Lucie Delarue
Lucie Delarue-Mardrus
(Honfleur °1880 - Château-Gonthier †1945).
Poétesse, romancière, peintre, sculpteur, 
journaliste et historienne.

Lucie Delarue-Mardrus (1874 - 1945) était une femme libre d'une grande beauté.
Amante d'Impéria de Heredia, Natalie Barney, Valentine Ovize ('Chattie')
et Germaine de Castro.
Entre 1902 et 1905, Lucie Delarue écrivit des poèmes lesbiens qui retracent
sa liaison avec Natalie Clifford Barney. Cette dernière les fit éditer en 1951
aux éditions Les Isles dans un recueil intitulé 'Nos secrètes amours'.
Lucie et son mari Mardrus se sont séparés en 1915. A cette époque elle emménage
au 17 bis quai Voltaire à Paris, où elle vivra de 1915 à 1936.
Elle passera les trois dernières années de sa vie à Château-Gontier où elle
s’était retirée en 1942. Lucie y meurt le 26 avril 1945 à minuit. Jean-Charles
Mardrus meurt en 1949.

Poèmes d'amour

Baiser

Si tu viens

L'étreinte marine

A quelqu'une

Litanies féminines

Furieusement

Enervements

Ombre

Portrait

Le dangereux désir

Contradiction

Retour

La bête

Possesion

Refus

Sanglot

Fugue

Belle nuit

Fin

Baiser


Renverse-toi que je prenne ta bouche, 
Calice ouvert, rouge possession, 
Et que ma langue où vit ma passion 
Entre tes dents s'insinue et te touche: 

C'est une humide et molle profondeur, 
Douce à mourir, où je me perds et glisse; 
C'est un abîme intime, clos et lisse, 
Où mon désir s'enfonce jusqu'au coeur... 

-Ah ! puisse aussi t'atteindre au plus sensible, 
Dans son ampleur et son savant détail, 
Ce lent baiser, seule étreinte possible, 
Fait de silence et de tiède corail; 

Puissé-je voir enfin tomber ta tête 
Vaincue, à bout de sensualité, 
Et détournant mes lèvres, te quitter, 
Laissant au moins ta bouche satisfaite !...


Si tu viens


Si tu viens, je prendrai tes lèvres dès la porte, 
Nous irons sans parler dans l'ombre et les coussins, 
Je t'y ferai tomber, longue comme une morte, 
Et, passionnément, je chercherai tes seins. 

A travers ton bouquet de corsage, ma bouche 
Prendra leur pointe nue et rose entre deux fleurs, 
Et t'écoutant gémir du baiser qui les touche, 
Je te désirerai, jusqu'aux pleurs, jusqu'aux pleurs ! 

- Or, les lèvres au sein, je veux que ma main droite 
Fasse vibrer ton corps - instrument sans défaut - 
Que tout l'art de l'Amour inspiré de Sapho 
Exalte cette chair sensible intime et moite. 

Mais quand le difficile et terrible plaisir 
Te cambrera, livrée, éperdument ouverte, 
Puissé-je retenir l'élan fou du désir 
Qui crispera mes doigts contre ton col inerte !


L'étreinte marine

 
Une voix sous-marine enfle l'inflexion
De ta bouche et la mer est glauque tout entière
De rouler ta chair pâle en son remous profond.

Et la queue enroulée à ta stature altière
Fait rouer sa splendeur au ciel plein de couchant,
Et, parmi les varechs où tu fais ta litière,

Moi qui passe le long des eaux, j'ouïs ton chant
Toujours, et, sans te voir jamais, je te suppose
Dans ton hybride grâce et ton geste alléchant.

Je sais l'eau qui ruisselle à ta nudité rose,
Visqueuse et te salant journellement ta chair
Où une flore étrange et vivante est éclose;

Tes dix doigts dont chacun pèse du chaton clair
Que vint y incruster l'algue ou le coquillage
Et ta tête coiffée au hasard de la mer;

La blanche bave dont bouillonne ton sillage,
L'astérie à ton front et tes flancs gras d'oursins
Et la perle que prit ton oreille au passage;

Et comment est plaquée en rond entre tes seins
La méduse ou le poulpe aux grêles tentacules,
Et tes colliers d'écume humides et succincts.

Je te sais, ô sirène occulte qui circules
Dans le flux et le relux que hante mon loisir
Triste et grave, les soirs, parmi les crépuscules,

Jumelle de mon âme austère et sans plaisir,
Sirène de ma mer natale et quotidienne,
O sirène de mon perpétuel désir !

O chevelure ! Ô hanche enflée avec la mienne,
Seins arrondis avec mes seins au va-et-vient
De la mer, ô fards clairs, ô toi, chair neustrienne !

Quand pourrais-je sentir ton cœur contre le mien
Battre sous ta poitrine humide de marée
Et fermer mon manteau lourd sur ton corps païen,

Pour t'avoir nue ainsi qu'une aiguille effarée
A moi, dans le frisson mouillé des goëmons,
Et posséder enfin ta bouche désirée ?

Ou quel soir, descendue en silence des monts
Et des forêts vers toi, dans tes bras maritimes
Viendras-tu m'emporter pour, d'avals en amonts,
Balancer notre étreinte au remous des abîmes ?...


La sirène du poème est une amante idéalisée.

A quelqu'une


Si vous aimez encore une petite âme
Que vous avez eue en mains au temps passé,
Qui n'était alors qu’un embryon de femme
Mais dont le regard était déjà lassé,
Si vous aimez encore une petite âme,

Laissez-la quelquefois revenir encor
A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.
Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,
La refaçonner dans vos doigts catholiques,
Laissez-la quelquefois revenir encor.

Elle n'est pas devenue une chrétienne,
Elle est même à présent, comme qui dirait,
Sans foi, sans loi, ni joie, une âme païenne
Des temps de décadence où tout s'effondrait.
Elle n'est pas devenue une chrétienne.

Sa fantaisie a la bride sur le cou.
C'est un bel hippogriffe qu'elle chevauche,
Qui de terre en ciel la promène partout
Sans plus s'arrêter au bien qu'à la débauche.
Sa fantaisie a la bride sur le cou.

Elle a l'œil triste et la bouche taciturne
Et quoique parfois ses essors soient très beaux,
Comme elle a bu le temps présent à pleine urne,
Elle se meurt de spleen, lambeaux par lambeaux.
Elle a l'œil triste et la bouche taciturne.

Son dos jeune a le poids du siècle à porter
Comme une mauvaise croix, sans coeur d'apôtre
Et sans assomption future à monter.
Voilà ce qu'elle est devenue et rien d'autre.
Son dos jeune a le poids du siècle à porter.

Mais le souvenir parmi d'autres lui reste
De vos mains qui la soignaient comme une fleur;
Et si vous vouliez lui rendre votre geste,
Elle pleurerait son mal sur votre cœur,
Car le souvenir parmi d'autres lui reste.

Laissez-la quelquefois revenir encor
A vous, que charmaient ses yeux mélancoliques.
Vous vouliez, songeant déjà sa bonne mort,
La refaçonner dans vos doigts catholiques,
Laissez-la quelquefois revenir encor.


Litanies féminines


O Dame souveraine, O Vierge entre les vierges,
Pudique aux bras croisés chastement sur les seins,
Triomphante aux cheveux glorieusement ceints
Vers qui montent l'encens et le frisson des cierges !

Puisque tant, les doigts joints et les genoux ployants,
Viennent pleurer leur mal aux plis de votre robe,
Moi je ne serai pas qui raille et se dérobe,
Je lèverai vers vous mes regards incroyants,

Afin de vous prier, ô refuge des âmes,
O source ! aube ! vesprée et mystère des nuits,
-Pour que Dieu veille mieux le sexe dont je suis -
D'avoir des oraisons spéciales aux femmes.

O Dame !regardez tout ce monde si cher,
Cette féminité dont vous fîtes partie
Et voyez son enfance honteuse et pervertie
Déjà frôlée aux sens et pêchant en sa chair;

O Dame ! regardez la prime adolescence,
Les vierges aux pensers troubles, aux cils menteurs,
Chastement abaissés sur de fausses pudeurs,
Et qui savent déjà la presque jouissance; 

O Dame ! regardez celle qui tournent mal
Les épouses en qui la chair ne peut se taire,
Qui trahissent sans honte et pour qui l'adultère
Finit par n'être plus qu'un passe-temps normal; 

O Dame ! regardez ces reines captieuses
Qui dans leurs manteaux d'or emportent les raisons,
Les courtisanes dont absorbent les poisons
Tous ceux qu'ont prix aux nerfs leurs lèvres vicieuses; 

O Dame ! regardez au fond des lupanars
Ces rebuts de pavé dites filles de joie
Marchandant au passant que le hasard envoie 
Leur peau triste et fanée où luisent tous les fards;

O Dame ! regardez enfin ces raffinées,
Celles qui vont fuyant les baisers masculins
Pour entre elles unir par des gestes câlins,
Leurs féminines chairs de l'homme détournées... 

Regardez ! Et qu'un peu de votre chasteté
Tombe de front étoilé de couronnes
Sur ce monde d'enfants, de femmes, de matrones
Qui vivent dans le mal et l'impureté !

O Dame souveraine, O Vierge entre les vierges,
Pudique aux bras croisés chastement sur les seins,
Triomphante aux cheveux glorieusement ceints
Vers qui montent l'encens et le frisson des cierges !


Furieusement


Je veux te prendre, toi que je tiens haletante
Contre mes seins, les yeux de noirs de consentement ;
Je veux te posséder comme un amant,
Je veux te prendre jusqu'au coeur !...Je veux te prendre !...

Ah ! rouler ma nudité sur ta nudité,
Te fixer, te dévorer les yeux jusqu'à l'âme,
Te vouloir, te vouloir !... Et n'être qu'une femme
Sur le bord défendu de la félicité !...

Et m'assouvir d'une possession ingrate
Qui voudrait te combler, t'atteindre, t'éventrer,
Et qui n'est rien qu'un geste vain d'ongle fardé
Fouillant de loin ta chair profonde et délicate !...


Enervements


Corps à corps…Nos désirs brûlent, nos bouches s’offrent,
Mais nous ne voulons pas sentir toute le joie.

Seins contre seins à travers les étoffes,
Viens! Gardons entre nous ces laines de soies.

Tes yeux fuient mon regard; ta tête se dérobe;
Nos mains rôdent le long des robes.

Respirons de tout près l’âme de ce baiser
Que nous ne voulons pas, ce soir, réaliser.

Sens-tu comme nos genoux tremblent ?
Ah! ce désir des hanches amoureuses !

Ah! céder!... Défaillir ensemble!...Mourir!...Prendre!...
-Cherchons nos doigts; tâchons d’unir nos paumes creuses.

Des profondeurs en nous grandissent, inconnues:
Etreignons-nous au moins de toutes nos mains nues.

Ma bouche sent déjà la forme de ta bouche:
Mais nous reculerons avant qu’elles se touchent,

Pour que nos sens cabrés souffrent l’ardente joie
De s’être en sanglotant, arrachés de leur proie !


Ombre


En robe de deuil et sous ton chapeau sombre
Où lui la tache de lune de tes cheveux,
Demeure avec moi sans lumières, si tu veux
Enchanter mon amour saturnien de l'ombre.

Je ne te vois que lorsque s'en vont tes contours
Absorbés par le clair-obscur propice
Où, seul, un coin de bouche accuse un maléfice
Railleur, sous ton profil comme au temps des Cours,

Où tes yeux bleus troublés qui toujours fuient la gêne
Du morose grand jour me fixent enfin,
Pleins de la vérité de leur vice sans fin
Triste et grand comme un rêve et sans honte ni haine...

Ainsi, tu seras le premier spectre du soir,
Et je posséderai cette imprécise dame,
Noire parmi des lys respirés sans les voir, -
En un baiser muet plus profond qu'une lame.


Portrait


Une clarté blanche en des habits sombres,
Des traits durs raillés par une douceur
D'yeux bleus, de cheveux presque sans couleur,
               Ma garce blonde,

Des ordres jetés d'une voix de songe,
Une ouche fraîche au rire rouillé,
Un regard pervers mais jamais souillé
               Par le mensonge,

Au rythme dansant de hanches flexibles
Un vice natif qui pleure et qui rit,
Impudique rêve et dernier grand cri
               Vers l'impossible,

Un désir tout prêt pour toutes les belles
Ne pouvant finir qu'en se contentant,
Vérité d'un coeur qui, d'être inconstant,
               Est seul fidèle,

Une coupe froide en laquelle abonde
Tout ce vin brûlant d'intime anarchie,
- Ma joie et mon mal, ma mort et ma vie,
               Ma garce blonde !


Le dangereux désir


I

Viens ce soir sur la berge où rampent les eaux riches
De reflets isolés plus rouges que du sang;
La Seine a des profils sinistres de péniches
Et tout l'air des bas-fonds d'un Londres menaçant.

Je te tiens au poignet, mal vêtue et perverse,
Blonde, blonde!... et britannique terriblement...
N'imagines-tu pas, dans ce vent plein d'averse,
Qu'il pourrait arriver un sombre événement ?

N'attends-tu pas de moi quelques mauvais absences
Où le geste brutal qui tourmente mon poing
Me jettera sur toi, pâle de jouissance,
Pour t’assommer à coup de caillou dans un coin ?

Qui sait si tel sursaut d'origines douteuses
Ne me fait pas un sang de garce ou d'assassin,
Ce soir, devant ce fleuve et dans cet air malsain
Où gronde la couleur des usines fumeuses ?

Pourquoi m'avoir parlé si longtemps de ton mal
Poétique et pervers de riche détraquée,
Sans voir quelle prunelle obscure d'animal,
Brillait, dans la douceur de mes cils embusqués ?

- Ah laisse-moi! Va-t-en! Je me retournerai
Contre toi tout à coup, les yeux noirs d'anarchie,
Pour te frapper, pour t'écraser ce coeur doré
En face du malheur éternel de la vie !..

II

A quoi bon tout cela, puisque la vie est autre ?
Il vaudra toujours mieux n'avoir rien dit ni fait.
Ma colère subite et profonde d'apôtre,
Je l'oublierai, je la renierai, s'il te plaît.

Voici l'ombre odorante et la douceur des choses;
Je retombe dans les coussins dont j'ai médit.
Ah ! sombrer dans la joie et rouler dans les roses,
Et ne plus rien savoir que le bonheur du lit !

Penche-toi sur mes yeux où le regard trépasse.
Où te veut tout un long désir de velours noir.
Je m'abandonne et m'affaiblis, je me sens lasse
Contre tes seins vivants et tièdes dans le soir.

Que, lentes, la richesse et la douceur de vivre
Nous balancent au fond d'un suprême hamac
Et que notre âme en nous repose comme un lac
Jusqu'à l'heure aux yeux durs de se prendre et d'être ivres.

- Comment me souviendrais-je encore du sanglot
Rauque et du cauchemar plein d'averse des berges,
Lorsque baignent tes bras, tes hanches, tes seins vierges,
Dans cette étoffe bleue et douce comme une eau ?

A genoux devant toi, toute blancheur, j'abjure
Les ténèbres qui nourrissaient mon rêve amer:
Je ne veux plus porter en moi comme une blessure
Que le génie ardent et profond de la chair !


Contradiction


Ma jeunesse passait, souriante et funèbre,
Attendant les bonheurs qui nous viennent trop tard,
Et, devant moi, mes yeux plus noirs que la ténèbre
Répandaient l'ombre en feu de leur grave regard.

Je cherchais en silence une âme, mon aînée,
Qui me pliât sous un baiser prodigieux,
Et des yeux plus obscurs encore que mes yeux
Où sombrerait ma vie âpre et passionnée.

Un désir d'émouvante et fatale pâleur
M'attirait vers de lourds parfums, vers des mollesses,
Vers un noir océan, vers un nuit de tresses
Défaites, où rouler, où plonger jusqu'au coeur...

Quand je voulais la proie à jamais abattue
Sous mes dix ongles d'or crispés jalousement,
Celle a qui je pourrais, géniale et têtue,
Donner enfin mes sens impérieux d'amant,

Pourquoi devant mes yeux qui dévoraient le monde
Vins-tu, blanche et flexible en souriant un peu,
Clignant, sous ta crinière indiciblement blonde,
Tes cils froids où s'aiguise un regard dur et bleu ?

Pourquoi vins-tu, si dissemblable de mon rêve,
Jeter ton doux ricanement à mon sanglot,
M'apporter ton amour si durable et si brève
Qui demeure et s'enfuit ensemble comme l'eau ?...

Cet inquiet baiser qui jamais ne s'attarde,
Souhaitais-je en nourrir mon désir emporté ?
Ai-je rêvé sentir sur mon âme hagarde
La danse de ton vice et de ta vérité ?

T'ai-je appelée, O toi qui n'es pas le mensonge...


Retour


Quand je te quitte au soir avec le feu de forge
De mon cœur qui flamboie et bat dans le vent froid,
Le goût de mes sanglots me reste dans la gorge,
Ta beauté toute nue est encore sur moi.

Et l'horreur et l'effroi de ma béatitude
Où l'orgueil fut vaincu par la sensation
Emportent furieusement ma passion
Vers un rêve d'obscure et dure solitude.

- Ah ! pouvoir m'en aller par la rue et la nuit
Avec ton seul cœur plein du regret de ma joie,
Ah ! m'en aller pressée et ricanante, en proie
A mon mal, sous un ciel d'où la lune s'enfuit !

M'en aller, m'en aller, noire comme une veuve
Et violente et triste à mourir, à mourir !
Avec soudain le goût sinistre de courir,
Le long des ponts, vers l'eau tentatrice du fleuve !


La bête


Nous pencherons sur toi notre corps et notre âme,
Bouche intime, nudité de la nudité,
Tendre et mystérieux repli de la beauté,
Rose coquille où vit la passion des femmes !

Lorsque, pour t'adorer, nous plions le genou,
L'odeur de tout l'amour exalte nos narines,
Et, sous notre baiser, ton plaisir a le goût
De goémons mouillés et des bêtes marines,

Toi de chair délicate et crue, étrange cœur
Du monde, rétractile et secrète gencive,
Bête terrible, bête au guet, bête lascive,
Bête éternelle, - O joie !... O douleur !... O douceur !...


Possesion


Un frôlement suffit pour abattre ma force,
Un frôlement de mon amante.
Quand sa bouche frémit sur ma bouche dormante,
Son baiser entre en moi comme une lame torse.

Mais, par certaines nuits, si nous couchons ensemble,
Je ne suis plus rien qu'une proie
Qui se débat contre elle et rit et pleure et tremble,
Et va mourir de joie, et va mourir de joie !...

Elle est belle... Je l'aime... Ah ! quelle chose au monde
Pourrait m'arracher d'elle
Qui tendit à jamais cette corde profonde
Dans mon âme d'orgueil si sombre et si charnelle ?...


Refus


De l'ombre ; des coussins ; la vitre où se dégrade
Le jardin ; un repos incapable d'efforts.
Ainsi semble dormir la femme « enfant malade »
Qui souffre aux profondeurs fécondes de son corps.

Ainsi je songe... Un jour, un homme pourrait naître
De ce corps mensuel, et vivre par delà
Ma vie, et longuement recommencer mon être
Que je sens tant de fois séculaire déjà;

Je songe qu'il aurait mon visage sans doute,
Mes yeux épouvantés, noirs et silencieux,
Et que peut-être, errant et seul avec ces yeux,
Nul ne prendrait sa main pour marcher sur la route.

Ayant trop écouté le hurlement humain,
J'approuve dans mon cœur l'œuvre libératrice
De ne pas m'ajouter moi-même un lendemain
Pour l'orgueil et l'horreur d'être une génitrice...
— Et parmi mes coussins pleins d'ombre, je m'enivre
De ma stérilité qui saigne lentement.


Sanglot


Le souvenir dansant de toutes tes aimées
Rode en silence auprès de mon cœur plein d'effroi.
Malgré la nuit de joie et ses portes fermées,
Je ne suis pas seule avec toi.

Doucement prise au pli sublime des étoffes,
Ma sombre passion gémit dans tes genoux;
Mais, au rythme muet de nos charnelles strophes,
Gomorrhe brûle autour de nous !...

Je ne pleurerai pas le remords des damnées.
Je pleurerai de voir, trésor irrespecté,
Dans tes mains sans ferveur et sans virginité
Toutes mes richesses données.


Fugue

 
Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soif
S'uniront-elles ?...
Au coeur de nos fêtes charnelles,
Que ne puis-je te prendre et boire en un baiser ?

Mon corps sur ton corps est posé,
Je me penche...
Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soir,
Où trouver le baiser double qui les étanche ?

Que ne puis-je te prendre et boire en un baiser ?
Comment nous joindre,
Si, telle qu'une source agile tu t'enfuis
Dès que tu vois mon âme poindre ?

Eau claire, ah! je voudrais te boire ! Ah! je ne puis !...
- Au coeur de nos fêtes charnelles,
Ton âme d'eau fuyante et mon âme de soif
S'uniront-elles ?...


Belle nuit


La lune était aux cieux à l'heure de minuit
Comme une grande perle au front noir de la nuit.
Tout dormait et j'étais comme seule sur terre.
J'ai regardé la lune étrange et solitaire.
Sur laquelle, Sapho, se sont fixés tes yeux
Aux temps antiques quand, de ton pas orgueilleux,
Tu hantais par les nuits l'île coloniale,
Toute seule, levant ta tête géniale
Vers le ciel où mettait l'astre son pâle jour.
C'est alors qu'à ta lyre, ô Muse de l'amour !
O Muse du désir et des folles tendresses,
Frissonnaient tes beaux doigts habiles aux caresses
Et que chantait parmi la marée et les vents
Ta bouche ivre aux baisers complexes et savants...
Oh ! de songer tout bas qu'à cette lune blême
Tes yeux s'étaient rivés, grande Sapho, de même
Que les miens quand, parmi le sommeil de la nuit,
Je veillais seule avec mon éternel ennui !
Prêtresse de l'amour qu'ils appellent infâme,
O Sapho ! qu'a donc pu devenir ta grande âme ?
Sous la lune qui vit ta joie et ta douleur,
Je t'ai chantée, aimée, admirée en mon coeur,
Moi poétesse vierge, ô toi la poétesse
Courtisane, ô toi l'aigle orgueilleuse, l'Altesse !


Fin


J'ai porté ton amour au cœur comme un couteau,
Il ne m'a pas laissé même de cicatrice.
La solitude en moi revient, dominatrice:
Peut-être t'ai-je aimée ou trop tard ou trop tôt.

Maintenant l'amitié, plus triste que la haine,
Sans doute pour toujours nous unit sans frisson.
Tes yeux ne brûlent plus mon âme de garçon,
Et je te tiens la main sans plaisir et sans peine.

Mon désir s'était pris aux fils de tes cheveux.
Mais ta proie est perdue, et plus rien ne t'en reste
Qu'une âme sans élan dans une chair sans geste.
L'amour est mort: demeure... Ou va t'en si tu veux.


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