Repos après l'amour Elvire aux yeux baissés Odelette 1 Odelette 2 Le jardin mouillé Elegie Le départ |
Le bonheurSi tu veux être heureux, ne cueille pas la rose Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main; La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose. Même lorsque sa chair révèle un sang divin. N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace; Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet Et contente tes yeux de son ombre qui passe Sans les lever au ciel où son aile volait; N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau; Préfère au diamant le caillou de la route; Hésite au carrefour et consulte l'écho. Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux; Le marbre du palais, moins que le lin des tentes Rend les réveils légers et les sommeils heureux. Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides. Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez… Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides Et regarde la Vie avec des yeux baissés ! ![]() Repos après l'amourNul parfum n'est plus doux que celui d'une rose Lorsque l'on se souvient de l'avoir respiré Ou quand l'ardent flacon, où son âme est enclose, En conserve au cristal l'arôme capturé. C'est pourquoi, si jamais avec fièvre et délice J'ai senti votre corps renversé dans mes bras Après avoir longtemps souffert l'âcre supplice De mon désir secret que vous ne saviez pas, Si, tour à tour, muet, pressant, humble, farouche, Rôdant autour de vous dans l'ombre, brusquement, J'ai fini par cueillir la fleur de votre bouche, 0 vous, mon cher plaisir qui fûtes mon tourment. Si j'ai connu par vous l'ivresse sans pareille Dont la voluptueuse ou la tendre fureur Mystérieusement renaît et se réveille Chaque fois que mon cœur bat contre votre cœur, Cependant la caresse étroite, ni l'étreinte Ni le double baiser que le désir rend Court Ne valent deux beaux yeux dont la flamme est éteinte En ce repos divin qu'on goûte après l'amour! ![]() Elvire aux yeux baissésQuand le désir d'amour écarte ses genoux Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire, Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux, On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire. Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin Et cherchaient une étoile à travers le feuillage, Leur étrange regard est devenu soudain Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage. Toute Elvire à l'amour prend une autre beauté; D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure, Et son visage implore avec félicité La caresse trop longue et le plaisir qui dure... C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau, Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste, Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau, Paré son jeune corps délicat et robuste. La robe, le jupon, le linge, le lacet, Ni la boucle ne l'ont cependant garantie Contre ce feu subtil, langoureux et secret Qui la dresse lascive et l'étend alanguie. Elvire! il a fallu, pleine de déraison, Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette, Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson Qui brûlait sourdement votre chair inquiète; Il a fallu laisser tomber de votre corps le corset au long busc et la souple chemise Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports, Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise. Car, sous le rude joug de l'amour souverain, vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique Qui souriait naïve aux roses du jardin Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique. Maintenant le désir écarte vos genoux, Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue, Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous Mystérieusement l'heure où vous étiez nue? Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés, où, parmi le feuillage, une étoile palpite, De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite. ![]() Odelette 1Un petit roseau m'a suffi Pour faire frémir l'herbe haute Et tout le pré Et les deux saules Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m'a suffi A faire chanter la forêt. Ceux qui passent l'ont entendu Au fond du soir, en leurs pensées Dans le silence et dans le vent, Clair ou perdu, Proche ou lointain... Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant, au fond d'eux-mêmes L'entendront encore et l'entendent Toujours qui chante. Il m'a suffi De ce petit roseau cueilli A la fontaine où vint l'Amour Mirer, un jour, Sa face grave Et qui pleurait, Pour faire pleurer ceux qui passent Et trembler l'herbe et frémir l'eau; Et j'ai du souffle d'un roseau Fait chanter toute la forêt.Les Jeux rustiques et divins ![]() Odelette 2Si j'ai parlé De mon amour, c'est à l'eau lente Qui m'écoute quand je me penche Sur elle ; si j'ai parlé De mon amour, c'est au vent Qui rit et chuchote entre les branches ; Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau Qui passe et chante Avec le vent ; Si j'ai parlé C'est à l'écho, Si j'ai aimé de grand amour, Triste ou joyeux, Ce sont tes yeux ; Si j'ai aimé de grand amour, Ce fut ta bouche grave et douce, Ce fut ta bouche ; Si j'ai aimé de grand amour, Ce furent ta chair tiède et tes mains fraiches, Et c'est ton ombre que je cherche.Les Jeux rustiques et divins ![]() Le jardin mouilléLa croisée est ouverte; il pleut Comme minutieusement, À petit bruit et peu à peu, Sur le jardin frais et dormant. Feuille à feuille, la pluie éveille L'arbre poudreux qu'elle verdit; Au mur, on dirait que la treille S'étire d'un geste engourdi. L'herbe frémit, le gravier tiède Crépite et l'on croirait là-bas Entendre sur le sable et l'herbe Comme d'imperceptibles pas. Le jardin chuchote et tressaille, Furtif et confidentiel; L'averse semble maille à maille Tisser la terre avec le ciel. Il pleut, et les yeux clos, j'écoute, De toute sa pluie à la fois, Le jardin mouillé qui s'égoutte Dans l'ombre que j'ai faite en moi.Les Médailles d'argile ![]() ElegieJe ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde, Votre visage pur se sera reflété, Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde, Vous aura dit le peu que dure la beauté. Il faudra que vos mains pour en être odorantes, Aient cueilli le bouquet des heures, et tout bas, Qu'en ayant respiré les âmes différentes, Vous soupiriez encore maois ne souriez pas. Il faudra que le bruit des divines abeilles, Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les feuilles, Ait longuement vibré au fond de vos oreilles, Son rustique murmure et sa chaude rumeur. Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses, Fera frémir un peu votre bras sur le mien, Et lorque la douceur qu'épand le soir des choses, Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient. Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre, Des baumes de la nuit et des senteurs du soir, Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble, Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour. ![]() Le départJe n'emporte avec moi sur la mer sans retour Qu'une rose cueillie à notre long amour. J'ai tout quitté; mon pas laisse encore sur la grève Empreinte au sable insoucieux sa trace brève Et la mer en montant aura vite effacé Ce vestige incertain qu'y laissa mon passé. Partons! que l'âpre vent en mes voiles tendues Souffle et m'entraîne loin de la terre perdue Là-bas. Qu'un autre pleure en fuite à l'horizon La tuile rouge encore au toit de sa maison, Là-bas, diminuée et déjà si lointaine! Qu'il regrette le clos, le champ et la fontaine! Moi je ferme la porte et je ne pleure pas. Et puissent, si les dieux me mènent au trépas, Les flots m'ensevelir en la tombe que creuse Au voyageur la mer perfide et dangereuse! Car je mourrai debout comme tu m'auras vu, Sur la proue, au départ, heureux et gai pourvu Que la rose à jamais de mon amour vivant Embaume la tempête et parfume le vent. ![]() |

