Un choix personnel...
YOYO - LA LUNE NOIRE
Impossible à expliquer le charme de cette BD. Le côté
naïf, onirique y est pour beaucoup, le graphisme aussi. A chaque lecture
c'est un paradis perdu qui s'ouvre. Avec "La Lune noire", on retombe en
enfance, on retrouve les histoires délicieuses, l'univers magique
d'un Vandersteen, d'un Carl Barks, de l'Hergé de Jo et Zette, se
déroulant dans une époque et un pays imprécises...
Première collaboration de Yann avec un dessinateur autre que
Conrad. Yann ne se préoccupe pas encore trop de conventions, de
lisibilité, de critères commerciaux . Il fait ce dont il
a envie, puisant dans ses mythes préférés (épisodes
sanglantes de l'histoire, automates, sortilèges et malédictions
familiales, apocalypse et léviathan,... ), adaptant son récit
au fur et à mesure qu'il découvre chez LeGall des idées
graphiques intéressantes. Le résultat est un album tout à
fait à part dans l'oeuvre de Yann, un album enfantin, poétique
dans lequel le cynisme et l'humour noir ne font pas mal pour une fois.
LES INNOMMABLES - CLOACQUES (première version)
"Reprenons. Je venais de couler ton porte-avions avec
mon petit canard rose..."
Du Yann et Conrad à l'état pur. De l'humour merveilleusement
débile, de la violence gratuite et surtout un incroyable goût
de la destruction. La scène de l'attaque du camp rebelle est un
véritable feu d'artifice graphique, une suite inouïe d'explosions,
de crashs, de chocs brutaux, de rafales meurtrières, qui se termine
par un lieutenant hystérique qui, s'ayant emparé d'un bulldozer,
détruit tout sur son chemin. Au milieu de cet apocalyse, la vie
reprend ses droits et Raoul, la truie donne naissance à huit adorables
cochonnets...
L'album se conclut par quelques scènes de la vie en pleine guerre
de Corée. Face aux cruautés hivernales subies par une armée
en déroute, la simplicité des personnages principaux
est touchante. L'histoire finit de façon brutale. La dernière
planche est
déroutante. Le drame impitoyable évoqué crument
au plein milieu de la dérision provoque un effet saisissant, jamais
vu dans la bd européenne à l'époque de la création
(1980). Cette bd est restée au placard pendant 15 ans avant d'être
publiée. On comprend pourquoi.
LES INNOMMABLES - AVENTURE EN JAUNE
Que dire de cet épisode sinon que c'est une réussite totale,
qui a profondémént marqué la BD des années
80. Après la BD expérimentale, intellectuelle et adulte des
années 70, "Aventure en jaune" est à la fois un retour aux
sources de la BD
franco-belge classique et un tour de force détruisant systématiquement
les règles d'un genre sclérosé. Première BD
post-moderne, pleine de références aux classiques de l'âge
d'or, à lire au premier ou au second degré... Sans oublier
l'essentiel, la rencontre de deux talents exceptionnels qui n'ont que 26
(Yann) et 22 ans (Conrad).
FREDDY LOMBARD - F 52
Scénario parfait, efficace, émouvant, drôle, tendre
et cruel à la fois. Chaland réalise l'impossible: réunir
tous ces éléments dans un style limpide, calculé.
Comme dans les meilleurs albums d'Hergé, la neutralité du
dessin n'empêche pas de créer un suspense, d'évoquer
une tragédie naissante, de détendre de temps en temps l'atmosphère
oppressante au moyen d'un humour libérateur.
Certains préfèrent "La Comète de Carthage", album
plus déconcertant, plus poignant, surréel et apocalyptique.
A mon avis "F-52" est plus abouti, plus cohérent, plus linéaire
(unité de lieu, de temps, d'action). Et le drame y est plus explicite,
plus direct alors que dans" la Comète de Carthage", justement à
cause du caractère insolite du récit, le drame n'est pas
vécu de la même manière intense.
LA PATROUILLE DES LIBELLULES - REQUIEM POUR UN PIMPF
Troisième album de cette série culte, deuxième
volet de ce qui aurait pu devenir une longue saga.
Le troisième album de cette série est à mon avis
le meilleur: un album plein de rebondissements tant sur le plan des événements
que sur le plan émotif. Les positions deviennent de plus en
plus extrêmes, les dialogues plus vitriolés, les situations
absolument cocasses. Mais c'est aussi un album ou la tension monte sans
cesse, déclenchant pas mal de moments forts, des confrontations
très dramatiques. Le graphisme est très osé et expressif.
Le cocktail Yann-Hardy n'a jamais été aussi explosif qu'ici.
On ne comprendra jamais les raisons qui ont pu mener à la décision
d'arrêter une série qui n'a pas son égal dans l'histoire
de la bd.
BOB MARONE - A LA RECHERCHE DE FRANK VEERES
En multipliant les poncifs de la bd franco-belge de l'âge d'or,
Yann et Conrad ont créé une oeuvre non dénuée
d'humour certes, mais aussi une oeuvre convaincante, digne de son exemple.
En lisant pour la première fois Le Dinosaure Blanc, j'ai eu le
même frisson délicieux, le même bonheur qu' en découvrant
à 12 ans L'Ombre du Z ou QRN sur Bretzelbourg...
Bob Marone est à ma connaissance la seule bd qui, par rapport
à l'homosexualité ou l'impuissance, se permet de tourner
ses héros en ridicule tout en ayant des égards pour leurs
sentiments. On est loin de la parodie irrespectueuse. Le jeu subtil entre
pastiche et sincérité a cependant dérouté les
lecteurs.
CELESTIN SPECULOOS - MAI 68
Yann est à son comble dans les récits qui se jouent sur fond de révolutions, guerillas et coups d'état: Moscou 1917, Hong Kong 1948, Budapest 1956... Mai 68 s'inscrit très bien dans cette série. Ici, la crise est au centre du récit et l'histoire personnelle de Celestin et Maïté n'est qu'un prétexte pour faire varier la narration, puisque les deux protagonistes se situent dans les deux camps opposés. Comme toujours, Yann a su recréer l'ambiance de l'époque, il a retrouvé plein d'anecdotes et de détails (slogans, émissions de télé, pubs) qu'il intègre de façon naturelle dans le récit. Et surtout, il fait des portraits très crédibles des personnages réels au centre de l'histoire: De Gaulle, Yvonne, Pompidou, Cohn-Bendit... Sans être strictement fidèle aux événements, on sent qu'il y a beaucoup de vérité dans la façon de voir les choses de Yann et Bodart. Le dessin chaotique de Bodart traduit de façon merveilleuse l'esprit joyeusement anarchique de cette grande récréation.
NUIT BLANCHE - AGAFIA
Encore une série sur fond de révolutions et grands drames
historiques.
Le sens du devoir, de l'honneur d'un héros qui sait qu'il lutte
pour une cause perdu combiné avec une histoire d'amour impossible
donne à cette série le caractère d'une tragédie
de la décadence. La poésie est omniprésente, le spleen
aussi. Si le texte est de grande qualité, le graphisme n'y est certainement
pas inférieur. C'est plein de décors fabuleux, de costumes
pittoresques, d'accessoires typiques. Tout y est pour reconstruire une
époque qu'on n'avait jamais vu sous ce jour.
SAMBRE - PLUS NE M'EST RIEN
Premier et meilleur album de ce cycle qui n'en termine pas. Balac alias
Yann surprenait tout le monde avec une histoire grave et romantique impregné
de l'esprit de Flaubert et de Musset. En y regardant de plus près,
on retrouve des éléments bien connus de Yann: dialogues brillants
plein d'humour noir, quête de l'amour idéalisé
(Rainette et le Prince Eric), aberration héréditaire dans
la famille, drame inéluctable qui s'annonce tout au long de l'album,
conflit entre soeur et frère (les Jardine dans Aventure en jaune),
une mère hypocrite et sans scrupules (la mère Marone), rivalité
entre filles allant jusqu'à se battre entre elles (Cloaques)...
L'absence de situations grotesques et surtout le dessin et les couleurs
ont donné un ton différent, lourd à cet album.
ONCLE PAUL - POLLY LITTLEDWARF
Une histoire courte de dix pages seulement mais qui synthétise
bien toutes les caractéristiques des scénarios de Yann: le
goût de la référence, la parodie des grands classiques
de la littérature (Dickens, Andersen) et de la bd (l'Oncle Paul),
humour noir et cynisme, le côté tragicomique de la misère
humaine, intérêt pour les mauvais penchants de l'homme (cruauté,
félonie, cupidité, perversions sexuelles et autres), intérêt
pour les époques troubles de l'histoire, l'auto-dérision,
le goût des situations peu banales, dialogues 'littéraires'
autour de bons mots... Frank LeGall croque cette histoire dans
un style négligent qui colle parfaitement à un scénario
qui ne se prend pas au sérieux . Paru dans un Spirou spécial
Noël en 1984.