Anatole France
Portrait: Anatole France
(Vanity Fair, 1909)

Le désir

Le refus

Théra

Le désir


Je sais la vanité de tout désir profane. 
A peine gardons-nous de tes amours défunts, 
Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane
Y laisse d'âme et de parfums.

Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile,
Indolentes autour du col le plus aimé; 
Avant d'être rompu leur doux cercle fragile 
Ne s'était pas même fermé.

Mélancolique nuit des chevelures sombres, 
A quoi bon s'attarder dans ton enivrement, 
Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres 
Se plonger éternellement ?

Narines qui gonflez vos ailes de colombe, 
Avec les longs dédains d'une belle fierté, 
Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe, 
Vous aurez déjà palpité.

Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes, 
Vous épanouissant lorsque nous vous baisons, 
Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes 
Sèchent vos brèves floraisons.

Où tend le vain effort de deux bouches unies ? 
Le plus long des baisers trompe notre dessein; 
Et comment appuyer nos langueurs infinies 
Sur la fragilité d'un sein ?


Recueil: "Les poèmes dorés"


Le refus

  
Au fond de la chambre élégante 
Que parfuma son frôlement, 
Seule, immobile, elle dégante 
Ses longues mains, indolemment.

Les globes chauds et mats des lampes 
Qui luisent dans l'obscurité, 
Sur son front lisse et sur ses tempes 
Versent une douce clarté.

Le torrent de sa chevelure, 
Où l'eau des diamants reluit, 
Roule sur sa pâle encolure 
Et va se perdre dans la nuit.

Et ses épaules sortent nues 
Du noir corsage de velours, 
Comme la lune sort des nues 
Par les soirs orageux et lourds.

Elle croise devant la glace,
Avec un tranquille plaisir,
Ses bras blancs que l'or fin enlace
Et qui ne voudraient plus s'ouvrir,

Car il lui suffit d'être belle : 
Ses yeux, comme ceux d'un portrait, 
Ont une fixité cruelle, 
Pleine de calme et de secret;

Son miroir semble une peinture
Que quelque vieux maître amoureux
Offrit à la race future,
Claire sur un fond ténébreux,

Tant la beauté qui s'y reflète
A d'orgueil et d'apaisement,
Tant la somptueuse toilette
Endort ses plis docilement,

Et tant cette forme savante 
Paraît d'elle-même aspirer 
A l'immobilité vivante 
Des choses qui doivent durer.

Pendant que cette créature,
Rebelle aux destins familiers,
Divinise ainsi la Nature
De sa chair et de ses colliers,

Le miroir lui montre, dans l'ombre, 
Son amant doucement venu, 
Au bord de la portière sombre, 
Offrir son visage connu.

Elle se retourne sereine,
Dans l'amas oblique des plis,
Qu'en soulevant la lourde traîne
Son talon disperse, assouplis,

Darde, sans pitié, sans colère,
La clarté de ses grands yeux las, 
Et, d'une voix égale et claire,
Dit: "Non ! je ne vous aime pas."


Recueil: "Idylles et légendes"


Théra


Cette outre en peau de chèvre, ô buveur, est gonflée 
De l'esprit éloquent des vignes que Théra, 
Se tordant sur les flots, noire, déchevelée 
Étendit au puissant soleil qui les dora.

Théra ne s'orne plus de myrtes ni d'yeuses, 
Ni de la verte absinthe agréable aux troupeaux, 
Depuis que, remplissant ses veines furieuses, 
Le feu plutonien l'agite sans repos.

Son front grondeur se perd sous une rouge nue; 
Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons; 
Ainsi qu'une Bacchante, elle est farouche et nue, 
Et sur ses flancs intacts roule des pampres blonds.


Recueil: "Les poèmes dorés"


Anatole France  (°1844; †1924)


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