Choses écrites à Créteil


Demain, dès l'aube


A une femme


Certes, elle n'était pas femme


Les femmes sont sur la terre


C'est parce qu'elle se taisait

Victor Hugo - Poèmes Victor Hugo
Victor Hugo (°Besançon 1802 +Paris 1885).
Portrait (1879),
par Léon J. F. Bonnat (1833-1922).

Choses écrites à Créteil

Sachez qu' hier, de ma lucarne, J' ai vu, j' ai couvert de clins d' yeux Une fille qui dans la Marne Lavait des torchons radieux. Près d' un vieux pont, dans les saulées, Elle lavait, allait, venait; L' aube et la brise étaient mêlées À la grâce de son bonnet. Je la voyais de loin. Sa mante L' entourait de plis palpitants. Aux folles broussailles qu' augmente L' intempérance du printemps, Aux buissons que le vent soulève, Que juin et mai, frais barbouilleurs, Foulant la cuve de la sève, Couvrent d' une écume de fleurs, Aux sureaux pleins de mouches sombres, Aux genêts du bord, tous divers, Aux joncs échevelant leurs ombres Dans la lumière des flots verts, Elle accrochait des loques blanches, Je ne sais quels haillons charmants Qui me jetaient, parmi les branches, De profonds éblouissements. Ces nippes, dans l' aube dorée, Semblaient, sous l' aulne et le bouleau, Les blancs cygnes de Cythérée Battant de l' aile au bord de l' eau. Des cupidons, fraîche couvée, Me montraient son pied fait au tour; Sa jupe semblait relevée Par le petit doigt de l' amour. On voyait, je vous le déclare, Un peu plus haut que le genou. Sous un pampre un vieux faune hilare Murmurait tout bas: casse-cou ! Je quittai ma chambre d' auberge, En souriant comme un bandit; Et je descendis sur la berge Qu' une herbe, glissante, verdit. Je pris un air incendiaire, Je m' adossai contre un pilier, Et je lui dis : - ô lavandière ! (Blanchisseuse étant familier) «L' oiseau gazouille, l' agneau bêle, Gloire à ce rivage écarté ! Lavandière, vous êtes belle. Votre rire est de la clarté. «Je suis capable de faiblesses. Ô lavandière, quel beau jour ! Les fauvettes sont des drôlesses Qui chantent des chansons d' amour. «Voilà six mille ans que les roses Conseillent, en se prodiguant, L' amour aux coeurs les plus moroses. Avril est un vieil intrigant. «Les rois sont ceux qu' adorent celles Qui sont charmantes comme vous; La Marne est pleine d' étincelles; Femme, le ciel immense est doux. «Ô laveuse à la taille mince, Qui vous aime est dans un palais. Si vous vouliez, je serais prince; Je serais dieu, si tu voulais.» - La blanchisseuse, gaie et tendre, Sourit, et, dans le hameau noir, Sa mère au loin cessa d' entendre Le bruit vertueux du battoir. Les vieillards grondent et reprochent, Mais, ô jeunesse ! Il faut oser. Deux sourires qui se rapprochent Finissent par faire un baiser. Je m' arrête. L' idylle est douce, Mais ne veut pas, je vous le dis, Qu' au delà du baiser on pousse La peinture du paradis.


Source: 'Chansons des rues et des bois'
(27 septembre 1859).



Demain, dès l'aube

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.


Source: 'Les Contemplations'.
(octobre 1847)).



A une femme

Enfant ! si j'étais roi, je donnerais l'empire, Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux Et ma couronne d'or, et mes bains de porphyre, Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire, Pour un regard de vous ! Si j'étais Dieu, la terre et l'air avec les ondes, Les anges, les démons courbés devant ma loi, Et le profond chaos aux entrailles fécondes, L'éternité, l'espace, et les cieux, et les mondes, Pour un baiser de toi !


Recueil: 'Les feuilles d'automne'.


Certes, elle n'était pas femme

Certes, elle n'était pas femme et charmante en vain, Mais le terrestre en elle avait un air divin. Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies; Elle acceptait l'amour et tous ses incendies, Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas, Ne se refusait point et ne se livrait pas; Sa tendre obéissance était haute et sereine; Elle savait se faire esclave et rester reine, Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu Que d'avoir tout donné sans avoir rien perdu ! Elle était nue avec un abandon sublime Et, couchée en un lit, semblait sur une cime. À mesure qu'en elle entrait l'amour vainqueur, On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur; Elle vous caressait avec de la lumière; La nudité des pieds fait la marche plus fière Chez ces êtres pétris d'idéale beauté; Il lui venait dans l'ombre au front une clarté Pareille à la nocturne auréole des pôles; À travers les baisers, de ses blanches épaules On croyait voir sortir deux ailes lentement; Son regard était bleu, d'un bleu de firmament; Et c'était la grandeur de cette femme étrange Qu'en cessant d'être vierge elle devenait ange.


Source: 'Toute la lyre'.


Les femmes sont sur la terre

Les femmes sont sur la terre Pour tout idéaliser; L'univers est un mystère Que commente leur baiser. C'est l'amour qui, pour ceinture, A l'onde et le firmament, Et dont toute la nature, N'est, au fond, que l'ornement. Tout ce qui brille, offre à l'âme Son parfum ou sa couleur; Si Dieu n'avait fait la femme, Il n'aurait pas fait la fleur. A quoi bon vos étincelles, Bleus saphirs, sans les yeux doux ? Les diamants, sans les belles, Ne sont plus que des cailloux; Et, dans les charmilles vertes, Les roses dorment debout, Et sont des bouches ouvertes Pour ne rien dire du tout. Tout objet qui charme ou rêve Tient des femmes sa clarté; La perle blanche, sans Eve, Sans toi, ma fière beauté, Ressemblant, tout enlaidie, A mon amour qui te fuit, N'est plus que la maladie D'une bête dans la nuit.


  Source: 'Les contemplations'.


C'est parce qu'elle se taisait

Son silence fut mon vainqueur ; C'est ce qui m'a fait épris d'elle. D'abord je n'avais dans le coeur Rien qu'un obscur battement d'aile. Nous allions en voiture au bois, Seuls tous les soirs, et loin du monde ; Je lui parlais, et d'autres voix Chantaient dans la forêt profonde. Son oeil était mystérieux. Il contient, cet oeil de colombe, Le même infini que les cieux, La même aurore que la tombe. Elle ne disait rien du tout, Pensive au fond de la calèche. Un jour je sentis tout à coup Trembler dans mon âme une flèche. L'Amour, c'est le je ne sais quoi. Une femme habile à se taire Est la caverne où se tient coi Ce méchant petit sagittaire.


Source: 'Les chansons des rues et des bois'
(1865).


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