
A une muse folle O jeune Florentine Sculpteur Rondeau: A Ismène L'Été La chanson de ma mie La nuit Premier soleil Aimons-nous et dormons |

Ballade de la vraie sagesseMon bon ami, poëte aux longs cheveux, Joueur de flûte à l'humeur vagabonde, Pour l'an qui vient je t'adresse mes voeux: Enivre-toi, dans une paix profonde, Du vin sanglant et de la beauté blonde. Comme à Noël, pour faire réveillon Près du foyer en flamme, où le grillon Chante à mi-voix pour charmer ta paresse, Toi, vieux Gaulois et fils du bon Villon, Vide ton verre et baise ta maîtresse. Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux Et cette lèvre où le sourire abonde; Et que tes vers à nos derniers neveux, Sous la toison dont l'or sacré l'inonde, La fassent voir plus belle que Joconde. Les Amours nus, pressés en bataillon, Ont des rosiers broyé le vermillon Sur le beau sein de cette enchanteresse. Ivre déjà de voir son cotillon, Vide ton verre et baise ta maîtresse. Une bacchante, aux bras fins et nerveux, Sur les coteaux de la chaude Gironde, Avec ses soeurs, dans l'ardeur de ses jeux, Pressa les flancs de sa grappe féconde D'où ce vin clair a coulé comme une onde. Si le désir, aux yeux d'émerillon, T'enfonce au coeur son divin aiguillon, Profites-en ; l'Ame, disait la Grèce, A pour nous fuir l'aile d'un papillon: Vide ton verre et baise ta maîtresse.  Recueil: Odes funambulesques ![]() A une muse folle
Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne,
Voici que l'hiver sombre attriste la campagne,
Rentrons fouler tous deux les splendides coussins;
C'est le moment de voir le feu briller dans l'âtre;
La bise vient; j'ai peur de son baiser bleuâtre
Pour la peau blanche de tes seins.
Allons chercher tous deux la caresse frileuse.
Notre lit est couvert d'une étoffe moelleuse;
Enroule ma pensée à tes muscles nerveux;
Ma chère âme! trésor de la race d'Hélène,
Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleine
Et le manteau de tes cheveux.
Que me fait cette glace aux brillantes arêtes,
Cette neige éternelle utile à maints poëtes
Et ce vieil ouragan au blasphème hagard?
Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues,
La glace dans ton coeur, la neige sur tes joues,
Et l'arc-en-ciel dans ton regard.
Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes,
Pour chercher en janvier des strophes et des roses.
Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.
Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,
Au lieu d'user nos voix à chanter des poëmes,
Nous en ferons sous les rideaux.
Tandis que la Naïade interrompt son murmure
Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure
Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,
Échevelés tous deux sur la couche défaite,
Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête,
Dans un grand cratère doré.
A nous les arbres morts luttant avec la flamme,
Les tapis variés qui réjouissent l'âme,
Et les divans, profonds à nous anéantir!
Nous nous préserverons de toute rude atteinte
Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte
Que signerait l'ancienne Tyr.
A nous les lambris d'or illuminant les salles,
A nous les contes bleus des nuits orientales,
Caprices pailletés que l'on brode en fumant,
Et le loisir sans fin des molles cigarettes
Que le feu caressant pare de collerettes
Où brille un rouge diamant!
Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre;
Aimons-nous; oublions que nous avons su lire!
Que le vieux goût romain préside à nos repas!
Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre,
Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
Le livre que l'on n'écrit pas.
Tressaille mollement sous la main qui te flatte.
Quand le tendre lilas, le vert et l'écarlate,
L'azur délicieux, l'ivoire aux fiers dédains,
Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse
Et le rose du feu qui rougit la fournaise
Éclateront sur les jardins,
Nous irons découvrir aussi notre Amérique!
L'Eldorado rêvé, le pays chimérique
Où l'Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant,
Où pour Titania la perle noire abonde,
Où près d'Hérodiade avec la fée Habonde
Chasse Diane au front d'argent!
Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitres gothiques
Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques;
Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,
Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,
Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,
De vouloir s'en aller aux champs.
Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure
Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure,
Tes délires de Muse et mes rêves de fou,
Et, comme en te courbant dans un adieu suprême,
Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poëme,
Tes bras de femme autour du cou!
Janvier 1842![]() O jeune FlorentineO jeune Florentine à la prunelle noire, Beauté dont je voudrais éterniser la gloire, Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys Que devant Galatée ou sur Amaryllis, Vous qui d'un blond sourire éclairez toutes choses Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses, Hier vous étiez belle, en quittant votre bain, A tenter les pinceaux du bel ange d'Urbin. O colombe des soirs! moi qui vous trouve telle Que j'ai souvent brûlé de vous rendre immortelle, Si j'étais Raphaël ou Dante Alighieri Je mettrais des clartés sur votre front chéri, Et des enfants riants, fous de joie et d'ivresse, Planeraient, éblouis, dans l'air qui vous caresse. Si Virgile, ô diva! m'instruisait à ses jeux, Mes chants vous guideraient vers l'Olympe neigeux Et l'on y pourrait voir sous les rayons de lune, Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune. Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé Regarde, et sur le blanc tapis inviolé Qui brille, vierge encor de toute flétrissure, Les Grâces baiseraient votre belle chaussure!Mai 1842 ![]() SculpteurSculpteur, cherche avec soin, en attendant l’extase,Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase ; Cherche longtemps sa forme et n’y retrace pas D’amours mystérieux ni de divins combats. Pas d’Héraklès vainqueur du monstre de Némée, Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée ; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions, Ni de riant Bacchus attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes ; Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l’ombre des lauriers en fleurs, ni d’Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys. Qu’autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d’acanthe Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S’avancent deux à deux, d’un pas sûr et charmant, Les bras pendant le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites. ![]() Rondeau: A IsmèneOui, pour le moins, laissez-moi, jeune Ismène, Pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine, J’osais vous peindre avec de vrais accents Le feu caché qu’en mes veines je sens, Vous gémiriez, cruelle, de ma peine. Par ce récit, l’aventure est certaine, Je changerais en amour votre haine, Votre froideur en désirs bien pressants, Oui, pour le moins. Échevelée alors, ma blonde reine, Vos bras de lys me feraient une chaîne, Et les baisers des baisers renaissants M’enivreraient de leurs charmes puissants ; Vous veilleriez avec moi la nuit pleine, Oui, pour le moins. ![]() L'ÉtéIl brille, le sauvage Été,La poitrine pleine de roses. Il brûle tout, hommes et choses, Dans sa placide cruauté. Il met le désir effronté Sur les jeunes lèvres décloses ; Il brille, le sauvage Été, La poitrine pleine de roses. Roi superbe, il plane irrité Dans des splendeurs d'apothéoses Sur les horizons grandioses ; Fauve dans la blanche clarté, Il brille, le sauvage Été. ![]() La chanson de ma mieL'eau, dans les grands lacs bleus Endormie, Est le miroir des cieux : Mais j'aime mieux les yeux De ma mie. Pour que l'ombre parfois Nous sourie, Un oiseau chante au bois : Mais j'aime mieux la voix De ma mie. La rosée, à la fleur Défleurie Rend sa vive couleur : Mais j'aime mieux un pleur De ma mie. Le temps vient tout briser. On l'oublie. Moi, pour le mépriser, Je ne veux qu'un baiser De ma mie. La rose sur le lin Meurt flétrie ; J'aime mieux pour coussin Les lèvres et le sein De ma mie. On change tour à tour De folie : Moi, jusqu'au dernier jour, Je m'en tiens à l'amour De ma mie. ![]() La nuitA cette heure où les coeurs, d'amour rassasiés, Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles, Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles Chanter les rossignols aux suaves gosiers ? Sans doute, soulevant les flots extasiés De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles, Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ? Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées, Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées, Moins pâles de la mort que de leur désespoir ? Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche, Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche. ![]() Premier soleilItalie, Italie, ô terre où toutes choses Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins ! Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses Des sorbets à la neige et des ballets divins ! Terre où le doux langage est rempli de diphthongues ! Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai, Et nous ne verrons plus les redingotes longues Où tout parfait dandy se tenait enfermé. Sourire du printemps, je t'offre en holocauste Les manchons, les albums et le pesant castor. Hurrah ! gais postillons, que les chaises de poste Volent, en agitant une poussière d'or ! Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle, Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy Près des Panoramas déployer son ombrelle: C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y ! Voici dans le gazon les corolles ouvertes, Le parfum de la sève embaumera les soirs, Et devant les cafés, des rangs de tables vertes Ont par enchantement poussé sur les trottoirs. Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie ! Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas; Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie, Sur la toile imprimée et sur le jaconas ! Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches, Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus, Les légers mantelets avec les robes blanches, Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus ! Bientôt, sous les forêts qu'argentera la lune, S'envolera gaîment la nouvelle chanson; Nous y verrons courir la rousse avec la brune, Et Musette et Nichette avec Mimi Pinson ! Bientôt tu t'enfuiras, ange Mélancolie, Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts. Débouchez de ce vin que j'aime à la folie, Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers. Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant. Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte, Parle ! nous t'écoutons avec ravissement. C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse Cueillir la violette avec ses petits doigts, Et toute créature a le coeur plein d'ivresse, Excepté les pervers et les marchands de bois !Recueil : Odes funambulesques ![]() Aimons-nous et dormonsAimons-nous et dormons Sans songer au reste du monde ! Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts, Tant que nous nous aimons Ne courbera ta tête blonde, Car l'amour est plus fort Que les Dieux et la Mort ! Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure. Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt, En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure, Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras ! Et lorsque nos deux coeurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs, Alors, comme deux fleurs Joignons nos lèvres amoureuses, Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser ! ![]() |

