Marceline Desbordes Valmore

La nuit


Viens ! Le jour va s'éteindre... il s'efface, et je pleure.
N'as-tu pas entendu ma voix ? écoute l'heure;
c'est ma voix qui te nomme et t'accuse tout bas;
c'est l'amour qui t'appelle, et tu ne l'entends pas !
Mon courage se meurt. Toute à ta chère idée,
d'elle, de toi toujours tendrement obsédée,
pour ton ombre j'ai pris l'ombre d'un voyageur,
et c'était un vieillard riant de ma rougeur.
Eh quoi ! Le jour s'éteint ? N'est-ce pas un nuage,
un vain semblant du soir, un fugitif orage ?
Que je voudrais le croire ! Hélas ! Un si beau jour
ne devrait pas mourir sans consoler l'amour.
Viens ! Ce voile jaloux ne doit pas te surprendre.
Dans les cieux à son gré laisse-le se répandre;
ne va pas comme moi le prendre pour la nuit,
quand son obscurité m'importune et me nuit.
Si le soleil plus pur allait paraître encore !
Si j'allais avec lui revoir ce que j'adore !
Si je pouvais du moins, en lui livrant ces fleurs,
me cacher dans son sein, et rougir de mes pleurs !
Il me dirait : " je viens, j'accours, ma bien-aimée !
" ce nuage qui fuit t'aurait-il alarmée ?
" la nuit est loin, regarde ! " et je verrais ses yeux
rendre la vie aux miens, et la lumière aux cieux.
Non ! Le jour est fini. Ce calme inaltérable,
l'oiseau silencieux fatigué de bonheur,
le chant vague et lointain du jeune moissonneur,
tout m' invite au repos... tout m'insulte et m'accable.
Mais adieu tout ! Adieu, toi qui ne m'entends pas,
toi qui m'as retenu la moitié de mon être,
qui n'as pu m'oublier, qui vas venir peut-être !
Tu trouveras au moins la trace de mes pas,
si tu viens ! Adieu, bois où l' ombre est si brûlante ! ...
nuit plus brûlante encor, nuit sans pavots pour moi,
tu règnes donc enfin ! Oui, c'est toi, c'est bien toi !
Quand me rendras-tu l'aube ? Oh ! Que la nuit est lente !
Hélas ! Si du soleil tu balances le cours,
tu vas donc ressembler au plus long de mes jours !
L'alouette est rentrée aux sillons ; la cigale
à peine dans les airs jette sa note égale;
un souffle éveillerait les échos du vallon,
et les échos muets ne diront pas mon nom.
Et vous, dont la fatigue a suspendu la course,
vieillard ! Ne riez plus, si mes tristes accents...
non ! Déjà le sommeil appesantit ses sens;
il rêve sa jeunesse au doux bruit de la source.
Oh ! Que je porte envie à ses songes confus !
Que je le trouve heureux ! Il dort, il n'attend plus.


Rêve intermittent d’une nuit triste


Ô champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
 
Ô frais pâturage où de limpides eaux
Font bondir la chèvre et chanter les roseaux !
 
Ô terre natale ! à votre nom que j’aime,
Mon âme s’en va toute hors d’elle-même;
 
Mon âme se prend à chanter sans effort;
À pleurer aussi, tant mon amour est fort !
 
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes;
 
Voilà, mon pays, n’en ayant pu mourir,
Pourquoi j’aime encore au risque de souffrir;
 
Voilà, mon berceau, ma colline enchantée
Dont j’ai tant foulé la robe veloutée,
 
Pourquoi je m’envole à vos bleus horizons,
Rasant les flots d’or des pliantes moissons.
 
La vache mugit sur votre pente douce,
Tant elle a d’herbage et d’odorante mousse,
 
Et comme au repos appelant le passant,
Le suit d’un regard humide et caressant.
 
Jamais les bergers pour leurs brebis errantes
N’ont trouvé tant d’eau qu’à vos sources courantes.
 
J’y rampai débile en mes plus jeunes mois,
Et je devins rose au souffle de vos bois.
 
Les bruns laboureurs m’asseyaient dans la plaine
Où les blés nouveaux nourrissaient mon haleine.
 
Albertine aussi, sœur des blancs papillons,
Poursuivait les fleurs dans les mêmes sillons;
 
Car la liberté toute riante et mûre
Est là, comme aux cieux, sans glaive, sans armure,
 
Sans peur, sans audace et sans austérité,
Disant : « Aimez-moi, je suis la liberté !
 
« Je suis le pardon qui dissout la colère,
Et je donne à l’homme une voix juste et claire.
 
« Je suis le grand souffle exhalé sur la croix
Où j’ai dit : « Mon père ! on m’immole, et je crois ! »
 
« Le bourreau m’étreint : je l’aime ! et l’aime encore,
Car il est mon frère, ô père que j’adore !
 
« Mon frère aveuglé qui s’est jeté sur moi,
Et que mon amour ramènera vers toi ! »
 
Ô patrie absente ! ô fécondes campagnes,
Où vinrent s’asseoir les ferventes Espagnes !
 
Antiques noyers, vrais maîtres de ces lieux,
Qui versez tant d’ombre où dorment nos aïeux !
 
Échos tout vibrants de la voix de mon père
Qui chantaient pour tous : « Espère ! espère ! espère ! »
 
Ce chant apporté par des soldats pieux
Ardents à planter tant de croix sous nos cieux,
 
Tant de hauts clochers remplis d’airain sonore
Dont les carillons les rappellent encore:
 
Je vous enverrai ma vive et blonde enfant
Qui rit quand elle a ses longs cheveux au vent.
 
Parmi les enfants nés à votre mamelle,
Vous n’en avez pas qui soit si charmant qu’elle !
 
Un vieillard a dit en regardant ses yeux:
« Il faut que sa mère ait vu ce rêve aux cieux ! »
 
En la soulevant par ses blanches aisselles
J’ai cru bien souvent que j’y sentais des ailes !
 
Ce fruit de mon âme, à cultiver si doux,
S’il faut le céder, ce ne sera qu’à vous !
 
Du lait qui vous vient d’une source divine
Gonflez le cœur pur de cette frêle ondine.
 
Le lait jaillissant d’un sol vierge et fleuri
Lui paîra le mien qui fut triste et tari.
 
Pour voiler son front qu’une flamme environne
Ouvrez vos bluets en signe de couronne:
 
Des pieds si petits n’écrasent pas les fleurs,
Et son innocence a toutes leurs couleurs.
 
Un soir, près de l’eau, des femmes l’ont bénie,
Et mon cœur profond soupira d’harmonie.
 
Dans ce cœur penché vers son jeune avenir
Votre nom tinta, prophète souvenir,
 
Et j’ai répondu de ma voix toute pleine
Au souffle embaumé de votre errante haleine.
 
Vers vos nids chanteurs laissez-la donc aller:
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.
 
Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,
 
Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.
 
Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse;
 
Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !
 
Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,
 
Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,
 
Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.
 
Des rideaux mouvants la chaste profondeur
Maintiendra l’air pur alentour de son cœur,
 
Et, s’il n’est plus là, pour jouer avec elle,
De jeune Albertine à sa trace fidèle,
 
Vis-à-vis les fleurs qu’un rien fait tressaillir
Elle ira danser, sans jamais les cueillir,
 
Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles
Et savent pleurer comme les jeunes filles.
 
Sans piquer son front, vos abeilles là-bas
L’instruiront, rêveuse, à mesurer ses pas;
 
Car l’insecte armé d’une sourde cymbale
Donne à la pensée une césure égale.
 
Ainsi s’en ira, calme et libre et content,
Ce filet d’eau vive au bonheur qui l’attend;
 
Et d’un chêne creux la Madone oubliée
La regardera dans l’herbe agenouillée.
 
Quand je la berçais, doux poids de mes genoux,
Mon chant, mes baisers, tout lui parlait de vous;
 
Ô champs paternels, hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles.
 
Que ma fille monte à vos flancs ronds et verts,
Et soyez béni, doux point de l’Univers !



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