Guillaume Apollinaire - Poèmes à Lou
Guillaume Apollinaire

Apollinaire tombe amoureux en septembre 1914 
de Louise de Coligny-Chatillon. 'Lou' rompt 
cette liaison après six mois...


Poèmes à Lou

C'est Lou qu'on la nommait
Je pense à toi
La nuit
Mon très cher petit Lou je t'aime



C'est Lou qu'on la nommait


Il est des loups de toute sorte
Je connais le plus inhumain
Mon cœur que le diable l'emporte
Et qu'il le dépose à sa porte
N'est plus qu'un jouet dans sa main

Les loups jadis étaient fidèles
Comme sont les petits toutous
Et les soldats amants des belles
Galamment en souvenir d'elles
Ainsi que les loups étaient doux

Mais aujourd'hui les temps sont pires
Les loups sont tigres devenus
Et les Soldats et les Empires
Les Césars devenus Vampires
Sont aussi cruels que Vénus

J'en ai pris mon parti Rouveyre
Et monté sur mon grand cheval
Je vais bientôt partir en guerre
Sans pitié chaste et l'œil sévère
Comme ces guerriers qu'Épinal

Vendait Images populaires
Que Georgin gravait dans le bois
Où sont-ils ces beaux militaires
Soldats passés Où sont les guerres
Où sont les guerres d'autrefois





Je pense à toi


Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne 
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne 

Le ciel est plein ce soir de sabres d'éperons 
Les canonniers s'en vont dans l'ombre lourds et prompts 

Mais près de toi je vois sans cesse ton image 
Ta bouche est la blessure ardente du courage 

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix 
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi 

Nos 75 sont gracieux comme ton corps 
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d'un obus 
qui éclate au nord 

Je t'aime tes mains et mes souvenirs 
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare 
Des soleils tour à tour se prennent à hennir 
Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles





La nuit


La nuit
S'achève
Et Gui
Poursuit
Son rêve
Où tout 
Est Lou
On est en guerre
Mais Gui
N'y pense guère
La nuit
S'étoile et la paille se dore
Il songe à Celle qu'il adore

Nuit du 27 avril 1915



Mon très cher petit Lou je t'aime


Mon très cher petit Lou je t’aime
Ma chère petite étoile palpitante je t’aime
Corps délicieusement élastique je t’aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je t’aime
Sein gauche si rose et si insolent je t’aime
Sein droit si tendrement rosé je t’aime
Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t’aime
Mamelon gauche semblable à une bosse du front d’un petit veau 
qui vient de naître je t’aime
Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
Fesses exquisément agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t’aime
Toison claire comme une forêt en hiver je t’aime
Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
Chute des épaules adorablement pure je t’aime
Cuisse au galbe aussi esthétique qu’une colonne de temple antique je t’aime
Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
Chevelure trempée dans le sang des amours je t’aime
Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
Taille qui n’a jamais connu le corset taille souple je t’aime
Dos merveilleusement fait et qui s’est courbé pour moi je t’aime
Bouche Ô mes délices ô mon nectar je t’aime
Regard unique regard-étoile je t’aime
Mains dont j’adore les mouvements je vous aime
Nez singulièrement aristocratique je t’aime
Démarche onduleuse et dansante je t’aime
Ô petit Lou je t’aime je t’aime je t’aime.


En septembre, à Nice depuis le début du mois, Apollinaire rencontre
Louise de Coligny-Châtillon le 27 septembre 1914. Il la courtise
sans la vaincre et lui envoie des poèmes (Poèmes à Lou & Lettres à Lou).
Le 6 décembre 1914, il arrive au 38e Régiment d'artillerie de Campagne
de Nîmes. 'Lou' le rejoint le 7 decembre pour une semaine de passion.
Les 27 et 28 mars 1915, il passe sa troisième et dernière permission
auprès de Lou. C'est la rupture définitive mais les deux amants
promettent de rester amis...


Guillaume Apollinaire  (1880 - 1918)




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