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[Le Monde / Vendredi 21 Mars 2003, par Florence Noiville]

Autrefois, on l'aurait surnommé le Maître des Dames aux Petits Pieds, le Maître des Sorcières aux Très Longues Nattes ou tout simplement, le Maître de l'Album de Gand... On songe à ces appellations, comme il existe, dans l'histoire de la peinture, un Maître de Flémalle, un Maître de la Vierge entre les vierges ou un Maître de Coeur d'amour épris... Ce maître d'aujourd'hui, c'est Carll Cneut, un illustrateur flamand d'à peine trente-cinq ans, né à Roulers en Flandre occidentale, et qui, en quelques années, a su se hisser au niveau européen de l'illustration de livres pour enfants.

Une maison 1930, tout en boiseries, un atelier avec bow-window surplombant un canal paisible, des tubes d'acrylique, des brosses bien rangées: voilà pour le décor. Nous sommes à Gand, la ville qu'il a élue pour faire ses études de graphisme - à l'Institut des Beaux Arts Saint Luc - et où il a décidé de vivre. Comme elle lui va bien la cité de Charles Quint et des frères Van Eyck, avec ses trésors d'architecture médiévale, ses quais aux eaux glauques parés, la nuit, d'illuminations fantasmagoriques, ses carillons et ses jardinets qui dégringolent sagement jusqu'à la Lys. Il y a là de l'harmonie et du mystère, du calme, de la beauté, exactement comme dans les planches de Carll Cneut. Il y a surtout une " atmosphère ", voilà le mot. " Quand je commence un album, raconte Carll Cneut, je l'ai déjà en tête cette atmosphère. C'est pour celà que ce genre me convient. J'ai besoin de travailler sur une certaine longueur, entre une couverture de face et une couverture de dos, pour installer le climat que je recherche ".

Le plus souvent, cela passe par mille variations brillantes autour d'une couleur dominante, un fil rouge et rose pour La Fée sorcière (Pastel, 2000), rouge-jaune-noir-blanc pour l'album du même nom (Pastel, 2002), ou noir craquelé (un secret de fabrication) pour Monsieur Ferdinand, cet album non encore traduit qui sort tout juste chez le prestigieux éditeur de jeunesse flamand De Eenhoorn (1).

Et voilà un nouveau feu d'artifices de couleurs. Un secret pour grandir, qui nous arrive en français, est d'abord, au feuilletage, un plaisir de l'oeil, avec ses jaunes soleil, ses carmins profonds et ses blancs de chaux qui s'accordent si bien avec la belle histoire orientalisante de Carl Norac. Salam, le héros, est un garçon si petit, si léger, qu'on se moque de lui lorsqu'il fait des projets. Bien sûr que non, il ne sera jamais grand. Bien sûr que non, il ne fera pas le tour du monde. Mais un jour, " Salam part en cachette de sa maison avec un grand sac vide. Dans ce sac, décide-t-il, je mettrai tout ce que je trouverai pour m'aider à grandir ". A ce moment, Salam est poussé par le vent qui emporte de plus en plus loin cet enfant trop léger... Entre le sac qui le tire vers le sol et le vent qui l'aspire vers le ciel, réside toute la tension de la fable. Un équilibre instable entre le prosaïque et le céleste, la physique et la métaphysique. Pour suggérer ce constraste, Carll Cneut s'est amusé à opposer deux univers visuels. D'un côté, sa vision personnelle de l'Orient - costumes chamarés, pantalons bouffants, babouches et tarbouches qui rappellent sa fascination pour les créateurs de mode. De l'autre, des fonds aux nuances infinies obtenus... avec du café. " Oui, du décaféiné, du café fort, de l'expresso... s'amuse Carll Cneut. Je voulais des tons un peu vieillis, mais le sépia n'allait pas. Le café, lui, donnait juste la bonne patine ". Sa technique, c'est donc l'acrylique, le pastel gras et le café ! " Et puis des fonds, des couches innombrables que je superpose. C'est ça qui donne la transparence. "

Cette minutie, cette exigeance - des dizaines d'heures passées sur une même planche - ont séduit la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, le Japon, les Etats-Unis et même, consécration suprême dans le domaine de l'album, l'Angleterre. C'est à Londres qu'est sorti d'abord Lucien le chien, l'histoire de cet artiste solitaire qui cherche en vain l'âme soeur. C'est aussi le premier album dont Carll Cneut est à la fois l'auteur et l'illustrateur. Y en aura-t-il d'autres ? " Oui, mais pas dans un avenir proche. En ce moment, il y a une telle demande pour mes dessins que je dois me concentrer sur le graphisme, répond Carll Cneut. Pour les textes, je ne me sens pas encore assez mûr. J'en ai d'autres dans mes tiroirs pour lesquels j'avais des éditeurs. Mais j'ai tout annulé. " Car Carll Cneut est un perfectionniste. Un peu comme ces peintres qu'il admire tant, Edgard Tytgat et Gustave Van de Woestyne, deux tenants du " groupe de Laethem ", bien représentés au musée des Beaux arts de Gand. Carll Cneut a toujours leurs monographie à portée de main, sur sa table à café. On y lit que Van de Woestyne avait subi l'influence des primitifs flamands, notamment de Van Eyck et de Hans Memling qu'il avait étudié à Bruges.
C'est amusant - et sûrement un peu exagéré - d'imaginer un fil invisible reliant Le Polyptique de l'Agneau mystique à La Fée sorcière. Mais il y a tout de même un trait commun, essentiel. Lorsqu'on a vu ces images, qu'on soit enfant ou adulte, on les garde en tête longtemps, très longtemps.

Florence Noiville

*(1) En France, les livres de Carll Cneut sont publiés chez Pastel et Circonflexe.