Théodore de Banville
Théodore de Banville
(1823 - 1891)
Poète français.


Ballade de la vraie sagesse


A une muse folle


O jeune Florentine


Sculpteur


Rondeau: A Ismène


L'Été


La chanson de ma mie


La nuit


Premier soleil


Aimons-nous et dormons


  Ballade de la vraie sagesse


  Mon bon ami, poëte aux longs cheveux,
  Joueur de flûte à l'humeur vagabonde,
  Pour l'an qui vient je t'adresse mes voeux:
  Enivre-toi, dans une paix profonde,
  Du vin sanglant et de la beauté blonde.
  Comme à Noël, pour faire réveillon
  Près du foyer en flamme, où le grillon
  Chante à mi-voix pour charmer ta paresse,
  Toi, vieux Gaulois et fils du bon Villon,
  Vide ton verre et baise ta maîtresse.

  Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux
  Et cette lèvre où le sourire abonde;
  Et que tes vers à nos derniers neveux,
  Sous la toison dont l'or sacré l'inonde,
  La fassent voir plus belle que Joconde.
  Les Amours nus, pressés en bataillon,
  Ont des rosiers broyé le vermillon
  Sur le beau sein de cette enchanteresse.
  Ivre déjà de voir son cotillon,
  Vide ton verre et baise ta maîtresse.

  Une bacchante, aux bras fins et nerveux,
  Sur les coteaux de la chaude Gironde,
  Avec ses soeurs, dans l'ardeur de ses jeux,
  Pressa les flancs de sa grappe féconde
  D'où ce vin clair a coulé comme une onde.
  Si le désir, aux yeux d'émerillon,
  T'enfonce au coeur son divin aiguillon,
  Profites-en ; l'Ame, disait la Grèce,
  A pour nous fuir l'aile d'un papillon:
  Vide ton verre et baise ta maîtresse.         

ENVOI

  Ma muse, ami, garde le pavillon.   S'il est de pourpre, elle aime son haillon,   Et me répète à travers son ivresse,   En secouant son léger carillon:   Vide ton verre et baise ta maîtresse.


    Recueil: Odes funambulesques



  A une muse folle


  Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne,
  Voici que l'hiver sombre attriste la campagne,
  Rentrons fouler tous deux les splendides coussins;
  C'est le moment de voir le feu briller dans l'âtre;
  La bise vient; j'ai peur de son baiser bleuâtre
            Pour la peau blanche de tes seins.

  Allons chercher tous deux la caresse frileuse.
  Notre lit est couvert d'une étoffe moelleuse;
  Enroule ma pensée à tes muscles nerveux;
  Ma chère âme! trésor de la race d'Hélène,
  Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleine
            Et le manteau de tes cheveux.

  Que me fait cette glace aux brillantes arêtes,
  Cette neige éternelle utile à maints poëtes
  Et ce vieil ouragan au blasphème hagard?
  Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues,
  La glace dans ton coeur, la neige sur tes joues,
            Et l'arc-en-ciel dans ton regard.

  Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes,
  Pour chercher en janvier des strophes et des roses.
  Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.
  Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,
  Au lieu d'user nos voix à chanter des poëmes,
            Nous en ferons sous les rideaux.

  Tandis que la Naïade interrompt son murmure
  Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure
  Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,
  Échevelés tous deux sur la couche défaite,
  Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête,
          Dans un grand cratère doré.

  A nous les arbres morts luttant avec la flamme,
  Les tapis variés qui réjouissent l'âme,
  Et les divans, profonds à nous anéantir!
  Nous nous préserverons de toute rude atteinte
  Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte
           Que signerait l'ancienne Tyr.

  A nous les lambris d'or illuminant les salles,
  A nous les contes bleus des nuits orientales,
  Caprices pailletés que l'on brode en fumant,
  Et le loisir sans fin des molles cigarettes
  Que le feu caressant pare de collerettes
            Où brille un rouge diamant!

  Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre;
  Aimons-nous; oublions que nous avons su lire!
  Que le vieux goût romain préside à nos repas!
  Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre,
  Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
            Le livre que l'on n'écrit pas.

  Tressaille mollement sous la main qui te flatte.
  Quand le tendre lilas, le vert et l'écarlate,
  L'azur délicieux, l'ivoire aux fiers dédains,
  Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse
  Et le rose du feu qui rougit la fournaise
            Éclateront sur les jardins,

  Nous irons découvrir aussi notre Amérique!
  L'Eldorado rêvé, le pays chimérique
  Où l'Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant,
  Où pour Titania la perle noire abonde,
  Où près d'Hérodiade avec la fée Habonde
          Chasse Diane au front d'argent!

  Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitres gothiques
  Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques;
  Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,
  Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,
  Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,
            De vouloir s'en aller aux champs.

  Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure
  Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure,
  Tes délires de Muse et mes rêves de fou,
  Et, comme en te courbant dans un adieu suprême,
  Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poëme,
            Tes bras de femme autour du cou!


    Janvier 1842



   O jeune Florentine


   O jeune Florentine à la prunelle noire,
   Beauté dont je voudrais éterniser la gloire,
   Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys
   Que devant Galatée ou sur Amaryllis,
   Vous qui d'un blond sourire éclairez toutes choses
   Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses,
   Hier vous étiez belle, en quittant votre bain,
   A tenter les pinceaux du bel ange d'Urbin.
   O colombe des soirs! moi qui vous trouve telle
   Que j'ai souvent brûlé de vous rendre immortelle,
   Si j'étais Raphaël ou Dante Alighieri
   Je mettrais des clartés sur votre front chéri,
   Et des enfants riants, fous de joie et d'ivresse,
   Planeraient, éblouis, dans l'air qui vous caresse.
   Si Virgile, ô diva! m'instruisait à ses jeux,
   Mes chants vous guideraient vers l'Olympe neigeux
   Et l'on y pourrait voir sous les rayons de lune,
   Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune.
   Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé
   Regarde, et sur le blanc tapis inviolé
   Qui brille, vierge encor de toute flétrissure,
   Les Grâces baiseraient votre belle chaussure!


      Mai 1842



   Sculpteur


  Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l’extase,
  Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase ;
  Cherche longtemps sa forme et n’y retrace pas
  D’amours mystérieux ni de divins combats.
  Pas d’Héraklès vainqueur du monstre de Némée,
  Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée ;
  Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions,
  Ni de riant Bacchus attelant les lions
  Avec un frein tressé de pampres et de vignes ;
  Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes
  Sous l’ombre des lauriers en fleurs, ni d’Artémis
  Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys.
  Qu’autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante,
  La verveine mêlée à des feuilles d’acanthe
  Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement
  S’avancent deux à deux, d’un pas sûr et charmant,
  Les bras pendant le long de leurs tuniques droites
  Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.




  Rondeau: A Ismène


  Oui, pour le moins, laissez-moi, jeune Ismène, 
  Pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine, 
  J’osais vous peindre avec de vrais accents 
  Le feu caché qu’en mes veines je sens, 
  Vous gémiriez, cruelle, de ma peine.

  Par ce récit, l’aventure est certaine, 
  Je changerais en amour votre haine, 
  Votre froideur en désirs bien pressants, 
  Oui, pour le moins.

  Échevelée alors, ma blonde reine, 
  Vos bras de lys me feraient une chaîne, 
  Et les baisers des baisers renaissants 
  M’enivreraient de leurs charmes puissants ; 
  Vous veilleriez avec moi la nuit pleine, 
  Oui, pour le moins.


  L'Été

  Il brille, le sauvage Été,
  La poitrine pleine de roses.
  Il brûle tout, hommes et choses,
  Dans sa placide cruauté.

  Il met le désir effronté
  Sur les jeunes lèvres décloses ;
  Il brille, le sauvage Été,
  La poitrine pleine de roses.

  Roi superbe, il plane irrité
  Dans des splendeurs d'apothéoses
  Sur les horizons grandioses ;
  Fauve dans la blanche clarté,
  Il brille, le sauvage Été.




La chanson de ma mie


L'eau, dans les grands lacs bleus
Endormie,
Est le miroir des cieux :
Mais j'aime mieux les yeux
De ma mie.

Pour que l'ombre parfois
Nous sourie,
Un oiseau chante au bois :
Mais j'aime mieux la voix
De ma mie.

La rosée, à la fleur
Défleurie
Rend sa vive couleur :
Mais j'aime mieux un pleur
De ma mie.

Le temps vient tout briser.
On l'oublie.
Moi, pour le mépriser,
Je ne veux qu'un baiser
De ma mie.

La rose sur le lin
Meurt flétrie ;
J'aime mieux pour coussin
Les lèvres et le sein
De ma mie.

On change tour à tour
De folie :
Moi, jusqu'au dernier jour,
Je m'en tiens à l'amour
De ma mie.




La nuit


A cette heure où les coeurs, d'amour rassasiés,
Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles,
Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles
Chanter les rossignols aux suaves gosiers ?

Sans doute, soulevant les flots extasiés
De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles,
Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles
Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ?

Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées,
Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées,
Moins pâles de la mort que de leur désespoir ?

Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche.




Premier soleil


Italie, Italie, ô terre où toutes choses
Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins !
Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses
Des sorbets à la neige et des ballets divins !

Terre où le doux langage est rempli de diphthongues !
Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai,
Et nous ne verrons plus les redingotes longues
Où tout parfait dandy se tenait enfermé.

Sourire du printemps, je t'offre en holocauste
Les manchons, les albums et le pesant castor.
Hurrah ! gais postillons, que les chaises de poste
Volent, en agitant une poussière d'or !

Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle,
Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy
Près des Panoramas déployer son ombrelle:
C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y !

Voici dans le gazon les corolles ouvertes,
Le parfum de la sève embaumera les soirs,
Et devant les cafés, des rangs de tables vertes
Ont par enchantement poussé sur les trottoirs.

Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie !
Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas;
Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie,
Sur la toile imprimée et sur le jaconas !

Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches,
Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus,
Les légers mantelets avec les robes blanches,
Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus !

Bientôt, sous les forêts qu'argentera la lune,
S'envolera gaîment la nouvelle chanson;
Nous y verrons courir la rousse avec la brune,
Et Musette et Nichette avec Mimi Pinson !

Bientôt tu t'enfuiras, ange Mélancolie,
Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts.
Débouchez de ce vin que j'aime à la folie,
Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers.

Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête
Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant.
Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte,
Parle ! nous t'écoutons avec ravissement.

C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse
Cueillir la violette avec ses petits doigts,
Et toute créature a le coeur plein d'ivresse,
Excepté les pervers et les marchands de bois !


    Recueil : Odes funambulesques



Aimons-nous et dormons


Aimons-nous et dormons
Sans songer au reste du monde !
Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts,
Tant que nous nous aimons
Ne courbera ta tête blonde,
Car l'amour est plus fort
Que les Dieux et la Mort !

Le soleil s'éteindrait
Pour laisser ta blancheur plus pure.
Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt,
En passant n'oserait
Jouer avec ta chevelure,
Tant que tu cacheras
Ta tête entre mes bras !

Et lorsque nos deux coeurs
S'en iront aux sphères heureuses
Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,
Alors, comme deux fleurs
Joignons nos lèvres amoureuses,
Et tâchons d'épuiser
La Mort dans un baiser !





Théodore de Banville
Ballade pour la servante du cabaret


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