résister à l'adversité et de reprendre un peu de confiance en
eux. Parce que l'une des grandes réussites de la colonisation et plus tard
de la néo-colonisation fut de réussir à faire croire à tous ces peuples
qu'ils étaient inférieurs puisqu'ils avaient perdu une bataille. Ils ne se
sont pas rendus compte que s'ils avaient perdu une bataille c'est parce que
cette bataille-là ne les intéressait pas mais qu'il y avait d'autres
batailles, d'autres champs. Et que d'avoir été défaits par des gens qui
venaient avec une croix d'un côté et avec des fusils de l'autre il n'y
avait aucune honte à cela. Mais que c'était à ceux qui avaient commis ces
fourberies d'avoir honte. Cela dit, celui qui a "perdu" a toujours
mauvaise conscience et s'imagine que s'il a perdu c'est parce qu'il était
moins fort. Il est essentiel d'avoir des gens debout. D'avoir un monde peuplé
de gens debout – parce que si ces gens-là ne sont pas debout que ce soit
ici ou là-bas – ils sont incapables de construire un pays fort ou de
construire un continent fort.
Sans vous enfermer dans un déterminisme chauvin et chauvinisant. Quel
regard jetez-vous sur les artistes camerounais qui prennent part à cette
exposition ?
Ecoutez, d'abord il y en a quelques-uns. Certaines mauvaises langues vont
d'ailleurs dire "Tiens, vous êtes Camerounais il y a je ne sais plus
combien de Camerounais..." Je ne compte pas. Je choisis les artistes
pour ce qu'ils font et non pas pour ce qu'ils sont. Il y a encore plus de
Sud-Africains que de Camerounais par exemple. Quel regard je porte sur
ceux-là ? Le regard que je porte sur tous les artistes qui sont dans
l'exposition : un regard admiratif, un regard amoureux. C'est un regard qui
concerne leur travail et ce qu'ils sont capables d'exprimer par rapport à
leur travail. Cela dit j'ai entendu dire qu'après une embellie la situation
de la création au Cameroun, puisqu'il s'agit du Cameroun, s'est un peu dégradée
à cause des querelles d'école et de querelles un peu personnelles. Ce qui
est très dommage parce que un pays dans lequel l'Etat était totalement
absent a réussi à hisser ses artistes à un niveau d'excellence qui prouve
que l'argent ou l'incurie politique n'expliquent pas tout et que quand un
artiste doit créer il doit créer. Aujourd'hui ils sont en train un peu de
se fourvoyer et j'ai eu quelques sonnettes d'alarme qui ont retenti jusqu'à
mes oreilles qui font que dès le mois de juillet je vais aller au Cameroun
rencontrer tout le monde et faire le point de la situation aujourd'hui. Mais
quel que soit, encore une fois, le contexte, ce qui ne cesse d'attirer mon
admiration c'est que sur ce continent où il n'y a pas de ministère de la
culture à proprement parler, où si vous voulez faire un stage vous ne
pouvez vous adresser à personne, contrairement à ici par exemple où on
peut avoir une bourse pour faire le tour du monde, on est soutenu d'une manière
ou d'une autre, que ce continent qui n'a rien de tout cela soit capable de
produire tout ce qu'il produit je trouve ça admirable. Je trouve que ce
devrait être pour tous ceux qui auraient l'opportunité de réaliser ce que
cela signifie un sujet de liesse, de joie et de fierté incommensurable.
N'oublions pas que ces pays, en grande majorité, ont une quarantaine d'années.
Et je trouve que produire ce qu'ils produisent après seulement quarante ans
c'est extraordinaire. Prenons la France quand elle est devenue France et
voyons ce qu'elle faisait en l'an 40 de la France. Voilà. Le problème
fondamental aujourd'hui, ça revient au traumatisme colonial, c'est que les
gens ont tendance à comparer ce qui ne devrait pas être comparé.
Dans le contexte de globalisation actuel comment, de votre point de vue,
l'Afrique peut-elle trouver la voie de son salut et sa place dans l'espace
et le marché culturel mondial ?
Je ne sais pas. Quand vous me dites la voie du salut vous me faites penser
aux voies du Seigneur or tout cela est impénétrable. Mais il y avait une
phrase de Senghor qui disait : "Au rendez-vous du donner et du recevoir
l'Afrique ne devra pas venir les mains vides". Et il disait aussi que
l'universalisme devait être non pas quelque chose qui lamine et qui met à
un même niveau mais devrait être la somme des particularités. Et donc
l'Afrique jouera son rôle dès lors que l'Afrique sera consciente d'elle-même
et apportera ce qu'elle doit apporter. Si l'Afrique s'amuse à singer elle
ne singera jamais mieux que les créateurs originaux qui auront produit ceci
ou cela. Et donc l'Afrique ne sera visible, forte et ne comptera au sein des
nations que dans la mesure où elle apportera l'Afrique Une Afrique qui ne
devra pas correspondre à une carte postale mais l'Afrique telle qu'elle est
aujourd'hui, sans fards. Il ne s'agit pas de prétendre être un excellent
skieur sur glace si l'on n'a pas de glace chez soi. Donc l'Afrique doit
compter sur ses ressources et les transformer en richesses. Et c'est
uniquement comme ça que l'Afrique s'en sortira. Sinon l'Afrique disparaîtra
dans le grand village global.
Parlant justement de ressources, la première ressource de l'Afrique ce
sont les hommes. Notamment les hommes de culture. Et Dieu seul sait dans
quelles conditions ils travaillent. Soit ils finissent dans des conditions
peu enviables, soit ils sont obligés de quitter le continent pour que leur
vie d'artiste ne rime pas avec vie de galère. Que leur diriez-vous si vous
les aviez en face ?
Je leur dirais que s'ils sont à Bonanjo et qu'ils n'ont pas de quoi se
payer une baguette et que quelqu'un arrive et leur propose , sans qu'ils
aient à vendre leur âme, en restant eux-mêmes, une maison ailleurs avec
10 000 dollars par mois qu'ils foncent. Le problème fondamental c'est que
le marché de l'art, comme tous les marchés, est global et tant que
l'Afrique en tant que continent ne jouera pas un rôle sur ce marché ; les
artistes n'ont pas d'autre voie que d'aller là où le marché existe. Ce
qui ne veut pas dire qu'ils y restent forcément mais je vois bien le paysan
qui ramasse son manioc. Il faut qu'il l'emmène en ville pour le vendre car
ce n'est pas dans sa campagne qu'il va le faire. Ce sont les lois du marché.
Tant qu'il n'existera rien qui puisse leur faciliter la vie – parce que ce
sont des humains et que si on vous propose une vie moins difficile ailleurs
vous y allez. Parce que la vie moins difficile vous permet de vous consacrer
intégralement à votre travail ou de vous consacrer un peu plus à votre
travail qu'à résoudre un tas de problèmes qui n'auraient pas lieu d'être.
Je crois que le monde a beaucoup plus de considération pour les artistes
africains aujourd'hui que l'Afrique n'en a pour ses artistes. Vous savez,
dans un endroit si on ne vous aime pas ou si on ne veut pas de vous, s'il y
a des gens qui vous invitent à un dîner avec le sourire, à moins d'être
masochiste vous allez là où on vous invite avec le sourire. Et certains le
font la mort dans l'âme et reviennent souvent. Certains comme Pascal
Martine Tayou, ça a été un arrachement pour lui que de décider de vivre
en Belgique. Il n'est pas d'année où il ne rentre pas au Cameroun. Mais
son travail a atteint un tel niveau et il a de tels besoins aujourd'hui pour
travailler que le Cameroun est devenu trop petit pour lui. On voit à une
autre échelle un tas d'artistes français qui partent pour les Etats-Unis
ou l'Allemagne parce que la France ne répond plus à leurs besoins. A cette
différence près que nos pays ne répondent même pas aux besoins minimaux
d'un artiste. Donc la question n'est pas de rester ou de partir, la question
est de vivre. Le seul conseil que je leur donne c'est de rester eux-mêmes.
C'est de cette façon d'ailleurs qu'ils conserveront leur santé mentale. Ca
revient à ce que nous disions tout à l'heure. Je n'ai rien contre un
Camerounais qui va vivre en Suède. J'ai un problème si le Camerounais qui
est en Suède se prend pour un Suédois. Tant qu'il se souviendra qu'il est
un Camerounais mais simplement un Camerounais qui vit en Suède, là il
restera lui-même et fera ce qu'il a à faire. Il m'arrive souvent quand je
suis sur le continent africain d’entendre ceux qui sont restés critiquer
ceux qui sont partis. Il y en a qui le font sincèrement. D'autres le font
mais dès qu'ils auraient l'occasion de partir ils prendraient le premier
avion. Donc il y a toujours un peu de mauvaise foi dans tout cela. Mais je
suis persuadé que ceux qui sont partis apportent autant sinon plus que ceux
qui restent. Et ils ne l'apportent pas parce qu'ils sont meilleurs ou plus
forts. Ils apportent simplement parce que encore une fois nos autorités
publiques sont tellement nettoyées du cerveau qu'un succès à l'extérieur
va leur paraître trois fois plus important qu'un succès à l'intérieur :
ils ont besoin de l'adoubement des autres pour se rendre compte qu'ils ont
quelque chose d'intéressant chez eux. Et donc cette liberté de parole et
ces prises de position que ces artistes qui sont à l'étranger prennent
pour eux-mêmes à une échelle ou à une autre c'est l'ensemble des
artistes du continent et au-delà des artistes les habitants du continent
qui en bénéficient. Il y a une répartition des tâches, du travail à
faire au pays car que voudrait dire le pays si 12 millions des habitants
partaient ailleurs ? Le pays n'existerait plus. Il y aurait un président,
un gouvernement, une assemblée nationale, un sénat et basta. C'est pas ça
qui ferait avancer le pays. Il y a besoin de tout cela. Je parlais il y a
peu avec mon ami Achille Mbembé qui enseigne aujourd'hui et qui fait de la
recherche en Afrique du Sud et nous étions tristes tous les deux d'être là
en Afrique du Sud et de voir que l'Afrique du Sud était prête à faire des
ronds de jambe pour nous accueillir alors qu'on ne sait même pas si – à
part les gens qui font vraiment les choses – notre pays savait vraiment
que nous existons.
Propos recueillis à Paris par Louis Magloire Keumayou
* Africa Remix. L'art contemporain d'un continent. Centre Georges Pompidou,
Paris. Jusqu'au 8 août. De 11 à 21h. Fermé le mardi. Excellent catalogue,
350 pp., illustré en coul., nombreux textes et documents.
Le
messager
Le 30-06-2005