Les maîtresses de Baudelaire

Une dame créole

Jeanne Duval

Marie Daubrun

Apollonie Sabatier

Poèmes - Charles Baudelaire - Sarah la louchette
Baudelaire
Charles Baudelaire
Portrait par Deroy (1843)

Le jeune Baudelaire, qui mène une vie de bohème
au Quartier Latin, entame une liaison avec
une prostituée juive du quartier Bréda,
nommée Sarah la louchette.
Certains poèmes semblent lui être adressés:

Sarah la louchette,

'Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne',

'Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle',

et  'Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive'.


Sarah la louchette


Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre: 
La gueuse de mon âme, emprunte tout son lustre; 
Invisible aux regards de l'univers moqueur, 
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur. 

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme. 
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, 
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur, 
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur. 

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque. 
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque; 
Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux 
De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux. 

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange 
Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange, 
Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné 
Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné. 

Elle n'a que vingt ans, la gorge déjà basse 
Pend de chaque côté comme une calebasse, 
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps, 
Ainsi qu'un nouveau-né, je la tête et la mords, 

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole 
Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, 
Je la lèche en silence avec plus de ferveur 
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur. 

La pauvre créature, au plaisir essoufflée, 
A de rauques hoquets la poitrine gonflée, 
Et je devine au bruit de son souffle brutal 
Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital. 

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, 
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, 
Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants, 
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants. 

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres 
Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments 
Que l'apparition de ses défunts amants. 

Si vous la rencontrez, bizarrement parée, 
Se faufilant, au coin d'une rue égarée, 
Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, 
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé, 

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure 
Au visage fardé de cette pauvre impure 
Que déesse Famine a par un soir d'hiver, 
Contrainte à relever ses jupons en plein air. 

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse, 
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, 
Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, 
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.


Les Fleurs du Mal



Linecol

XXII

    
Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne,
O vase de tristesse, ô grande taciturne,
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
Qui séparent mes bras des immensités bleues.
    
Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux,
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle,
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle !


Les Fleurs du Mal
Première édition




Linecol

XXIII


Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
Femme impure ! L'ennui rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un cœur au râtelier.
Tes yeux illuminés ainsi que des boutiques
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté,
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
    
Machine aveugle et sourde en cruautés féconde !
Salutaire instrument buveur du sang du monde,
Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?
    
La grandeur de ce mal où tu te crois savante
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
— De toi, vil animal, — pour pétrir un génie ?
    
    O fangeuse grandeur, sublime ignominie !


Les Fleurs du Mal
Première édition




Linecol

XXXII


Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu,
Je me pris à songer près de ce corps vendu
À la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native,
Son regard de vigueur et de grâces armé,
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
Et dont le souvenir pour l’amour me ravive. 

Car j’eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses
Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.


Les Fleurs du mal
Spleen et idéal


Charles Baudelaire
 (1821-1867)

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