Jules Barbey

La Maîtresse rousse


Débouclez-les, vos longs cheveux


A Valognes


Treize ans


La Maîtresse rousse

 
Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse, 
Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion ! 
Je l'aimais ardemment, - âprement, - sans tendresse,
Avec possession plus qu'adoration ! 
C'était ma rage, à moi ! la dernière folie 
Qui saisit, - quand, touché par l'âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie... 
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu'il s'en va baissant dans le coeur !

Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle ! 
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle,
Quand les coeurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette, 
Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète, 
Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar ! »

Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,
J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !
Et c'étaient des baisers !... Jamais, jamais vampire
Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais ! 

Et je sentais alors ta foudroyante haleine 
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon coeur, 
Y redoublait la vie, en effaçait la peine, 
Et pour quelques instants en ravivait l'ardeur !
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale, 
J'aimais à me sentir incendié par toi 
Et voulais m'endormir, l'air joyeux, le front pâle, 
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale, 
Et le bûcher était en moi !

" Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, -
Me disais-je, - et la main la retrouve toujours, 
Toujours prête à qui l'aime et vit altéré d'elle, 
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! "
Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l'Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, - mais à force d'ivresses, 
Et non pas par la trahison !

Et je la préférais, féroce, mais sincère, 
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les coeurs loyaux d'un amour de faussaire... 
Je savais sur quel coeur je dormais sur son coeur !
L'or qu'elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor ! 
Aussi ce n'était pas pour le temps d'une orgie, 
Mais pour l'éternité, que je l'avais choisie :
Ma compagne jusqu'à la mort !

Et toujours agrafée à moi comme une esclave, 
Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter, 
Je l'emportais partout dans son flacon de lave, 
Ma topaze de feu, toujours près d'éclater ! 
Je ressentais pour elle un amour de corsaire, 
Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent ! 
Cet amour qu'Hégésippe avait, dans sa misère, 
Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,
Et qui fit mourir Sheridan !

Et c'était un amour toujours plus implacable, 
Toujours plus dévorant, toujours plus insensé ! 
C'était comme la soif, la soif inexorable 
Qu'allumait autrefois le philtre de Circé.
Je te reconnaissais, voluptueux supplice !
Quand l'homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés, 
De l'abrutissement le monstrueux délice... 
Et n'est - Circé ! - jamais assez, à son caprice, 
La Bête qui lèche tes pieds !

Pauvre amour, - le dernier, - que les heureux du monde, 
Dans leur dégoût hautain, s'amusent à flétrir, 
Mais que doit excuser toute âme un peu profonde 
Et qu'un Dieu de bonté ne voudra point punir ! 
Pour bien apprécier sa douceur mensongère, 
Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,
Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre 
Et pleuré dans cette ombre, - et bu la larme amère
Qui tombait et qui s'y fondait !

Un soir je la buvais, cette larme, en silence... 
Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d'or, 
Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence ! 
L'ironie, et l'ivresse, et du courage encor !
L'Esprit - l'Aigle vengeur qui plane sur la vie -
Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir...
J'allais recommencer mes accès de folie 
Et rire de nouveau du rire qui défie...
Quand une femme, en corset noir,

Une femme... Je crus que c'était une femme, 
Mais depuis... Ah ! j'ai vu combien je me trompais, 
Et que c'était un Ange, et que c'était une Ame, 
De rafraîchissement, de lumière et de paix ! 
Au milieu de nous tous, charmante Solitaire, 
Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés. 
Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre, 
Et me dit en riant, de sa voix douce et claire
" Je ne veux plus que vous buviez ! " 

Et ce simple mot-là décida de ma vie, 
Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin. 
Et quand elle le dit, sûre d'être obéie, 
Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main. 
Et, depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse 
Ailleurs... que dans la coupe où bouillait ton poison, 
Sorcière abandonnée, ô ma Rousse Maîtresse !
Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,
Mit l'Ange au-dessus du démon !
Recueil: Poussières

Débouclez-les, vos longs cheveux
Débouclez-les, vos longs cheveux de soie, Passez vos mains sur leurs touffes d'anneaux, Qui, réunis, empêchent qu'on ne voie Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux ! Lissez-les bien, puisque toutes pareilles Négligemment deux boucles retombant Roulent autour de vos blanches oreilles, Comme autrefois, quand vous étiez enfant, Quand vos seize ans ne vous avaient quittée Pour s'en aller où tous nos ans s'en vont, En nous laissant, dans la vie attristée, Un coeur usé plus vite que le front ! Ah ! c'est alors que je vous imagine Vous jetant toute aux bras de l'avenir, Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine... Rien qui vous fît pleurer ou souvenir ! Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose En vous coiffant comme alors vous étiez ; Que je vous voie ainsi, que je repose Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés...
Recueil: Poussières

A Valognes
C'était dans la ville adorée, Sarcophage pour moi des premiers souvenirs, Où tout enfant j'avais, en mon âme enivrée, Rêvé ces bonheurs fous qui restent des désirs ! C'était là... qu'une après-midi, dans une rue, Dont un soleil d'août, de sa lumière drue, Frappait le blanc pavé désert, - qu'elle passa, Et qu'en moi, sur ses pas, tout mon coeur s'élança ! Elle passa, charmante à n'y pas croire, Car ils la disent laide ici, - stupide gent ! Tunique blanche au vent sur une robe noire, Elle était pour mes jeux comme un vase élégant, Incrusté d'ébène et d'ivoire ! Je la suivis... - Ton coeur ne t'a pas dit tout bas Que quelqu'un te suivait, innocente divine, Et mettait... mettait, pas pour pas, Sa botte où tombait ta bottine ?... Qui sait ? Dieu te sculpta peut-être pour l'amour, Ô svelte vase humain, élancé sur ta base ! Pourquoi donc n'es-tu pas, ô vase ! L'urne de ce coeur mort que tu fis battre un jour !
Recueil: Poussières

Treize ans
Elle avait dix-neuf ans. Moi, treize. Elle était belle ; Moi, laid. Indifférente, - et moi je me tuais... Rêveur sombre et brûlant, je me tuais pour elle. Timide, concentré, fou, je m'exténuais... Mes yeux noirs et battus faisaient peur à ma mère ; Mon pâle front avait tout à coup des rougeurs Qui me montaient du coeur comme un feu sort de terre ! Je croyais que j'avais deux coeurs. Un n'était pas assez pour elle. Ma poitrine Semblait sous ces deux coeurs devoir un jour s'ouvrir Et les jeter tous deux sous sa fière bottine, Pour qu'elle pût fouler mieux aux pieds son martyr ! Ô de la puberté la terrible démence ! Qui ne les connut pas, ces amours de treize ans ? Solfatares du coeur qui brûlent en silence, Embrasements, étouffements ! Je passais tous mes jours à ne regarder qu'elle... Et le soir, mes deux yeux, fermés comme deux bras, L'emportaient, pour ma nuit, au fond de leur prunelle... Ah ! le regard fait tout, quand le coeur n'ose pas ! Le regard, cet oseur et ce lâche, en ses fièvres, Sculpte le corps aimé sous la robe, à l'écart... Notre coeur, nos deux mains, et surtout nos deux lèvres ; Nous les mettons dans un regard ! Mais un jour je les mis ailleurs... et dans ma vie Coup de foudre reçu n'a fumé plus longtemps ! C'est quand elle me dit : " Cousin, je vous en prie... " Car nous étions tous deux familiers et parents; Car ce premier amour, dont la marque nous reste Comme l'entaille, hélas ! du carcan reste au cou, Il semble que le Diable y mêle un goût d'inceste Pour qu'il soit plus ivre et plus fou ! Et c'était un : " Je veux ! " que ce : " Je vous en prie, Allons voir le cheval que vous dressez pour moi... " Elle entra hardiment dans la haute écurie, Et moi, je l'y suivis, troublé d'un vague effroi... Nous étions seuls ; l'endroit était grand et plein d'ombre, Et le cheval, sellé comme pour un départ, Ardent au râtelier, piaffait dans la pénombre... Mes deux lèvres, dans mon regard, Se collaient à son corps, - son corps, ma frénésie ! - Arrêté devant moi, cambré, voluptueux, Qui ne se doutait pas que j'épuisais ma vie Sur ses contours, étreints et mangés par mes yeux ! Elle avait du matin sa robe blanche et verte, Et sa tête était nue, et ses forts cheveux noirs Tordus, tassés, lissés sans une boucle ouverte, Avaient des lueurs de miroirs ! Elle se retourna : " Mon cousin, - me dit-elle Simplement, - de ce ton qui nous fait tant de mal ! - Vous n'êtes pas assez fort pour me mettre en selle ?... " Je ne répondis point, - mais la mis à cheval D'un seul bond !... avec la rapidité du rêve, Et, ceignant ses jarrets de mes bras éperdus, Je lui dis, enivré du fardeau que j'enlève: " Pourquoi ne pesez-vous pas plus ? " Car on n'a jamais trop de la femme qu'on aime Sur le coeur, - dans les bras, - partout, - et l'on voudrait Souvent mourir pâmé... pâmé sous le poids même De ce cors, dense et chaud, qui nous écraserait ! Je la tenais toujours sous ses jarrets, - la selle Avait reçu ce poids qui m'en rendait jaloux, Et je la regardais, dans mon ivresse d'elle, Ma bouche effleurant ses genoux; Ma bouche qui séchait de désir, folle, avide... Mais Elle, indifférente en sa tranquillité, Tendait rêveusement les rênes de la bride, - Callipyge superbe, assise de côté ! - Tombant sur moi de haut, en renversant leur flamme, Ses yeux noirs, très couverts par ses cils noirs baissés, Me brûlaient jusqu'au sang, jusqu'aux os, jusqu'à l'âme, Sans que je leur criasse : " Assez ! " Et le désir, martyre à la fois et délice, Me couvrait de ses longs frissons interrompus; Et j'éprouvais alors cet étrange supplice De l'homme qui peut tout... et pourtant n'en peut plus ! A tenir sur mes bras sa cuisse rebondie, Ma tête s'en allait, - tournoyait, - j'étais fou ! Et j'osai lui planter un baiser... d'incendie Sur la rondeur de son genou ! Et ce baiser la fit crier comme une flamme Qui l'eût mordue au coeur, au sein, au flanc, partout ! Et ce baiser tombé sur un genou de femme Par la robe voilé, puis ce cri... ce fut tout ! Ce fut tout ce jour-là. - Rigide sur sa selle, Elle avait pris mon front et avait écarté De ses tranquilles mains, ce front, ce front plein d'elle, Rebelle qu'elle avait dompté ! Et ce fut tout depuis, - et toujours. Notre vie S'en alla bifurquant par des chemins divers. Peut-être elle oublia, cet instant de folie, Où de la voir ainsi mit mon âme à l'envers ! Elle oublia. Moi, non. Et nulle de ces femmes Qui, depuis, m'ont le mieux passé les bras au cou, N'arracha de ma lèvre, avec sa lèvre en flammes, L'impression de ce genou !


Recueil: Poussières


Jules Barbey d'Aurevilly
(1807-1889)




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