Baudelaire

Portrait d'une négresse (1800) 
par Marie-Guillemine Benoist (ou Benoit) 
Huile sur toile. Musée du Louvre, Paris.

La belle Dorothée


Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible; le sable est éblouissant
et la mer miroite. Le monde stupéfié s’abaisse lâchement et fait la sieste,
une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé,
goûte les voluptés de son anéantissement. Cependant Dorothée, forte et fière
comme le soleil, s’avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure
sous l’immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.
Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges.
Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres
de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard
sanglant de ses reflets. Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire
en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes
pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles. De temps en temps
la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante
et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l’Europe
enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car
Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte
chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche
sans souliers.
Elle s’avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d’un blanc
sourire, comme si elle apercevait au loin dans l’espace un miroir reflétant
sa démarche et sa beauté. A l’heure où les chiens eux-mêmes gémissent
de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi
la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze ? Pourquoi a-t-elle quitté
sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu
de frais un parfait boudoir; où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer,
à se faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails
de plumes, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à
ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que
la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran, lui envoie,
du fond de la cour, ses parfums excitants ?
Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages
lointaines, a entendu parler par ses camarades de la célèbre Dorothée.
Infailliblement elle le priera, la simple créature, de lui décrire le bal de l’Opéra,
et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche,
où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis
encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu’elle. Dorothée est
admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était
obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite soeur qui a bien
onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle! Elle réussira sans doute, la bonne
Dorothée ; le maître de l’enfant est si avare, trop avare pour comprendre
une autre beauté que celle des écus !


Charles Baudelaire
(1821-1867)


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