Théophile Gautier

Sur le Carnaval de Venise
Dans la rue
Sur les lagunes
Carnaval
Clair de lune sentimental

Francesco Guardi - Grand Canal et Pont Rialto (1780)



I - Dans la rue


Il est un vieil air populaire 
Par tous les violons raclé, 
Aux abois des chiens en colère 
Par tous les orgues nasillé.

Les tabatières à musique 
L'ont sur leur répertoire inscrit ; 
Pour les serins il est classique, 
Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.

Sur cet air, pistons, clarinettes, 
Dans les bals aux poudreux berceaux, 
Font sauter commis et grisettes, 
Et de leurs nids fuir les oiseaux.

La guinguette, sous sa tonnelle 
De houblon et de chèvrefeuil, 
Fête, en braillant la ritournelle, 
Le gai dimanche et l'argenteuil.

L'aveugle au basson qui pleurniche 
L'écorche en se trompant de doigts ; 
La sébile aux dents, son caniche 
Près de lui le grogne à mi-voix.

Et les petites guitaristes, 
Maigres sous leurs minces tartans, 
Le glapissent de leurs voix tristes 
Aux tables des cafés chantants.

Paganini, le fantastique, 
Un soir, comme avec un crochet, 
A ramassé le thème antique 
Du bout de son divin archet,

Et, brodant la gaze fanée 
Que l'oripeau rougit encor, 
Fait sur la phrase dédaignée 
Courir ses arabesques d'or.





II - Sur les lagunes


Tra la, tra la, la, la, la laire ! 
Qui ne connaît pas ce motif ? 
A nos mamans il a su plaire, 
Tendre et gai, moqueur et plaintif :

L'air du Carnaval de Venise, 
Sur les canaux jadis chanté 
Et qu'un soupir de folle brise 
Dans le ballet a transporté !

Il me semble, quand on le joue, 
Voir glisser dans son bleu sillon 
Une gondole avec sa proue 
Faite en manche de violon.

Sur une gamme chromatique, 
Le sein de perles ruisselant, 
La Vénus de l'Adriatique 
Sort de l'eau son corps rose et blanc.

Les dômes sur l'azur des ondes, 
Suivant la phrase au pur contour, 
S'enflent comme des gorges rondes 
Que soulève un soupir d'amour.

L'esquif aborde et me dépose, 
Jetant son amarre au pilier, 
Devant une façade rose, 
Sur le marbre d'un escalier.

Avec ses palais, ses gondoles, 
Ses mascarades sur la mer, 
Ses doux chagrins, ses gaités folles, 
Tout Venise vit dans cet air.

Une frêle corde qui vibre 
Refait sur un pizzicato, 
Comme autrefois joyeuse et libre, 
La ville de Canaletto !



Canaletto - Riva degli Schiavoni (1730)



III - Carnaval


Venise pour le bal s'habille. 
De paillettes tout étoilé, 
Scintille, fourmille et babille 
Le carnaval bariolé.

Arlequin, nègre par son masque, 
Serpent par ses mille couleurs, 
Rosse d'une note fantasque 
Cassandre son souffre-douleurs.

Battant de l'aile avec sa manche 
Comme un pingouin sur un écueil, 
Le blanc Pierrot, par une blanche, 
Passe la tête et cligne l'oeil.

Le Docteur bolonais rabâche 
Avec la basse aux sons traînés ; 
Polichinelle, qui se fâche, 
Se trouve une croche pour nez.

Heurtant Trivelin qui se mouche 
Avec un trille extravagant, 
A Colombine Scaramouche 
Rend son éventail ou son gant.

Sur une cadence se glisse 
Un domino ne laissant voir 
Qu'un malin regard en coulisse 
Aux paupières de satin noir.

Ah ! fine barbe de dentelle, 
Que fait voler un souffle pur, 
Cet arpège m'a dit : C'est elle ! 
Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,

Et j'ai reconnu, rose et fraîche, 
Sous l'affreux profil de carton, 
Sa lèvre au fin duvet de pêche, 
Et la mouche de son menton.



Claude Monet (Paris 1840 - Giverny 1926)
Coucher de soleil, Venise  (1908)
Huile sur toile (73 cm X 92 cm)
Tokyo, Bridgestone Museum of Art



IV - Clair de lune sentimental


A travers la folle risée 
Que Saint-Marc renvoie au Lido, 
Une gamme monte en fusée, 
Comme au clair de lune un jet d'eau...

A l'air qui jase d'un ton bouffe 
Et secoue au vent ses grelots, 
Un regret, ramier qu'on étouffe, 
Par instant mêle ses sanglots.

Au loin, dans la brume sonore, 
Comme un rêve presque effacé, 
J'ai revu, pâle et triste encore, 
Mon vieil amour de l'an passé.

Mon âme en pleurs s'est souvenue 
De l'avril, où, guettant au bois 
La violette à sa venue, 
Sous l'herbe nous mêlions nos doigts...

Cette note de chanterelle, 
Vibrant comme l'harmonica, 
C'est la voix enfantine et grêle, 
Flèche d'argent qui me piqua.

Le son en est si faux, si tendre, 
Si moqueur, si doux, si cruel, 
Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre 
On ressent un plaisir mortel,

Et que mon coeur, comme la voûte 
Dont l'eau pleure dans un bassin, 
Laisse tomber goutte par goutte 
Ses larmes rouges dans mon sein.

Jovial et mélancolique, 
Ah ! vieux thème du carnaval, 
Où le rire aux larmes réplique, 
Que ton charme m'a fait de mal ! 


Recueil: "Emaux et camées"




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