
BilitisUne femme s'enveloppe de laine blanche. Une autre se vêt de soie et d'or. Une autre se couvre de fleurs, de feuilles vertes et de raisins. Moi je ne saurais vivre que nue. Mon amant, prends-moi comme je suis: sans robe ni bijoux ni sandales, voici Bilitis toute seule. Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes lèvres rouges de leur rouge. Mes boucles flottent autour de moi libres et rondes comme des plumes. Prends-moi telle que ma mère m'a faite dans une nuit d'amour lointaine, et si je te plais ainsi, n'oublie pas de me le dire. ![]() Le réveilIl fait déjà grand jour. Je devrais être levée, mais le sommeil du matin est doux et la chaleur du lit me retient blottie. Je veux rester couchée encore. Tout à l'heure j'irai dans l'étable. Je donnerai aux chèvres de l'herbe et des fleurs, et l'outre d'eau fraîche tirée du puits, où je boirai en même temps qu'elles. Puis je les attacherai au poteau pour traire leurs douces mamelles tièdes; et si les chevreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai avec eux les tettes assouplies. Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus ? J'irai donc. Mais pas encore. Le soleil s'est levé trop tôt et ma mère n'est pas éveillée. ![]() La flûte de PanPour le jour des Hyacinthies,Il m'a donné une syrinx faite De roseaux bien taillés, Unis avec la blanche cire Qui est douce à mes lèvres comme le miel. Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux; Mais je suis un peu tremblante. Il en joue après moi, si doucement Que je l'entends à peine. Nous n'avons rien à nous dire, Tant nous sommes près l'un de l'autre; Mais nos chansons veulent se répondre, Et tour à tour nos bouches S'unissent sur la flûte. Il est tard; Voici le chant des grenouilles vertes Qui commence avec la nuit. Ma mère ne croira jamais Que je suis restée si longtemps A chercher ma ceinture perdue. ![]() La chevelureIl m'a dit: «Cette nuit, j'ai rêvé.J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir Autour de ma nuque et sur ma poitrine. Je les caressais, et c'étaient les miens; Et nous étions liés pour toujours ainsi, Par la même chevelure, la bouche sur la bouche, Ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine. Et peu à peu, il m'a semblé. Tant nos membres étaient confondus, Que je devenais toi-même, Ou que tu entrais en moi comme mon songe.» Quand il eut achevé, Il mit doucement ses mains sur mes épaules, Et il me regarda d'un regard si tendre, Que je baissai les yeux avec un frisson. ![]() Le tombeau des NaïadesLe long du bois couvert de givre, je marchais;Mes cheveux devant ma bouche Se fleurissaient de petits glaçons, Et mes sandales étaient lourdes De neige fangeuse et tassée. Il me dit: «Que cherches-tu?» Je suis la trace du satyre. Ses petits pas fourchus alternent Comme des trous dans un manteau blanc. Il me dit: «Les satyres sont morts. Les satyres et les nymphes aussi. Depuis trente ans, il n'a pas fait un hiver aussi terrible. La trace que tu vois est celle d'un bouc. Mais restons ici, où est leur tombeau.» Et avec le fer de sa houe il cassa la glace De la source ou jadis riaient les naïades. Il prenait de grands morceaux froids, Et les soulevant vers le ciel pâle, Il regardait au travers. ![]() Les seins de MnasidikaAvec soin, elle ouvrit d'une main sa tuniqueet me tendit ses seins tièdes et doux, ainsi qu'on offre à la déesse une paire de tourterelles vivantes. 'Aime-les bien', me dit-elle; 'je les aime tant! Ce sont des chéris, des petits enfants. Je m'occupe d'eux quand je suis seule. Je joue avec eux; je leur fais plaisir. Je les lave avec du lait. Je les poudre avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les essuient sont chers à leurs petits bouts. Je les caresse en frissonnant. Je les couche dans de la laine. Puisque je n'aurai jamais d'enfants, sois leur nourrisson, mon amour; et, puisqu'ils sont si loin de ma bouche, donne-leur des baisers de ma part.' ![]() Le baiserJe baiserai d'un bout à l'autre les longues ailesnoires de ta nuque, ô doux oiseau, colombe prise, dont le coeur bondit sous ma main. Je prendrai ta bouche dans ma bouche comme un enfant prend le sein de sa mère. Frissonne !... car le baiser pénètre pofondément et suffirait à l'amour. Je promènerai ma langue légère sur tes bras, autour de ton cou, et je ferai tourner sur tes côtes chatouilleuses la caresse étirante des ongles. Ecoute bruire en ton oreille toute la rumeur de la mer... Mnasidika ! ton regard me fait mal. J'enfermerai dans mon baiser tes paupières brûlantes comme des lèvres. ![]() PsychéPsyché, ma soeur, écoute immobile, et frissonne...Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux Pressons nos mains. Sois grave. Écoute encor...Personne N'est plus heureux ce soir, n'est plus divin que nous. Une immense tendresse attire à travers l'ombre Nos yeux presque fermés. Que reste-t-il encor Du baiser qui s'apaise et du soupir qui sombre? La vie a retourné notre sablier d'or. C'est notre heure éternelle, éternellement grande, L'heure qui va survivre à l'éphémère amour Comme un voile embaumé de rose et de lavande Conserve aprés cent ans la jeunesse d'un jour. Plus tard, ô ma beauté, quand des nuits étrangéres Auront passé sur vous qui ne m'attendrez plus, Quand d'autres, s'il se peut, amie aux mains légéres, Jaloux de mon prénom, toucheront vos pieds nus, Rappelez-vous qu'un soir nous vécûmes ensemble L'heure unique oú les dieux accordent, un instant, À la tête qui penche, à l'épaule qui tremble, L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps. Rappelez-vous qu'un soir, couchés sur notre couche, En caressant nos doigts frémissants de s'unir, Nous avons échangé de la bouche á la bouche La perle impérissable oú dort le Souvenir. ![]() L'aube de la luneRegarde la naissance ardente de la lune,Ô Stulcas! c'est un coeur qui répand sur les eaux Le sang d'une aube horrible au sommet des roseaux Oú Syrinx va gémir á sa triste fortune Les ombres des palmiers s'éveillent, et chacune Traîne deux fils de flamme á ses obscurs fuseaux, Et les crins du centaure et l'aile des oiseaux Se haussent, alourdis d'une pourpre importune. Le bruit des palmes doux comme la pluie en mer Verse une onde altérée á la ferveur de l'air; Tout ruisselle et se perd goutte á goutte...Respire, Stulcas, la lune est pure et sur le ciel plus clair Notre bouc irrité par le vol du vampire Se cabre dans l'orgueil d'échapper á la nuit. ![]() L'IrisJe t'apporte un iris cueilli dans une eau sombrePour toi, nymphe des bois, par moi, nymphe de l'eau, C'est l'iris des marais immobiles, roseau Rigide, oú triste, oscille une fleur lourde d'ombre. J'ai brisé, qui semblait un bleu regard de l'air, L'iris du silence et des fabuleux rivages; J'ai pris la tige verte entre mes doigts sauvages Et j'ai mordu la fleur comme une faible chair. Les gestes et les fleurs, ô sereine ingénue, Parleront pour ma bouche impatiente et nue, Où brûlent mes désirs et l'espoir de tes mains: Accueille ici mon âme étrangement fleurie Et montre á mes pieds par quels obscurs chemins Je mêlerai ta honte á ma vaste incurie. ![]() Vers les yeux des sirénesQu'on déserte la ville! que nul rallumeL'autel! nous laisserons á tout jamais,ce soir, Les dieux horribles de la terre,et dans le noir Nous partirons,suivis par un frisson d'écume... La nef impérieuse á travers l'amertume Bondira, tranchant l'eau du fil de son coupoir Et nous nous pencherons sur la proue, à l'espoir De vos terribles voix, déesses de la brume! Grands poissons glauques d'oú fleurissent des corps blancs, Nus miroirs de la lune et des flots nonchanlants, Vous qui chantez vos yeux dans les algues, Sirénes! Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez, D'un signe seulement de vos doigts adorés, Délivrer dans la mort nos êmes plus sereines. ![]() AphroditeÔ Déesse en nos bras si tendre et si petite,Déesse au coeur de chair, plus faible encor que nous, Aphrodite par qui toute Ève est Aphrodite Et se fait adorer d'un homme à ses genoux, Toi seule tu survis après le crépuscule Des grands Olympiens submergés par la nuit. Tout un monde a croulé sur le tombeau d'Hercule, Ô Beauté! tu reviens du passé qui s'enfuit. Telle que tu naquis dans la lumière hellène Tu soulèves la mer,tu rougis l'églantier, L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine Et le sein d'une enfant te recueille en entier. Telle que tu naquis des sens de Praxitèle Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux, Si le Ciel te fait femme ou la fait immortelle, Si tu descends vers l'homme ou renais pour les Dieux. ![]() Ouvre sur moi tes yeux si tristesOuvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres,Miroirs de mon étoile, asiles éclairés, Tes yeux plus solennels de se voir adorés, Temples où le silence est le secret d'entendre. Quelle île nous conçut des strophes de la mer? Onde où l'onde s'enroule à la houle d'une onde, Les vagues de nos soirs expirent sur le monde Et regonflent en nous leurs eaux couleur de chair. Un souffle d'île heureuse et de santal soulève Tes cheveux, innombrables ailes, et nous fuit De la nuit à la rose, arôme, dans la nuit, Par delà ton sein double et pur, Delphes du rêve. Parle. Ta voix s'incline avec ta bouche. Un dieu Lui murmure les mots de la mélancolie Hâtive d'être aimée autant qu'elle est jolie Et qui dans les ferveurs sent frémir les adieux. Ta voix, c'est le soupir d'une enfance perdue. C'est ta fragilité qui vibre de mourir. C'est ta chair qui, toujours plus fière de fleurir, Toujours se croit dans l'ombre à demi descendue. Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours Arrache la corolle avant la feuille morte. Le vent qui tourne autour de la vie et l'emporte Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours. Et s'il veut nous ravir à la vertu d'éclore, Que nous restera-t-il de ce jour surhumain? La fièvre du front lourd, trop lourd pour une main, Et le songe, qui meurt brusquement à l'aurore. ![]()
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