Le cabinet de toilette Le Lendemain La discrétion Le remède dangereux Dépit L'absence La Frayeur Billet Demain Il est trop tard Que le bonheur arrive lentement |
Le cabinet de toiletteVoici le cabinet charmant où les grâces font leur toilette. Dans cette amoureuse retraite j' éprouve un doux saisissement. Tout m' y rappelle ma maîtresse, tout m' y parle de ses attraits, je crois l' entendre, et mon ivresse la revoit dans tous les objets. Ce bouquet, dont l' éclat s' efface, toucha l' albâtre de son sein; il se dérangea sous ma main, et mes lèvres prirent sa place. Ce chapeau, ces rubans, ces fleurs, qui formoient hier sa parure, de sa flottante chevelure conservent les douces odeurs. Voici l' inutile baleine où ses charmes sont en prison. J' aperçois le soulier mignon que son pied remplira sans peine. Ce lin, ce dernier vêtement... il a couvert tout ce que j' aime; ma bouche s' y colle ardemment, et croit baiser dans ce moment les attraits qu' il baisa lui-même. Cet asile mystérieux de Vénus sans doute est l' empire. Le jour n' y blesse point mes yeux; plus tendrement mon cœur soupire ; l' air et les parfums qu' on respire de l' amour allument les feux. Parois, ô maîtresse adorée ! J' entends sonner l' heure sacrée qui nous ramène les plaisirs ; du temps viens connaître l' usage, et redoubler tous les désirs qu' a fait naître ta seule image. ![]() Le Lendemain
A Éléonore
Enfin, ma chère Éléonore,
Tu l' as connu ce péché si charmant
Que tu craignais, même en le désirant;
En le goûtant, tu le craignais encore.
Eh bien, dis-moi; qu' a-t-il donc d' effrayant?
Que laisse-t-il après lui dans ton âme?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L'étonnement de sa nouvelle flamme,
Un doux regret, et surtout un désir.
Déjà la rose aux lis de ton visage
Mêle ses brillantes couleurs;
Dans tes beaux yeux, à la pudeur sauvage
Succèdent les molles langueurs,
Qui de nos plaisirs enchanteurs
Sont à la fois la suite et le présage.
Déjà ton sein doucement agité,
Avec moins de timidité
Repousse la gaze légère
Qu' arrangea la main d' une mère,
Et que la main du tendre amour,
Moins discrète et plus familière,
Saura déranger à son tour.
Une agréable rêverie
Remplace enfin cet enjouement,
Cette piquante étourderie,
Qui désespéraient ton amant;
Et ton âme plus attendrie
S'abandonne nonchalamment
Au délicieux sentiment
D'une douce mélancolie.
Ah! Laissons nos tristes censeurs
Traiter de crime abominable
Le seul charme de nos douleurs,
Ce plaisir pur, dont un dieu favorable
Mit le germe dans tous les coeurs.
Ne crois pas à leur imposture;
Leur zèle barbare et jaloux
Fait un outrage à la nature;
Non, le crime n' est pas si doux.
Esther Lelièvre, une jeune créole de treize ans -"son écolière en amour"- était la muse de Parny sous le nom d’Eléonore. ![]() La discrétionO la plus belle des maîtresses! Fuyons dans nos plaisirs la lumière et le bruit; Ne disons point au jour les secrets de la nuit; Aux regards inquiets dérobons nos caresses. L’amour heureux se trahit aisément. Je crains pour toi les yeux d’une mère attentive; Je crains ce vieil Argus, au coeur de diamant, Dont la vertu brusque et rétive Ne s’adoucit qu’à prix d’argent. Durant le jour tu n’es plus mon amante. Si je m’offre à tes yeux, garde-toi de rougir; Défends à ton amour le plus léger soupir; Affecte un air distrait; que ta voix séduisante Évite de frapper mon oreille et mon coeur; Ne mets dans tes regards ni trouble ni langueur. Hélas! de mes conseils je me repens d’avance. Ma chère Éléonore, au nom de nos amours, N’imite pas trop bien cet air d’indifférence: Je dirois, "C’est un jeu "; mais je craindrois toujours.'Poésies érotiques' (1778) ![]() Le remède dangereuxO toi, qui fus mon écolière En musique, et même en amour, Viens dans mon paisible séjour Exercer ton talent de plaire. Viens voir ce qu’il m’en coûte à moi, Pour avoir été trop bon maître. Je serois mieux portant peut-être, Si moins assidu près de toi, Si moins empressé, moins fidèle, Et moins tendre dans mes chansons, J’avais ménagé des leçons Où mon coeur mettoit trop de zèle. Ah! viens du moins, viens appaiser Les maux que tu m’as faits, cruellé ! Ranime ma langueur mortelle; Viens me plaindre, et qu’un seul baiser Me rende une Santé nouvelle. Fidèle à mon premier penchant, Amour, je te fais le serment De la perdre encore avec elle.'Poésies érotiques' (1778) ![]() DépitOui, pour jamais Chassons l’image De la volage Que j’adorois. A l’infidelle Cachons nos pleurs, Aimons ailleurs; Trompons comme De sa beauté Qui vient d’éclore Son coeur encore Est trop flatté. Vaine et coquette, Elle rejette Mes simples voeux Fausse et légère, Elle veut plaire A d’autres yeux. Qu’elle jouisse De mes regrets; A ses attraits Qu’elle applaudisse. L’âge viendra; L’essaim des Grâces.'Poésies érotiques' (1778) ![]() L'absenceHuit jours sont écoulés depuis que dans ces plaines Un devoir importun a retenu mes pas. Croyez à ma douleur, mais ne l'éprouvez pas. Puissiez-vous de l'amour ne point sentir les peines! Le bonheur m'environne en ce riant séjour. De mes jeunes amis la bruyante allégresse Ne peut un seul moment distraire ma tristesse; Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour. Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre, Je demande à la nuit, je redemande au jour Cet objet adoré qui ne peut plus m'entendre. Loin de vous autrefois je supportais l'ennui; L'espoir me consolait : mon amour aujourd'hui Ne sait plus endurer les plus courtes absences. Tout ce qui n'est pas vous me devient odieux. Ah! vous m'avez ôté toutes mes jouissances; J'ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux. Vous seule me restez, ô mon Eléonore! Mais vous me suffirez, j'en atteste les dieux; Et je n'ai rien perdu, si vous m'aimez encore.'Poésies érotiques' (1778) ![]() La FrayeurTe souvient-il, ma charmante maîtresse, De cette nuit où mon heureuse adresse Trompa l'Argus qui garde tes appas ? Furtivement j'arrivai dans tes bras. Tu résistait ; mais ta bouche vermeille A mes baisers se dérobait en vain; Chaque refus amenait un larcin. Un bruit subit effraya ton oreille, Et d'un flambeau tu vis l'éclat lointain. Des voluptés tu passas à la crainte; L'étonnement vint resserrer soudain Ton faible coeur palpitant sous ma main; Tu murmurais ; je riais de ta plainte; Je savais trop que le dieu des amants Sur nos plaisirs veillait en ces moments. Il vit tes pleurs ; Morphée, à sa prière, Du vieil Argus que réveillaient nos jeux Ferma bientôt et l'oreille et les yeux, Et de son aile enveloppa ta mère. L'Aurore vint, plus tôt qu'à l'ordinaire, De nos baisers interrompre le cours; Elle chassa les timides Amours: Mais ton sourire, peut-être involontaire, Leur accorda le rendez-vous du soir. Ah ! si les dieux me laissaient le pouvoir De dispenser la nuit et la lumière, Du jour naissant la jeune avant-courrière Viendrait bien tard annoncer le Soleil; Et celui-ci dans sa course légère Ne ferait voir au haut de l'hémisphère Qu'une heure ou deux son visage vermeil. L'ombre des nuits durerait davantage, Et les amours auraient plus de loisirs. De mes instants l'agréable partage Serait toujours au profit du plaisir. Dans un accord réglé par la sagesse, A mes amis j'en donnerais un quart; Le doux sommeil aurait semblable part, Et la moitié serait pour ma maîtresse. ![]() BilletApprenez ma belle, Qu’à minuit sonnant, Une main fidèle, Une main d’amant Ira doucement, Se glissant dans l’ombre, Tourner les verrous Qui dès la nuit sombre Sont tirés sur vous. Apprenez encore Qu’un amant abhorre Tout voile jaloux. Pour être plus tendre, Soyez sans atours, Et songez à prendre L’habit des amours.'Poésies érotiques' (1778) ![]() DemainVous m’amusez par des caresses, Vous promettez incessamment, Et vous reculez le moment Qui doit accomplir vos promesses. DEMAIN, dites-vous tous les jours. L’impatience me dévore; L’heure qu’attendent les Amours Sonne enfin, prêt de vous j’accours; DEMAIN, répétez-vous encore, Rendez grâce au dieu bienfaisant Qui vous donna jusqu’à présent L’art d’être tous les jours nouvelle; Mais le Temps, du bout de son aile, Touchera vos traits en passant; Dès DEMAIN vous serez moins belle, Et moi peut-être moins pressant. ![]() Il est trop tardRappelez-vous ces jours heureux, Où mon cœur crédule et sincère Vous présenta ses premiers vœux. Combien alors vous m’étiez chère! Quels transports! quel égarement! Jamais on ne parut si belle Aux yeux enchantés d’un amant; Jamais un objet infidèle Ne fut aimé plus tendrement. Le temps sut vous rendre volage; Le temps a su m’en consoler. Pour jamais j’ai vu s’envoler Cet amour qui fut votre ouvrage: Cessez donc de le rappeler. De mon silence en vain surprise, Vous semblez revenir à moi; Vous réclamez en vain la foi Qu’à la vôtre j’avais promise: Grâce à votre légèreté, J’ai perdu la crédulité Qui pouvait seule vous la rendre. L’on n’est bien trompé qu’une fois. De l’illusion, je le vois, Le bandeau ne peut se reprendre. Échappé d’un piète menteur, L’habitant ailé du bocage Reconnaît et fuit l’esclavage Que lui présente l’oiseleur. ![]() Que le bonheur arrive lentementQue le bonheur arrive lentement! Que le bonheur s'éloigne avec vitesse! Durant le cours de ma triste jeunesse, Si j'ai vécu, ce ne fut qu'un moment. Je suis puni de ce moment d'ivresse. L'espoir qui trompe a toujours sa douceur, Et dans nos maux du moins il nous console; Mais loin de moi l'illusion s'envole, Et l'espérance est morte dans mon cœur. Ce cœur, hélas! que le chagrin dévore, Ce cœur malade et surchargé d'ennui, Dans le passé veut ressaisir encore De son bonheur la fugitive aurore, Et tous les biens qu'il n'a plus aujourd'hui; Mais du présent l'image trop fidèle Me suit toujours dans ces rêves trompeurs, Et sans pitié la vérité cruelle Vient m'avertir de répandre des pleurs. J'ai tout perdu; délire, jouissance, Transports brûlants, paisible volupté, Douces erreurs, consolante espérance, J'ai tout perdu : l'amour seul est resté.'Poésies érotiques' Chevalier Evariste de Forges de Parny (1753-1814) ![]() |

