Pierre Louÿs - Les chansons de Bilitis
Pierre Louÿs
Pierre Louÿs (°1870, Gand - †1925, Paris)
Poète, linguiste, esthète, érotomane, dandy.
Il épousera en 1899 la plus jeune fille ,Louise, 
de José-Maria de Heredia et sera l'amant de Marie 
de Heredia, épouse d'Henri de Régnier.
Les chansons de Bilitis

Bilitis
Le réveil
La flûte de Pan
La chevelure
Le tombeau des Naïades
Les seins de Mnasidika
Le baiser
Psyché
L'aube de la lune
L'Iris
Vers les yeux des sirènes
Aphrodite
Ouvre sur moi tes yeux si tristes
L'aube de la lune
Les Nymphes
Tombeau d’une jeune courtisane




Bilitis


Une femme s'enveloppe de laine blanche.
Une autre se vêt de soie et d'or.
Une autre se couvre de fleurs,
de feuilles vertes et de raisins.

Moi je ne saurais vivre que nue.
Mon amant, prends-moi comme je suis:
sans robe ni bijoux ni sandales,
voici Bilitis toute seule.

Mes cheveux sont noirs de leur noir
et mes lèvres rouges de leur rouge.
Mes boucles flottent autour de moi
libres et rondes comme des plumes.

Prends-moi telle que ma mère m'a faite
dans une nuit d'amour lointaine,
et si je te plais ainsi,
n'oublie pas de me le dire.




Le réveil


Il fait déjà grand jour. Je devrais être levée, 
mais le sommeil du matin est doux 
et la chaleur du lit me retient blottie. 
Je veux rester couchée encore.
Tout à l'heure j'irai dans l'étable. 
Je donnerai aux chèvres de l'herbe et des fleurs, 
et l'outre d'eau fraîche tirée du puits, 
où je boirai en même temps qu'elles.
Puis je les attacherai au poteau 
pour traire leurs douces mamelles tièdes; 
et si les chevreaux n'en sont pas jaloux, 
je sucerai avec eux les tettes assouplies.
Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus ? 
J'irai donc. Mais pas encore. 
Le soleil s'est levé trop tôt 
et ma mère n'est pas éveillée.




La flûte de Pan

Pour le jour des Hyacinthies,
Il m'a donné une syrinx faite
De roseaux bien taillés,
Unis avec la blanche cire
Qui est douce à mes lèvres comme le miel.

Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux;
Mais je suis un peu tremblante.
Il en joue après moi, si doucement
Que je l'entends à peine.

Nous n'avons rien à nous dire,
Tant nous sommes près l'un de l'autre;
Mais nos chansons veulent se répondre,
Et tour à tour nos bouches
S'unissent sur la flûte.

Il est tard;
Voici le chant des grenouilles vertes
Qui commence avec la nuit.
Ma mère ne croira jamais
Que je suis restée si longtemps
A chercher ma ceinture perdue.




La chevelure

Il m'a dit: «Cette nuit, j'ai rêvé.
J'avais ta chevelure autour de mon cou.
J'avais tes cheveux comme un collier noir
Autour de ma nuque et sur ma poitrine.

Je les caressais, et c'étaient les miens;
Et nous étions liés pour toujours ainsi,
Par la même chevelure, la bouche sur la bouche,
Ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

Et peu à peu, il m'a semblé.
Tant nos membres étaient confondus,
Que je devenais toi-même,
Ou que tu entrais en moi comme mon songe.»

Quand il eut achevé,
Il mit doucement ses mains sur mes épaules,
Et il me regarda d'un regard si tendre,
Que je baissai les yeux avec un frisson.




Le tombeau des Naïades

Le long du bois couvert de givre, je marchais;
Mes cheveux devant ma bouche
Se fleurissaient de petits glaçons,
Et mes sandales étaient lourdes
De neige fangeuse et tassée.

Il me dit: «Que cherches-tu?»
Je suis la trace du satyre.
Ses petits pas fourchus alternent
Comme des trous dans un manteau blanc.

Il me dit: «Les satyres sont morts.
Les satyres et les nymphes aussi.
Depuis trente ans, il n'a pas fait un hiver aussi terrible.
La trace que tu vois est celle d'un bouc.
Mais restons ici, où est leur tombeau.»

Et avec le fer de sa houe il cassa la glace
De la source ou jadis riaient les naïades.
Il prenait de grands morceaux froids,
Et les soulevant vers le ciel pâle,
Il regardait au travers.




Les seins de Mnasidika

Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique
et me tendit ses seins tièdes et doux,
ainsi qu'on offre à la déesse
une paire de tourterelles vivantes.

'Aime-les bien', me dit-elle; 'je les aime tant!
Ce sont des chéris, des petits enfants.
Je m'occupe d'eux quand je suis seule.
Je joue avec eux; je leur fais plaisir.

Je les lave avec du lait. Je les poudre
avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les
essuient sont chers à leurs petits bouts.
Je les caresse en frissonnant.
Je les couche dans de la laine.

Puisque je n'aurai jamais d'enfants,
sois leur nourrisson, mon amour; et,
puisqu'ils sont si loin de ma bouche,
donne-leur des baisers de ma part.'




Le baiser

Je baiserai d'un bout à l'autre les longues ailes
noires de ta nuque, ô doux oiseau, colombe prise, dont
le coeur bondit sous ma main.

Je prendrai ta bouche dans ma bouche comme un
enfant prend le sein de sa mère. Frissonne !...
car le baiser pénètre pofondément et suffirait à l'amour.

Je promènerai ma langue légère sur tes bras,
autour de ton cou, et je ferai tourner sur tes côtes
chatouilleuses la caresse étirante des ongles.

Ecoute bruire en ton oreille toute la rumeur de la
mer... Mnasidika ! ton regard me fait mal. J'enfermerai
dans mon baiser tes paupières brûlantes comme des lèvres.




Psyché

Psyché, ma soeur, écoute immobile, et frissonne...
Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux
Pressons nos mains. Sois grave. Écoute encor...Personne
N'est plus heureux ce soir, n'est plus divin que nous.

Une immense tendresse attire à travers l'ombre
Nos yeux presque fermés. Que reste-t-il encor
Du baiser qui s'apaise et du soupir qui sombre?
La vie a retourné notre sablier d'or.

C'est notre heure éternelle, éternellement grande,
L'heure qui va survivre à l'éphémère amour
Comme un voile embaumé de rose et de lavande
Conserve aprés cent ans la jeunesse d'un jour.

Plus tard, ô ma beauté, quand des nuits étrangéres
Auront passé sur vous qui ne m'attendrez plus,
Quand d'autres, s'il se peut, amie aux mains légéres,
Jaloux de mon prénom, toucheront vos pieds nus,

Rappelez-vous qu'un soir nous vécûmes ensemble
L'heure unique oú les dieux accordent, un instant,
À la tête qui penche, à l'épaule qui tremble,
L'esprit pur de la vie en fuite avec le temps.

Rappelez-vous qu'un soir, couchés sur notre couche,
En caressant nos doigts frémissants de s'unir,
Nous avons échangé de la bouche á la bouche
La perle impérissable oú dort le Souvenir.




L'aube de la lune

Regarde la naissance ardente de la lune,
Ô Stulcas! c'est un coeur qui répand sur les eaux
Le sang d'une aube horrible au sommet des roseaux
Oú Syrinx va gémir á sa triste fortune

Les ombres des palmiers s'éveillent, et chacune
Traîne deux fils de flamme á ses obscurs fuseaux,
Et les crins du centaure et l'aile des oiseaux
Se haussent, alourdis d'une pourpre importune.

Le bruit des palmes doux comme la pluie en mer
Verse une onde altérée á la ferveur de l'air;
Tout ruisselle et se perd goutte á goutte...Respire,

Stulcas, la lune est pure et sur le ciel plus clair
Notre bouc irrité par le vol du vampire
Se cabre dans l'orgueil d'échapper á la nuit.




L'Iris

Je t'apporte un iris cueilli dans une eau sombre
Pour toi, nymphe des bois, par moi, nymphe de l'eau,
C'est l'iris des marais immobiles, roseau
Rigide, oú triste, oscille une fleur lourde d'ombre.

J'ai brisé, qui semblait un bleu regard de l'air,
L'iris du silence et des fabuleux rivages;
J'ai pris la tige verte entre mes doigts sauvages
Et j'ai mordu la fleur comme une faible chair.

Les gestes et les fleurs, ô sereine ingénue,
Parleront pour ma bouche impatiente et nue,
Où brûlent mes désirs et l'espoir de tes mains:

Accueille ici mon âme étrangement fleurie
Et montre á mes pieds par quels obscurs chemins
Je mêlerai ta honte á ma vaste incurie.




Vers les yeux des sirénes

Qu'on déserte la ville! que nul rallume
L'autel! nous laisserons á tout jamais,ce soir,
Les dieux horribles de la terre,et dans le noir
Nous partirons,suivis par un frisson d'écume...

La nef impérieuse á travers l'amertume
Bondira, tranchant l'eau du fil de son coupoir
Et nous nous pencherons sur la proue, à l'espoir
De vos terribles voix, déesses de la brume!

Grands poissons glauques d'oú fleurissent des corps blancs,
Nus miroirs de la lune et des flots nonchanlants,
Vous qui chantez vos yeux dans les algues, Sirénes!

Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,
D'un signe seulement de vos doigts adorés,
Délivrer dans la mort nos êmes plus sereines.




Aphrodite

Ô Déesse en nos bras si tendre et si petite,
Déesse au coeur de chair, plus faible encor que nous,
Aphrodite par qui toute Ève est Aphrodite
Et se fait adorer d'un homme à ses genoux,

Toi seule tu survis après le crépuscule
Des grands Olympiens submergés par la nuit.
Tout un monde a croulé sur le tombeau d'Hercule,
Ô Beauté! tu reviens du passé qui s'enfuit.

Telle que tu naquis dans la lumière hellène
Tu soulèves la mer,tu rougis l'églantier,
L'univers tournoyant s'enivre à ton haleine
Et le sein d'une enfant te recueille en entier.

Telle que tu naquis des sens de Praxitèle
Toute amante est divine, et je doute, à ses yeux,
Si le Ciel te fait femme ou la fait immortelle,
Si tu descends vers l'homme ou renais pour les Dieux.




Ouvre sur moi tes yeux si tristes

Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres,
Miroirs de mon étoile, asiles éclairés,
Tes yeux plus solennels de se voir adorés,
Temples où le silence est le secret d'entendre.

Quelle île nous conçut des strophes de la mer?
Onde où l'onde s'enroule à la houle d'une onde,
Les vagues de nos soirs expirent sur le monde
Et regonflent en nous leurs eaux couleur de chair.

Un souffle d'île heureuse et de santal soulève
Tes cheveux, innombrables ailes, et nous fuit
De la nuit à la rose, arôme, dans la nuit,
Par delà ton sein double et pur, Delphes du rêve.

Parle. Ta voix s'incline avec ta bouche. Un dieu
Lui murmure les mots de la mélancolie
Hâtive d'être aimée autant qu'elle est jolie
Et qui dans les ferveurs sent frémir les adieux.

Ta voix, c'est le soupir d'une enfance perdue.
C'est ta fragilité qui vibre de mourir.
C'est ta chair qui, toujours plus fière de fleurir,
Toujours se croit dans l'ombre à demi descendue.

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours
Arrache la corolle avant la feuille morte.
Le vent qui tourne autour de la vie et l'emporte
Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Et s'il veut nous ravir à la vertu d'éclore,
Que nous restera-t-il de ce jour surhumain?
La fièvre du front lourd, trop lourd pour une main,
Et le songe, qui meurt brusquement à l'aurore.





L'aube de la lune

Regarde la naissance ardente de la lune, Ô Stulcas! c'est un coeur qui répand sur les eaux Le sang d'une aube horrible au sommet des roseaux Où Syrinx va gémir à sa triste fortune Les ombres des palmiers s'éveillent,et chacune Traîne deux fils de flamme à ses obscurs fuseaux, Et les crins du centaure et l'aile des oiseaux Se haussent, alourdis d'une pourpre importune. Le bruit des palmes doux comme la pluie en mer Verse une onde altérée à la ferveur de l'air; Tout ruisselle et se perd goutte à goutte...Respire, Stulcas, la lune est pure et sur le ciel plus clair Notre bouc irrité par le vol du vampire Se cabre dans l'orgueil d'échapper à la nuit




Les Nymphes

Oui, des lèvres aussi, des làvres savoureuses Mais d'une chair plus tendre et plus fragile encor Des rêves de chair rose à l'ombre des poils d'or Qui palpitent légers sous les mains amoureuses. Des fleurs aussi, des fleurs molles, des fleurs de nuit, Pétales délicats alourdis de rosée Qui fléchissent pliés sous la fleur épuisée Et pleurent le désir, goutte à goutte, sans bruit. Ô lèvres, versez-moi les divines salives La volupté du sang, la vapeur des gencives Et les frémissements enflammés du baiser. Ô fleurs troublantes, fleurs mystiques, fleurs divines Balancez vers mon coeur sans jamais l'apaiser L'encens mystérieux des senteurs féminines.




Tombeau d'une jeune courtisane

Ici gît le corps délicat de Lydé, petite colombe, la plus joyeuse de toutes les courtisanes,
qui plus que toute autre aima les orgies, les cheveux flottants, les danses molles
et les tuniques d'hyacinthe.

Plus que toute autre, elle aima les glottismes savoureux, les caresses sur la joue, les jeux
que la lampe voit seule et l'amour qui brise les membres. Et maintenant, elle est
une petite ombre.

Mais avant de la mettre au tombeau, on l'a merveilleusement coiffée et on l'a couchée
dans les roses; la pierre même qui la recouvre est tout imprégnée d'essences
et de parfums.

Terre sacrée, nourrice de tout, accueille doucement la pauvre morte, endors-la dans tes bras,
ô Mère ! et fais pousser autour de la stèle, non les orties et les ronces, mais les tendres
violettes blanches.




William Bouguereau (1825 - 1905)
Nymphes et Satyre - Huile sur toile, 1873
Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts

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