Le bonheur
Repos après l'amour
Elvire aux yeux baissés
Odelette 1
Odelette 2
Le jardin mouillé
Elegie
Le départ

Henri de Régnier - Poésie
Henri de Régnier

Le bonheur

 
Si tu veux être heureux, ne cueille pas la rose
Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main; 
La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose.
Même lorsque sa chair révèle un sang divin.

N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace;
Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet
Et contente tes yeux de son ombre qui passe
Sans les lever au ciel où son aile volait;

N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute
Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau;
Préfère au diamant le caillou de la route;
Hésite au carrefour et consulte l'écho.

Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes
Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux; 
Le marbre du palais, moins que le lin des tentes
Rend les réveils légers et les sommeils heureux.

Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides.
Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez…
Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides
Et regarde la Vie avec des yeux baissés !



Repos après l'amour

 
Nul parfum n'est plus doux que celui d'une rose
Lorsque l'on se souvient de l'avoir respiré 
Ou quand l'ardent flacon, où son âme est enclose, 
En conserve au cristal l'arôme capturé.

C'est pourquoi, si jamais avec fièvre et délice 
J'ai senti votre corps renversé dans mes bras
Après avoir longtemps souffert l'âcre supplice 
De mon désir secret que vous ne saviez pas,

Si, tour à tour, muet, pressant, humble, farouche,
Rôdant autour de vous dans l'ombre, brusquement,
J'ai fini par cueillir la fleur de votre bouche,
0 vous, mon cher plaisir qui fûtes mon tourment.

Si j'ai connu par vous l'ivresse sans pareille
Dont la voluptueuse ou la tendre fureur
Mystérieusement renaît et se réveille
Chaque fois que mon cœur bat contre votre cœur,

Cependant la caresse étroite, ni l'étreinte
Ni le double baiser que le désir rend Court
Ne valent deux beaux yeux dont la flamme est éteinte
En ce repos divin qu'on goûte après l'amour!



Elvire aux yeux baissés


Quand le désir d'amour écarte ses genoux
Et que son bras plié jusqu'à sa bouche attire,
Tout à l'heure si clairs, si baissés et si doux,
On ne reconnaît plus les chastes yeux d'Elvire.

Eux qui s'attendrissaient aux roses du jardin 
Et cherchaient une étoile à travers le feuillage, 
Leur étrange regard est devenu soudain
Plus sombre que la nuit et plus noir que l'orage.

Toute Elvire à l'amour prend une autre beauté;
D'un souffle plus ardent s'enfle sa gorge dure,
Et son visage implore avec félicité 
La caresse trop longue et le plaisir qui dure...

C'est en vain qu'à sa jambe elle a fait, sur sa peau,
Monter le bas soyeux et que la cuisse ajuste, 
Et qu'elle a, ce matin, avec un soin nouveau,
Paré son jeune corps délicat et robuste.

La robe, le jupon, le linge, le lacet,
Ni la boucle ne l'ont cependant garantie
Contre ce feu subtil, langoureux et secret
Qui la dresse lascive et l'étend alanguie.

Elvire! il a fallu, pleine de déraison,
Qu'au grand jour, à travers la ville qui vous guette,
Peureuse, vous vinssiez obéir au frisson
Qui brûlait sourdement votre chair inquiète;

Il a fallu laisser tomber de votre corps
le corset au long busc et la souple chemise
Et montrer à des yeux, impurs en leurs transports,
Vos yeux d'esclave heureuse, accablée et soumise.

Car, sous le rude joug de l'amour souverain, 
vous n'êtes plus l'Elvire enfantine et pudique 
Qui souriait naïve aux roses du jardin 
Et qui cherchait l'étoile au ciel mélancolique.

Maintenant le désir écarte vos genoux,
Mais quand, grave, contente, apaisée et vêtue,
Vous ne serez plus là, vous rappellerez-vous
Mystérieusement l'heure où vous étiez nue?

Non! Dans votre jardin, doux à vos pas lassés, 
où, parmi le feuillage, une étoile palpite,
De nouveau, vous serez Elvire aux yeux baissés
Que dispense l'oubli du soin d'être hypocrite.



Odelette 1


Un petit roseau m'a suffi 
Pour faire frémir l'herbe haute 
Et tout le pré 
Et les deux saules 
Et le ruisseau qui chante aussi ; 
Un petit roseau m'a suffi 
A faire chanter la forêt. 

Ceux qui passent l'ont entendu 
Au fond du soir, en leurs pensées 
Dans le silence et dans le vent, 
Clair ou perdu, 
Proche ou lointain... 
Ceux qui passent en leurs pensées 
En écoutant, au fond d'eux-mêmes 
L'entendront encore et l'entendent 
Toujours qui chante. 

Il m'a suffi 
De ce petit roseau cueilli 
A la fontaine où vint l'Amour 
Mirer, un jour, 
Sa face grave 
Et qui pleurait, 
Pour faire pleurer ceux qui passent 
Et trembler l'herbe et frémir l'eau; 
Et j'ai du souffle d'un roseau 
Fait chanter toute la forêt. 

Les Jeux rustiques et divins


Odelette 2


Si j'ai parlé 
De mon amour, c'est à l'eau lente 
Qui m'écoute quand je me penche 
Sur elle ; si j'ai parlé 
De mon amour, c'est au vent 
Qui rit et chuchote entre les branches ; 
Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau 
Qui passe et chante 

Avec le vent ; 
Si j'ai parlé 
C'est à l'écho, 

Si j'ai aimé de grand amour, 
Triste ou joyeux, 
Ce sont tes yeux ; 
Si j'ai aimé de grand amour, 
Ce fut ta bouche grave et douce, 
Ce fut ta bouche ; 
Si j'ai aimé de grand amour, 
Ce furent ta chair tiède et tes mains fraiches, 
Et c'est ton ombre que je cherche. 

Les Jeux rustiques et divins


Le jardin mouillé


La croisée est ouverte; il pleut
Comme minutieusement,
À petit bruit et peu à peu,
Sur le jardin frais et dormant. 

Feuille à feuille, la pluie éveille
L'arbre poudreux qu'elle verdit;
Au mur, on dirait que la treille
S'étire d'un geste engourdi. 

L'herbe frémit, le gravier tiède
Crépite et l'on croirait là-bas
Entendre sur le sable et l'herbe
Comme d'imperceptibles pas. 

Le jardin chuchote et tressaille,
Furtif et confidentiel;
L'averse semble maille à maille
Tisser la terre avec le ciel. 

Il pleut, et les yeux clos, j'écoute,
De toute sa pluie à la fois,
Le jardin mouillé qui s'égoutte
Dans l'ombre que j'ai faite en moi.

Les Médailles d'argile


Elegie

 
Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde, 
Votre visage pur se sera reflété, 
Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde, 
Vous aura dit le peu que dure la beauté. 
Il faudra que vos mains pour en être odorantes, 
Aient cueilli le bouquet des heures, et tout bas, 
Qu'en ayant respiré les âmes différentes, 
Vous soupiriez encore maois ne souriez pas.
Il faudra que le bruit des divines abeilles, 
Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les feuilles, 
Ait longuement vibré au fond de vos oreilles, 
Son rustique murmure et sa chaude rumeur. 
Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses, 
Fera frémir un peu votre bras sur le mien, 
Et lorque la douceur qu'épand le soir des choses, 
Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient.
Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre, 
Des baumes de la nuit et des senteurs du soir, 
Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble, 
Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour.



Le départ

 
Je n'emporte avec moi sur la mer sans retour
Qu'une rose cueillie à notre long amour.
J'ai tout quitté; mon pas laisse encore sur la grève
Empreinte au sable insoucieux sa trace brève
Et la mer en montant aura vite effacé
Ce vestige incertain qu'y laissa mon passé.
Partons! que l'âpre vent en mes voiles tendues
Souffle et m'entraîne loin de la terre perdue
Là-bas.  Qu'un autre pleure en fuite à l'horizon
La tuile rouge encore au toit de sa maison,
Là-bas, diminuée et déjà si lointaine!
Qu'il regrette le clos, le champ et la fontaine!
Moi je ferme la porte et je ne pleure pas.
Et puissent, si les dieux me mènent au trépas,
Les flots m'ensevelir en la tombe que creuse
Au voyageur la mer perfide et dangereuse!
Car je mourrai debout comme tu m'auras vu,
Sur la proue, au départ, heureux et gai pourvu
Que la rose à jamais de mon amour vivant
Embaume la tempête et parfume le vent.


Henri de Régnier  (1864-1936)



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