Marceline Desbordes Valmore

Marceline Desbordes Valmore
(°1788 +1857)

Poèmes d'amour

Pourquoi ?


Aveu d'une femme


Qu'en avez-vous fait ?


Le rendez-vous


Le dernier rendez-vous


Souvenir


Les roses de Saadi


Une Lettre de Femme


Les séparés


La jeune fille et le ramier


Loin du monde

Pourquoi ?


Quand vous suiviez ma trace,
J'allais avoir quinze ans,
Puis la fleur, puis la grâce,
Puis le feu du printemps.

J'étais blonde et pliante
Comme l'épi mouvant,
Et surtout moins savante
Que le plus jeune enfant.

J'avais ma douce mère,
Me guidant au chemin,
Attentive et sévère
Quand vous cherchiez ma main.

C'est beau la jeune fille
Qui laisse aller son cœur
Dans son regard qui brille
Et se lève au bonheur !

Vous me vouliez pour femme,
Je le jurais tout bas.
Vous mentiez à votre âme,
Moi, je ne mentais pas.

Si la fleur virginale
D'un brûlant avenir,
Si sa plus fraîche annale
N'ont pu vous retenir,

Pourquoi chercher ma trace
Quand je n'ai plus quinze ans,
Ni la fleur, ni la grâce,
Ni le feu du printemps ?





Aveu d'une femme


Savez-vous pourquoi, madame,
Je refusais de vous voir ?
J'aime ! Et je sens qu'une femme
Des femmes craint le pouvoir.
Le vôtre est tout dans vos charmes,
Qu'il faut, par force, adorer.
L'inquiétude a des larmes:
Je ne voulais pas pleurer.

Quelque part que je me trouve,
Mon seul ami va venir;
Je vis de ce qu'il éprouve,
J'en fais tout mon avenir.
Se souvient-on d'humbles flammes
Quand on voit vos yeux brûler ?
Ils font trembler bien des âmes:
Je ne voulais pas trembler.

Dans cette foule asservie,
Dont vous respirez l'encens,
Où j'aurais senti ma vie
S'en aller à vos accents,
Celui qui me rend peureuse,
Moins tendre, sans repentir,
M'eût dit : " N'es-tu plus heureuse ? "
Je ne voulais pas mentir.

Dans l'éclat de vos conquêtes
Si votre coeur s'est donné,
Triste et fier au sein des fêtes,
N'a-t-il jamais frissonné ?
La plus tendre, ou la plus belle,
Aiment-elles sans souffrir ?
On meurt pour un infidèle:
Je ne voulais pas mourir.

Recueil: "Elégies"



Qu'en avez-vous fait ?

     
Vous aviez mon cœur
Moi, j'avais la vôtre:
Un cœur pour un cœur,
Bonheur pour bonheur !

Le vôtre est rendu,
Je n'en ai plus d'autre;
Le vôtre est rendu,
Le mien est perdu !

La feuille et la fleur
Et le fruit lui-même, 
La feuille et la fleur,
L'encens, la couleur,

Qu'en avez-vous fait,
Mon maître suprême ?
Qu'en avez-vous fait,
De ce doux bienfait ?

Comme un pauvre enfant
Quitté par sa mère,
Comme un pauvre enfant
Que rien ne défend,

Vous me laissez là
Dans ma vie amère, 
Vous me laissez là,
Et Dieu voit cela !

Savez-vous qu'un jour
L'homme est seul au monde ?
Savez-vous qu'un jour
Il revoit l'Amour ?

Vous appellerez,
Sans qu'on vous réponde
Vous appellerez,
Et vous songerez !…

Vous viendrez rêvant
Sonner à ma porte,
Ami comme avant,
Vous viendrez rêvant,

Et l'on vous dira : 
« Personne !… elle est morte. »
On vous le dira,
Mais, qui vous plaindra ?





Le Rendez-vous


Il m’attend: je ne sais quelle mélancolie
Au trouble de l’amour se mêle en cet instant:
Mon cœur s’est arrêté sous ma main affaiblie;
L’heure sonne au hameau; je l’écoute... et pourtant,
             Il m’attend.

Il m’attend: d’où vient donc que dans ma chevelure
Je ne puis enlacer les fleurs qu’il aime tant ?
J’ai commencé deux fois sans finir ma parure,
Je n’ai pas regardé le miroir... et pourtant,
             Il m’attend.

Il m’attend: le bonheur recèle-t-il des larmes ?
Que faut-il inventer pour le rendre content ?
Mes bouquets, mes aveux, ont-ils perdu leurs charmes ?
Il est triste, il soupire, il se tait... et pourtant,
             Il m’attend.

Il m’attend: au retour serai-je plus heureuse ?
Quelle crainte s’élève en mon sein palpitant !
Ah ! dût-il me trouver moins tendre que peureuse,
Ah ! dussé-je en pleurer, viens, ma mère... et pourtant,
             Il m’attend !

Recueil: "Romances"



Le dernier rendez-vous


Mon seul amour ! embrasse-moi.
Si la mort me veut avant toi,
Je bénis Dieu ; tu m'as aimée !
Ce doux hymen eut peu d'instants:
Tu vois ; les fleurs n'ont qu'un printemps,
Et la rose meurt embaumée.
Mais quand, sous tes pieds renfermée,
Tu viendras me parler tout bas,
Crains-tu que je n'entende pas ?

Je t'entendrai, mon seul amour !
Triste dans mon dernier séjour,
Si le courage t'abandonne;
Et la nuit, sans te commander,
J'irai doucement te gronder,
Puis te dire : "Dieu nous pardonne !"
Et, d'une voix que le ciel donne,
Je te peindrai les cieux tout bas:
Crains-tu de ne m'entendre pas ?

J'irai seule, en quittant tes yeux,
T'attendre à la porte des Cieux,
Et prier pour ta délivrance.
Oh ! dussé-je y rester longtemps,
Je veux y couler mes instants
A t'adoucir quelque souffrance;
Puis un jour, avec l'Espérance,
Je viendrai délier tes pas;
Crains-tu que je ne vienne pas ?

Je viendrai, car tu dois mourir,
Sans être las de me chérir;
Et comme deux ramiers fidèles,
Séparés par de sombres jours,
Pour monter où l'on vit toujours,
Nous entrelacerons nos ailes !
Là, nos heures sont éternelles:
Quand Dieu nous l'a promis tout bas,
Crois-tu que je n'écoutais pas ?

Recueil: "Romances"



Souvenir


Son image, comme un songe, 
Partout s'attache à mon sort;  
Dans l'eau pure où je me plonge  
Elle me poursuit encor  
Je me livre en vain, tremblante,  
À sa mobile fraîcheur,  
L'image toujours brûlante  
Se sauve au fond de mon cœur. 

Pour respirer de ses charmes  
Si je regarde les cieux,  
Entre le ciel et mes larmes,  
Elle voltige à mes yeux,  
Plus tendre que le perfide,  
Dont le volage désir  
Fuit comme le flot limpide  
Que ma main n'a pu saisir.





Les roses de Saadi

 
J'ai voulu, ce matin, te rapporter des roses;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrées n'ont pu les contenir. 

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir;

La vague en a paru rouge et comme enflammée: 
Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée…
Respires-en sur moi l'odorant souvenir. 





Une Lettre de Femme

  
Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire;
J'écris pourtant,
Afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire
Comme en partant.

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau:
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu'on aime,
Semble nouveau.

Qu'il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l'attendre,
Bien que, là-bas,
Je sens que je m'en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.

Ne te détourne point s'il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c'est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.

Tu t'en vas, tout s'en va ! Tout se met en voyage,
Lumière et fleurs,
Le bel été te suit, me laissant à l'orage,
Lourde de pleurs.

Mais si l'on ne vit plus que d'espoir et d'alarmes,
Cessant de voir, 
Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,
Garde l'espoir.

Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,
Te voir souffrir:
Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,
C'est se haïr. 





Les séparés


N'écris pas - Je suis triste, et je voudrais m'éteindre
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau
N'écris pas !

N'écris pas - N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes
Ne demande qu'à Dieu ... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais
N'écris pas !

N'écris pas - Je te crains; j'ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire
Une chère écriture est un portrait vivant
N'écris pas !

N'écris pas ces mots doux que je n'ose plus lire:
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur;
Et que je les voix brûler à travers ton sourire;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur
N'écris pas !

Recueil: "Poésies inédites"



La jeune fille et le ramier


Les rumeurs du jardin disent qu'il va pleuvoir; 
Tout tressaille, averti de la prochaine ondée: 
Et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée, 
Plains-tu l'absent aimé qui ne pourra te voir ? 

Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l'ombrage, 
Banni de l'horizon qu'il n'atteint que des yeux, 
Appelant sa compagne et regardant les cieux, 
Un ramier, comme toi, soupire de l'orage. 

Laissez pleuvoir, ô coeurs solitaires et doux ! 
Sous l'orage qui passe il renaît tant de choses. 
Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? 
Amants, vous attendez, de quoi vous plaignez-vous ?

Recueil: "Poésies inédites"



Loin du monde


Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m'a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d'orages encore et que d'inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !

Je suis comme l'enfant qui cherche après sa mère,
Qui crie, et qui s'arrête effrayé de sa voix.
J'ai de plus que l'enfant une mémoire amère:
Dans son premier chagrin, lui, n'a pas d'autrefois.

Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes,
Car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux !
Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes;
Je vous souris toujours en essuyant mes yeux.

Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires,
Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs,
Où les anges riaient dans nos vierges délires,
Où nos fronts s'allumaient sous de chastes rougeurs.

Dans vos flots ramenés quand mon coeur se replonge,
Ô mes amours d'enfance ! ô mes jeunes amours !
Je vous revois couler comme l'eau dans un songe,
Ô vous, dont les miroirs se ressemblent toujours !

Recueil: "Poésies inédites"






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