Théophile Gautier
Théophile Gautier
Écrivain français, né à Tarbes 
le 31 août 1811, mort à Neuilly 
le 22 octobre 1872.

Poèmes d'amour

Apollonie
A une robe rose
Pastel
Carmen
Caerulei oculi
Le monde est méchant
J'ai laissé de mon sein de neige
J'ai dans mon coeur
Une âme
A deux beaux yeux
Dernier voeu
Baiser rose, baiser bleu

Apollonie


J'aime ton nom d'Apollonie, 
Écho grec du sacré vallon, 
Qui, dans sa robuste harmonie, 
Te baptise sœur d'Apollon.
Sur la lyre au plectre d'ivoire, 
Ce nom splendide et souverain, 
Beau comme l'amour et la gloire, 
Prend des résonances d'airain.
Classique, il fait plonger les Elfes
Au fond de leur lac allemand,
Et seule la Pythie à Delphes
Pourrait le porter dignement,
Quand relevant sa robe antique 
Elle s'assoit au trépied d'or, 
Et dans sa pose fatidique 
Attend le dieu qui tarde encor. 

Recueil: "Romances"



A une robe rose


Que tu me plais dans cette robe
Qui te déshabille si bien,
Faisant jaillir ta gorge en globe,
Montrant tout nu ton bras païen !

Frêle comme une aile d'abeille,
Frais comme un coeur de rose-thé,
Son tissu, caresse vermeille,
Voltige autour de ta beauté.

De l'épiderme sur la soie
Glissent des frissons argentés,
Et l'étoffe à la chair renvoie
Ses éclairs roses reflétés.

D'où te vient cette robe étrange
Qui semble faite de ta chair,
Trame vivante qui mélange
Avec ta peau son rose clair ?

Est-ce à la rougeur de l'aurore,
A la coquille de Vénus,
Au bouton de sein près d'éclore,
Que sont pris ces tons inconnus ?

Ou bien l'étoffe est-elle teinte
Dans les roses de ta pudeur ?
Non ; vingt fois modelée et peinte,
Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,
Réalité que l'art rêva,
Comme la princesse Borghèse
Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres
De mes désirs inapaisés,
Mettant au corps dont tu les sèvres
Une tunique de baisers.

Recueil: "Emaux et camées"



Pastel

 
J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans. Le vent d'hiver, en vous touchant la joue, A fait mourir vos oeillets et vos lis, Vous n'avez plus que des mouches de boue Et sur les quais vous gisez tout salis. Il est passé, le doux règne des belles; La Parabère avec la Pompadour Ne trouveraient que des sujets rebelles, Et sous leur tombe est enterré l'amour. Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, Vous respirez vos bouquets sans parfums, Et souriez avec mélancolie Au souvenir de vos galants défunts.





Carmen


Carmen est maigre - un trait de bistre
Cerne son oeil de gitana;
Ses cheveux sont d'un noir sinistre;
Sa peau, le diable la tanna.

Les femmes disent qu'elle est laide,
Mais tous les hommes en sont fous;
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux;

Car sur sa nuque d'ambre fauve
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon,

Et, parmi sa pâleur, éclate
Une bouche aux rires vainqueurs,
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.

Ainsi faite, la moricaude
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux satiétés.

Elle a dans sa laideur piquante
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer. 

Recueil: "Emaux et camées"



Caerulei oculi


Une femme mystérieuse,
Dont la beauté trouble mes sens,
Se tient debout, silencieuse,
Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,
Mêlent à leur azur amer,
Qu'étoile une humide paillette,
Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,
Une grâce triste sourit ;
Les pleurs mouillent les étincelles
Et la lumière s'attendrit ;

Et leurs cils comme des mouettes
Qui rasent le flot aplani,
Palpitent, ailes inquiètes,
Sur leur azur indéfini.

Comme dans l'eau bleue et profonde,
Où dort plus d'un trésor coulé,
On y découvre à travers l'onde
La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre,
Brille parmi le goémon,
L'autre perle de Cléopâtre
Prés de l'anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée
Dans la ballade de Schiller,
Sans qu'un plongeur l'ait ramassée,
Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m'entraîne
Vers l'abîme de ce regard,
Comme au sein des eaux la sirène
Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence
D'un irrésistible désir,
Au milieu du gouffre s'élance
Vers l'ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,
La sirène amoureusement
Fait ondoyer sa blancheur bleue
Sous l'émail vert du flot dormant.

L'eau s'enfle comme une poitrine
Aux soupirs de la passion ;
Le vent, dans sa conque marine,
Murmure une incantation.

" Oh ! viens dans ma couche de nacre,
Mes bras d'onde t'enlaceront ;
Les flots, perdant leur saveur âcre,
Sur ta bouche, en miel couleront.

" Laissant bruire sur nos têtes,
La mer qui ne peut s'apaiser,
Nous boirons l'oubli des tempêtes
Dans la coupe de mon baiser. "

Ainsi parle la voix humide
De ce regard céruléen,
Et mon coeur, sous l'onde perfide,
Se noie et consomme l'hymen.


Caerulei oculi: des yeux bleus.
Recueil: "Emaux et camées"




Le monde est méchant


Le monde est méchant, ma petite:
Avec son sourire moqueur
Il dit qu'à ton côté palpite
Une montre en place de coeur.

- Pourtant ton sein ému s'élève
Et s'abaisse comme la mer,
Aux bouillonnements de la sève
Circulant sous ta jeune chair.

Le monde est méchant, ma petite:
Il dit que tes yeux vifs sont morts
Et se meuvent dans leur orbite
A temps égaux et par ressorts.

- Pourtant une larme irisée
Tremble à tes cils, mouvant rideau,
Comme une perle de rosée
Qui n'est pas prise au verre d'eau.

Le monde est méchant, ma petite :
Il dit que tu n'as pas d'esprit,
Et que les vers qu'on te récite
Sont pour toi comme du sanscrit.

- Pourtant, sur ta bouche vermeille,
Fleur s'ouvrant et se refermant,
Le rire, intelligente abeille,
Se pose à chaque trait charmant.

C'est que tu m'aimes, ma petite,
Et que tu hais tous ces gens-là.
Quitte-moi ; - comme ils diront vite:
Quel coeur et quel esprit elle a !

Recueil: "Emaux et camées"



J'ai laissé de mon sein de neige

 
 J'ai laissé de mon sein de neige
 Tomber un oeillet rouge à l'eau,
 Hélas! Hélas! Hélas!
 Comment, comment le reprendrai-je,
 Mouillé par l'onde du ruisseau!

 Voilà le courant qui l'entraîne
 Bel oeillet aux vives couleurs,
 Pourquoi tomber dans la fontaine ?
 Pour t'arroser j'avais mes pleurs.

 J'ai laissé de mon sein de neige
 Tomber un oeillet rouge à l'eau,
 Hélas! Hélas! Hélas!
 Comment, comment le reprendrai-je,
 Mouillé par l'onde du ruisseau!

Recueil: "España" - Poésies complètes (1845)



J'ai dans mon coeur


J'ai dans mon coeur, dont tout voile s'écarte, 
Deux bancs d'ivoire, une table en cristal, 
Où sont assis, tenant chacun leur carte, 
Ton faux amour et mon amour loyal.

J'ai dans mon coeur, dans mon coeur diaphane, 
Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or; 
Prends-en la clef, car nulle main profane 
Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.

Fouille mon coeur, ce coeur que tu dédaignes 
Et qui pourtant n'est peuplé que de toi, 
Et tu verras, mon amour, que tu règnes 
Sur un pays dont nul homme n'est roi !

Recueil: "Espana"



Une âme


C'était une âme neuve, une âme de créole, 
Toute de feu, cachant à ce monde frivole 
Ce qui fait le poète, un inquiet désir 
De gloire aventureuse et de profond loisir, 
Et capable d'aimer comme aimerait un ange, 
Ne trouvant en chemin que des âmes de fange; 
Peu comprise, blessée au vif à tout moment, 
Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement, 
Sans consolation, traversant cette vie; 
Aux entraves du corps à regret asservie, 
Esquif infortuné que d'un baiser vermeil 
Dans sa course jamais n'a doré le soleil, 
Triste jouet du vent et des ondes; au reste, 
Résignée à l'oubli, nécessité funeste 
D'une existence vague et manquée; ici-bas 
Ne connaissant qu'amers et douloureux combats 
Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle 
Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle; 
Encore si la foi... l'espérance... mais non,
Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom 
Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière, 
Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière 
Fut apportée : un être à la terre manqua, 
Et cette absence, à peine un coeur la remarqua.

Recueil: "Poésies diverses"



A deux beaux yeux


Vous avez un regard singulier et charmant; 
Comme la lune au fond du lac qui la reflète, 
Votre prunelle, où brille une humide paillette, 
Au coin de vos doux yeux roule languissamment;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; 
Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, 
Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète, 
Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme, 
Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, 
Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme, 
Comme une fleur céleste au calice idéal 
Que l'on apercevrait à travers un cristal.

Recueil: "La comédie de la mort"



Dernier voeu


Voilà longtemps que je vous aime
- L'aveu remonte à dix-huit ans ! - 
Vous êtes rose, je suis blême;
J'ai les hivers, vous les printemps.
Des lilas blancs de cimetière
Près de mes tempes ont fleuri;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.
Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l'horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.
Oh ! que de votre lèvre il tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe,
Le cœur tranquille, reposer !

Recueil: "Amour et désir"



Baiser rose, baiser bleu


À table, l'autre jour, un réseau de guipure,
Comme un filet d'argent sur un marbre jeté,
De votre sein, voilant à demi la beauté,
Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.

Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,
Et le baiser du soir, d'un faible azur teinté,
Comme au contour d'un fruit la fleur du velouté,
Glissait sur votre épaule en mince découpure.

Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu,
Posait un baiser rose auprès du baiser bleu:
Tel brille au clair de lune un feu dans de l'albâtre.

À ce charmant tableau, je me disais, rêveur,
Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre :
"Ô trop heureux reflets, s'ils savaient leur bonheur !"


Recueil: "Dernières poésies"



T. Gautier - Carnaval de Venise

T. Gautier - Le poème de la femme

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