Charles Cros
Auguste Rodin (1840 - 1917)
Le baiser - marbre (1888 - 1889)
Musée Rodin, Paris


Poèmes d'amour


Valse


Moi, je vis la vie à côté


Conclusion


A la plus belle


Liberté


A ma femme endormie


Dans la clairière


Ballade du dernier amour


Matin


Sonnet d'Oaristys


Valse


Loin du bal, dans le parc humide 
Déjà fleurissaient les lilas; 
Il m'a pressée entre ses bras. 
Qu'on est folle à l'âge timide ! 

Par un soir triomphal 
Dans le parc, loin du bal, 
Il me dit ce blasphème: 
« Je vous aime ! » 

Puis j'allai chaque soir, 
Blanche dans le bois noir, 
Pour le revoir 
Lui mon espoir, mon espoir Suprême. 

Loin du bal dans le parc humide 
Qu'on est folle à l'âge timide ! 





Moi, je vis la vie à côté

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c'est la fête.
Les gens disent : Comme il est bête ! 
En somme, je suis mal coté. 
J'allume du feu dans l'été,
Dans l'usine je suis poète;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu'importe ! J'aime la beauté. 

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal. 

J'ai trop étudié les choses;
Le temps marche d'un pas normal; 
Des roses, des roses, des roses ! 





Conclusion

J'ai rêvé les amours divins,
L'ivresse des bars et des vins,
L'or, l'argent, les royaumes vains, 

Moi, dix-huit ans, Elle, seize ans.
Parmi les sentiers amusants
Nous irions sur nos alezans. 

Il est loin le temps des aveux
Naïfs, des téméraires voeux !
Je n'ai d'argent qu'en mes cheveux. 

Les âmes dont j'aurais besoin
Et les étoiles sont trop loin.
Je vais mourir soûl, dans un coin.





A la plus belle

Nul ne l'a vue et, dans mon coeur, 
Je garde sa beauté suprême; 
(Arrière tout rire moqueur !) 
Et morte, je l'aime, je l'aime. 

J'ai consulté tous les devins, 
Ils m'ont tous dit: "C'est la plus belle !" 
Et depuis j'ai bu tous les vins 
Contre la mémoire rebelle. 

Oh ! ses cheveux livrés au vent ! 
Ses yeux, crépuscule d'automne ! 
Sa parole qu'encor souvent 
J'entends dans la nuit monotone. 

C'était la plus belle, à jamais, 
Parmi les filles de la terre... 
Et je l'aimais, oh ! je l'aimais 
Tant, que ma bouche doit se taire. 

J'ai honte de ce que je dis; 
Car nul ne saura ni la femme, 
Ni l'amour, ni le paradis 
Que je garde au fond de mon âme. 

Que ces mots restent enfouis, 
Oubliés, (l'oubliance est douce) 
Comme un coffret plein de louis 
Au pied du mur couvert de mousse.





Liberté

Le vent impur des étables
Vient d'ouest, d'est, du sud, du nord.
On ne s'assied plus aux tables
Des heureux, puisqu'on est mort. 

Les princesses aux beaux râbles
Offrent leurs plus doux trésors.
Mais on s'en va dans les sables
Oublié, méprisé, fort. 

On peut regarder la lune
Tranquille dans le ciel noir.
Et quelle morale ?... aucune. 

Je me console à vous voir,
A vous étreindre ce soir
Amie éclatante et brune.





A ma femme endormie

Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l'Univers 
De désastres et d'incendies;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies. 
Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d'acier et de cuivre
Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C'est que je me hâte de vivre. 

Et puis tu m'aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire 
Nos enfants seront de fiers gas
Qui répareront les dégats,
Que dans ta vie a fait leur père. 

Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes;
Et toi, près d'eux, tu dors aussi,
Ayant oublié le souci
De tout travail, de toutes dettes.

Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l'univers
Sans désastre et sans incendie;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.





Dans la clairière

Pour plus d'agilité, pour le loyal duel, 
Les témoins ont jugé qu'Elles se battraient nues. 
Les causes du combat resteront inconnues; 
Les deux ont dit: Motif tout individuel. 

La blonde a le corps blanc, plantureux, sensuel; 
Le sang rougit ses seins et ses lèvres charnues. 
La brune a le corps d'ambre et des formes ténues; 
Les cheveux noirs-bleus font ombre au regard cruel. 

Cette haie où l'on a jeté chemise et robe, 
Ce corps qui tour à tour s'avance ou se dérobe, 
Ces seins dont la fureur fait se dresser les bouts, 

Ces battements de fer, ces sifflantes caresses, 
Tout paraît amuser ce jeune homme à l'oeil doux 
Qui fume en regardant se tuer ses maîtresses.





Ballade du dernier amour

Amours heureux ou malheureux, 
Lourds regrets, satiété pire, 
Yeux noirs veloutés, clairs yeux bleus, 
Aux regards qu'on ne peut pas dire, 
Cheveux noyant le démêloir 
Couleur d'or, d'ébène ou de cuivre, 
J'ai voulu tout voir, tout avoir 
Je me suis trop hâté de vivre. 

Je suis las. Plus d'amour. Je veux 
Vivre seul, pour moi seul d'écrire 
Jusqu'à l'odeur de tes cheveux, 
Jusqu'à l'éclair de ton sourire, 
Dire ton royal nonchaloir, 
T'évoquer entière en un livre 
Pur et vrai comme ton miroir, 
Je me suis trop hâté de vivre. 

En tes bras j'espérais pouvoir 
Attendre l'heure qui délivre; 
Tu m'as pris mon tour. Au revoir. 
Je me suis trop hâté de vivre.





Matin

Voici le matin bleu. Ma rose et blonde amie 
Lasse d'amour, sous mes baisers, s'est endormie. 
Voici le matin bleu qui vient sur l'oreiller 
Éteindre les lueurs oranges du foyer. 

L'insoucieuse dort. La fatigue a fait taire 
Le babil de cristal, les soupirs de panthère. 
Les voraces baisers et les rires perlés. 
Et l'or capricieux des cheveux déroulés 
Fait un cadre ondoyant à la tête qui penche. 
Nue et fière de ses contours, la gorge blanche 
Où, sur les deux sommets, fleurit le sang vermeil, 
Se soulève et s'abaisse au rythme du sommeil. 

La robe, nid de soie, à terre est affaissée. 
Hier, sous des blancheurs de batiste froissée 
La forme en a jailli libre, papillon blanc. 
Qui sort de son cocon, l'aile collée au flanc. 

A côté, sur leurs hauts talons, sont les bottines 
Qui font aux petits pieds ces allures mutines, 
Et les bas, faits de fils de la vierge croisés, 
Qui prennent sur la peau des chatoiements rosés. 

Epars dans tous les coins de la chambre muette 
Je revois les débris de la fière toilette 
Qu'elle portait, quand elle est arrivée hier 
Tout imprégnée encor des senteurs de l'hiver.





Sonnet d'Oaristys

Tu me fis d'imprévus et fantasques aveux 
Un soir que tu t'étais royalement parée, 
Haut coiffée, et ruban ponceau dans tes cheveux 
Qui couronnaient ton front de leur flamme dorée. 

Tu m'avais dit « Je suis à toi si tu me veux; » 
Et, frémissante, à mes baisers tu t'es livrée. 
Sur ta gorge glacée et sur tes flancs nerveux 
Les frissons de Vénus perlaient ta peau nacrée. 

L'odeur de tes cheveux, la blancheur de tes dents, 
Tes souples soubresauts et tes soupirs grondants, 
Tes baisers inquiets de lionne joueuse 

M'ont, à la fois, donné la peur et le désir 
De voir finir, après l'éblouissant plaisir, 
Par l'éternelle mort, la nuit tumultueuse.

Charles Cros  (1842-1888)

"Oaristys": idylle, ébats amoureux





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