Marie Nizet

Poèmes d'amour
La bouche

La torche

Abandon

La Mémoire

L'été

Fins dernières

  La bouche

Ni sa pensée, en vol vers moi par tant de lieues,
Ni le rayon qui court sur son front de lumière,
Ni sa beauté de jeune dieu qui la première 
Me tenta, ni ses yeux - ces deux caresses bleues ;

Ni son cou ni ses bras, ni rien de ce qu'on touche,
Ni rien de ce qu'on voit de lui ne vaut sa bouche
Où l'on meurt de plaisir et qui s'acharne à mordre,

Sa bouche de fraîcheur, de délices, de flamme,
Fleur de volupté, de luxure et de désordre,
Qui vous vide le coeur et vous boit jusqu'à l'âme...


Recueil:  Pour Axel de Missie

  La torche

Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir, 
Son champ de jouissance et son jardin d'extase 
Où se retrouve encor le goût de son plaisir
Comme un rare parfum dans un précieux vase.

Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouis
Dans l'émerveillement qu'il traînait à sa suite
Et qui gardez au fond de vous, comme en deux puits,
Le reflet persistant de sa beauté détruite. 

Je vous aime, mes bras, qui mettiez à son cou
Le souple enlacement des languides tendresses.
Je vous aime, mes doigts experts, qui saviez où
Prodiguer mieux le lent frôlement des caresses.
 
Je vous aime, mon front, où bouillonne sans fin
Ma pensée à la sienne à jamais enchaînée
Et pour avoir saigné sous sa morsure, enfin,
Je vous aime surtout, ô ma bouche fanée.

Je vous aime, mon coeur, qui scandiez à grands coups
Le rythme exaspéré des amoureuses fièvres,
Et mes pieds nus noués aux siens et mes genoux
Rivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres...   

Je vous aime ma chair, qui faisiez à sa chair
Un tabernacle ardent de volupté parfaite 
Et qui preniez de lui le meilleur, le plus cher, 
Toujours rassasiée et jamais satisfaite.

Et je t'aime, ô mon âme avide, toi qui pars
- Nouvelle Isis - tentant la recherche éperdue 
Des atomes dissous, des effluves épars
De son être où toi-même as soif d'être perdue.
   
Je suis le temple vide où tout culte a cessé 
Sur l'inutile autel déserté par l'idole ; 
Je suis le feu qui danse à l'âtre délaissé, 
Le brasier qui n'échauffe rien, la torche folle... 

Et ce besoin d'aimer qui n'a plus son emploi 
Dans la mort, à présent retombe sur moi-même. 
Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moi 
Résorbé, c'est bien vous que j'aime si je m'aime.


Recueil:  Pour Axel de Missie

  Abandon

Je sais qu'à ton désir tu t'es abandonnée.
Je sais que ses baisers ont marbré ton cou nu.
Qu'importe ! Je me suis en toi-même incarnée,
Et que t'a-t-il donné qui ne me fût rendu ?

Au sommet de l'amour il ne pouvait atteindre
Sans évoquer l'image absente qu'il gardait.
C'est moi qui lui donnais la force de t'étreindre,
En ta personne, enfin, c'est moi qu'il possédait !

Et c'est là mon triomphe et c'est là le mystère
D'un simulacre vain qui suffit à ton coeur.
Mais tu restes mon ombre et tu n'es que le verre
Où, s'il a soif, il boit l'amour en mon honneur.


Recueil:  Pour Axel de Missie

  La Mémoire

Nous sommes plus mêlés l’un à l’autre aujourd’hui 
Que le mercure et l’or réduits en amalgame ; 
Et l’on ne peut pas plus me séparer de lui 
Que l’arbre de l’écorce et que l’air de la flamme. 
  
La mort sournoise a fait en fait le sombre jeu 
De laisser retomber sur lui la morne porte. 
J’ai prolongé sa vie avec la mienne un peu... 
Il ne sera bien mort que quand je serai morte. 
  
Je suis le grain d’encens fumant sur son autel, 
La châsse de vermeil, le vivant reliquaire 
Où dort splendidement son beau cœur immortel ; 
Je suis la lampe d’or au fond du sanctuaire ; 
  
Je suis toutes les fleurs qui se fanent devant 
Son image présente et sa tombe lointaine, 
Et les pleurs de mes yeux coulent dorénavant 
En son honneur, ainsi qu’une amère fontaine. 
   
Je suis le lin du drap dont on fit son linceul, 
Le bois de son cercueil, la dalle de sa tombe 
Où j’ai muré mon âme afin qu’il soit moins seul 
Dans ce définitif silence où tout retombe... 
  
Son cœur mort et le mien tiennent au même fil ; 
Il est ma longue nuit, ma ténébreuse aurore... 
Mon cerveau défaillant même l’oubliât-il 
Que mon sang et ma chair s’en souviendraient encore. 
  
L’oublier ! Si je peux, âme usée et corps las, 
Commettre enfin la faute indigne et sans seconde, 
Je sais que, pour la perte effroyable du monde, 
Le soleil de demain ne se lèvera pas !


Recueil:  Pour Axel de Missie (1923)

  L'été

Nous rôdons par les blés roussis que midi brûle.
Une fièvre amoureuse en nos veines circule.
Nous nous sommes couchés aux pentes des talus,
Sous le ciel bleu, moins bleu que le bleu de nos âmes,
Sous un soleil moins fort, moins ardent que la flamme
Qui consume nos sens... Et nous n'en pouvons plus.

Puis nous avons cherché les étangs et les saules.
J'ai posé mes deux mains, ainsi, sur vos épaules,
Afin de m'absorber mieux en votre beauté...
Et d'elle j'ai joui plus que je ne puis le dire
Et de vous je me suis grisée, et j'ai vu rire,
Dans vos yeux clairs, le rire immense de l'Eté.

  Fins dernières

C’est fête aujourd’hui, mon amour,
Je viens frapper à votre porte.
Notre bonheur est de retour :
Vous êtes mort et je suis morte.
 
Faites-moi, dans ce lit sans draps,
Une place, que je me couche
Entre ce qui fut vos deux bras,
Près de ce qui fut votre bouche.
 
Nous allons à deux nous plonger
Dans le Grand Tout qui nous réclame
Nos corps vont se désagréger
Pour un effroyable amalgame.
 
Notre chair, lambeau par lambeau,
Va se dissoudre en pourriture,
Reprise, à travers le tombeau,
Par le creuset de la nature ;
 
Nos os, par un beau soir d’été,
Tomberont les uns sur les autres...
Ne plus savoir — ô volupté ! —
Quels sont les miens, quels sont les vôtres !
 
À leur tour ils s’effriteront
En une impalpable poussière
Et tels, enfin, ils monteront
Dans un infini de lumière.
 
Nos atomes purifiés,
Emportés par le vent qui passe,
Comme en des vols extasiés,
S’éparpilleront dans l’espace.
 
Et sous les évolutions
D’éternelles métamorphoses
Nous danserons dans les rayons
Où nous ferons fleurir les roses.
Marie Nizet (°1859; †1922)
Marie Nizet était une romancière et poètesse belge. 
Elle s'intéressait très jeune aux causes sociales 
et les pays slaves, notamment la Roumanie. À dix-
huit ans, elle débutait avec deux poèmes, 'Moscou' 
et 'Bucarest' dans un journal français.
En 1878 elle publiait un des premiers romans 
de vampire*. Bien avant 'Dracula' de Bram Stocker 
(1897), mais après 'The Vampyre' (avril 1819) 
de John Polidori.
Devenue épouse (Mme Mercier) et mère, elle divorce 
bientôt après un marriage malheureux et doit élever 
seule son enfant. Un recueil posthume paraît en 1923, 
réunissant des poèmes amoureux et passionnés 
dédiés à son amant Cecil Axel-Veneglia.

Bibliographie:

*Le Capitaine Vampire (1879)
Pour Axel de Missie (1923, posthume)

Louise Labé
XXIV sonnets


Anna de Noailles
Poèmes


Anna de Noailles
Bittô


M. Desbordes Valmore
Amour


M. Desbordes Valmore
Florilège


M. Desbordes Valmore
Fleur d'enfance


Mélanie Waldor
Dors à mes pieds


Renée Vivien
Florilège 1


Renée Vivien
Florilège 2


Renée Vivien
Florilège 3


Louise Ackermann
L'amour et la mort


Cécile Sauvage
Tu tettes le lait pur


Lucie Delarue
Poèmes lesbiens


Lucie Delarue
Poèmes échequéens


Lucie Delarue
Le Normandie


Marie Nizet
La torche in het Nederlands


Dead Poetesses Society


Club des poétesses


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