Guillaume Apollinaire


"Rhénane" - Loreleyfelsen

Nuit rhénane

Nuit rhénane


Les colchiques


L'adieu


Marizibill


Mai


La synagogue


Les cloches


Rhénane d'automne


Les sapins


Les femmes


La Loreley

Nuit rhénane


Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire




Les colchiques


Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la
Violatres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les enfants de l'école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne




L'adieu


J'ai cueilli ce brin de bruyère 
L'automne est morte souviens-t'en 
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps Brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends




Marizibill


Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes

Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C'était un juif il sentait l'ail
Et l'avait venant de Formose
Tirée d'un bordel de Changaï

Je connais des gens de toutes sortes
Ils n'égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs coeurs bougent comme leurs portes




Mai


Le mai le joli mai en barque sur le Rhin 
Des dames regardaient du haut de la montagne 
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne 
Qui donc a fait pleurer les saules riverains 

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière 
Les pétales tombés des cerisiers de mai 
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée 
Les pétales flétris sont comme ses paupières 

Sur le chemin du bord du fleuve lentement 
Un ours un singe un chien menés par des tziganes 
Suivaient une roulotte traînée par un âne 
Tandis qui s’éloignait dans les vignes rhénanes 
Sur un fifre lointain un air de régiment 

Le mai le joli mai a paré les ruines 
De lierre de vigne vierge et de rosiers 
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers 
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes 




La synagogue


Ottomar Scholem et Abraham Loeweren
Coiffés de feutres verts le matin du sabbat
Vont à la synagogue en longeant le Rhin
Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas

Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire
Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père
Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire
Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère

Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer
Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés
Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux
Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu

Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre
Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau
Parmi les feuillards de la fête des cabanes
Ottomar en chantant sourira à Abraham

Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes
Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne
Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim
Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim 




Les cloches


Mon beau tzigane mon amant
Écoute les cloches qui sonnent
Nous nous aimions éperdument
Croyant n'être vus de personne

Mais nous étions bien mal cachés
Toutes les cloches à la ronde
Nous ont vus du haut des clochers
Et le disent à tout le monde

Demain Cyprien et Henri
Marie Ursule et Catherine
La boulangère et son mari
Et puis Gertrude ma cousine

Souriront quand je passerai
Je ne saurai plus où me mettre
Tu seras loin Je pleurerai
J'en mourrai peut-être




Rhénane d'automne


Les enfants des morts vont jouer
Dans le cimetière
Martin Gertrude Hans et Henri
Nul coq n'a chanté aujourd'hui
Kikiriki

Les vieilles femmes
Tout en pleurant cheminent
Et les bons ânes
Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs
Des couronnes mortuaires

C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes
Les enfants et les vieilles femmes
Allument des bougies et des cierges
Sur chaque tombe catholique
Les voiles des vieilles
Les nuages du ciel
Sont comme des barbes de biques

L'ait tremble de flammes et de prières
Le cimetière est un beau jardin
Plein de saules gris et de romarins
Il vous vient souvent des amis qu'on enterre
ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
Vous mendiants morts saouls de bière
Vous les aveugles comme le destin
Et vous petits enfants morts en prière

Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
Vous bourgmestres vous bateliers
Et vous conseillers de régence
Vous aussi tziganes sans papiers
La vie vous pourrit dans la panse
La croix vous pousse entre les pieds

Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux
Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument
Et les feuilles mortes
Viennent couvrir les morts

Des enfants morts parlent parfois avec leur mère
Et des mortes parfois voudraient bien revenir

Oh! je ne veux pas que tu sortes
L'automne est plein de mains coupées
Non non ce sont des feuilles mortes
Ce sont les mains des chères mortes
Ce sont tes mains coupées
Nous avons tant pleuré aujourd'hui
Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes
Sous le ciel sans soleil
Au cimetière plein de flammes

Puis dans le vent nous nous en retournâmes

A nos pieds roulaient des châtaignes
Dont les bogues étaient
Comme le coeur blessé de la madone
Dont on doute si elle eut la peau
Couleur des châtaignes d'automne 




Les sapins


Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues 
Saluent leurs frères abattus 
Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes 
Ils se savent prédestinés 
A briller plus que des planètes

A briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses 
Fêtes des sapins ensongés 
Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d'automne
Ou bien graves magiciens 
Incantent le ciel quand il tonne

Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l'hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L'été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles

Sapins médecins divaguants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l'ouragan
Un vieux sapin geint et se couche 




Les femmes

 
Dans la maison du vigneron les femmes cousent
Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café
Dessus – Le chat s'étire après s'être chauffé
– Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent

Le rossignol aveugle essaya de chanter
Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage
Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage
Sous la neige – Le facteur vient de s'arrêter

Pour causer avec le nouveau maître d'école
– Cet hiver est très froid le vin sera très bon
– Le sacristain sourd et boiteux est moribond
– La fille du vieux bourgmestre brode une étole

Pour la fête du curé La forêt là-bas
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
Le songe Herr Traum survint avec sa soeur Frau Sorge
Kaethi tu n'as bien raccommodé ces bas

– Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait
– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
– On dirait que le vent dit des phrases latines

– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
– Lotte es-tu triste O petit coeur – Je crois qu'elle aime
– Dieu garde – Pour ma part je n'aime que moi-même
– Chut A présent grand-mère dit son chapelet

– Il me faut du sucre candi Leni je tousse
– Pierre mène son furet chasser les lapins
Le vent faisait danser en rond tous les sapins
Lotte l'amour rend triste – Ilse la vie est douce

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
Devenaient dans l'obscurité des ossuaires
En neige et repliés gisaient là des suaires
Et des chiens aboyaient aux passants morfondus

Il est mort écoutez La cloche de l'église
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
Les femmes se signaient dans la nuit indécise 




La Loreley

 
A Bacharach il y avait une sorcière blonde 
Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde 

Devant son tribunal l'évêque la fit citer 
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté 

O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries 
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie 

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits 
Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri 

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries 
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie 

Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley 
Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé 

Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge 
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège 

Mon amant est parti pour un pays lointain 
Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien 

Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure 
Si je me regardais il faudrait que j'en meure 

Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là 
Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla 

L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances 
Menez jusqu'au couvent cette femme en démence 

Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants 
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc 

Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre 
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient 
  comme des astres 

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut 
Pour voir une fois encore mon beau château 

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve 
Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves 

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés 
Les chevaliers criaient Loreley Loreley 

Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle 
Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle 

Mon coeur devient si doux c'est mon amant qui vient 
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin 

Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley 
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil 


Guillaume Apollinaire
 (1880 - 1918)




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