Evariste Parny

Elégies


Bel arbre


Bel arbre, pourquoi conserver 
Ces deux noms qu'une main trop chère 
Sur ton écorce solitaire 
Voulut elle-même graver ? 
Ne parle plus d'Eléonore ; 
Rejette ces chiffres menteurs : 
Le temps a désuni les cœurs 
Que ton écorce unit encore.


D'un long sommeil


D'un long sommeil, j'ai goûté la douceur, 
Sous un ciel pur, qu'elle embellit encore, 
A mon réveil j'ai vu briller l'aurore ; 
Le dieu du jour la suit avec lenteur. 
Moment heureux ! la nature est tranquille ; 
Zéphyre dort sur la fleur immobile ; 
L'air plus serein a repris sa fraîcheur, 
Et le silence habite mon asile. 
Mais quoi ! le calme est aussi dans mon cœur ! 
Je ne vois plus la triste et chère image 
Qui s'offrait seule à ce cœur tourmenté ; 
Et la raison, par sa douce clarté, 
De mes ennuis dissipe le nuage. 
Toi, que ma voix implorait chaque jour, 
Tranquillité, si longtemps attendue, 
Des cieux enfin te voilà descendue, 
Pour remplacer l'impitoyable amour. 
J'allais périr ; au milieu de l'orage 
Un sûr abri me sauve du naufrage ; 
De l'aquilon j'ai trompé la fureur ; 
Et je contemple, assis sur le rivage, 
Des flots grondants la vaste profondeur. 
Fatal objet, dont j'adorai les charmes, 
A ton oubli je vais m'accoutumer. 
Je t'obéis enfin ; sois sans alarmes ; 
Je sens pour toi mon âme se fermer. 
Je pleure encor ; mais j'ai cessé d'aimer. 
Et mon bonheur fait seul couler mes larmes. 


Rappelez-vous


Rappelez-vous ces jours heureux, 
Où mon cœur crédule et sincère 
Vous présenta ses premiers vœux. 
Combien alors vous m’étiez chère ! 
Quels transports ! quel égarement ! 
Jamais on ne parut si belle 
Aux yeux enchantés d’un amant ; 
Jamais un objet infidèle 
Ne fut aimé plus tendrement. 
Le temps sut vous rendre volage ; 
Le temps a su m’en consoler. 
Pour jamais j’ai vu s’envoler 
Cet amour qui fut votre ouvrage : 
Cessez donc de le rappeler. 
De mon silence en vain surprise, 
Vous semblez revenir à moi ; 
Vous réclamez en vain la foi 
Qu’à la vôtre j’avais promise : 
Grâce à votre légèreté, 
J’ai perdu la crédulité 
Qui pouvait seule vous la rendre. 
L’on n’est bien trompé qu’une fois. 
De l’illusion, je le vois, 
Le bandeau ne peut se reprendre. 
Échappé d’un piète menteur, 
L’habitant ailé du bocage 
Reconnaît et fuit l’esclavage 
Que lui présente l’oiseleur. 


Par cet air


Par cet air de sérénité, 
Par cet enjouement affecté 
D'autres seront trompés peut-être, 
Mais mon cœur vous devine mieux ; 
Et vous n'abusez point des yeux 
Accoutumés à vous connaître. 
L'esprit vole à votre secours, 
Et malgré vos soins, son adresse 
Ne peut égayer vos discours ; 
Vous souriez, mais c'est toujours 
Le sourire de la tristesse. 
Vous cachez en vain vos douleurs, 
Vos soupirs se font un passage ; 
Les roses de votre visage 
Ont perdu leurs vives couleurs ; 
Déjà vous négligez vos charmes ; 
Ma voix fait naître vos alarmes ; 
Vous abrégez nos entretiens ; 
Et vos yeux, noyés dans les larmes, 
Evitent constamment les miens ; 
Ainsi donc mes peines cruelles 
Vont s'augmenter de vos chagrins ! 
Malgré les dieux et les humains, 
Je le vois, nos cœurs sont fidèles. 
Objet du plus parfait amour, 
Unique charme de ma vie, 
O maîtresse toujours chérie 
Faut-il te perdre sans retour ? 
Ah ! faut-il que ton inconstance 
Ne te donne que des tourments ? 
Si du plus tendre des amants 
La prière a quelque puissance, 
Trahis mieux tes premiers serments ; 
Que ton cœur me plaigne et m'oublie, 
Permets à de nouveaux plaisirs 
D'effacer les vains souvenirs 
Qui causent ta mélancolie. 
J'ai bien assez de mes malheurs. 
J'ai pu supporter tes rigueurs, 
Ton inconstance, tes froideurs, 
Et tout le poids de ma tristesse ; 
Mais je succombe et ma tendresse 
Ne peut soutenir tes douleurs.


Calme des sens


Calme des sens, paisible Indifférence, 
Léger sommeil d'un cœur tranquillisé, 
Descends du ciel ; éprouve ta puissance 
Sur un amant trop longtemps abusé. 
Mène avec toi l'heureuse Insouciance, 
Les Plaisirs purs qu'autrefois j'ai connus, 
Et le Repos que je ne trouve plus ; 
Mène surtout l'Amitié consolante 
Qui s'enfuyait à l'aspect des Amours, 
Et des Beaux-Arts la famille brillante, 
Et la Raison que je craignais toujours. 
Des passions j'ai trop senti l'ivresse ; 
Porte la paix dans le fond de mon cœur : 
Ton air serein ressemble à la sagesse, 
Et ton repos est presque le bonheur. 
Il est donc vrai : l'amour n'est qu'un délire ! 
Le mien fut long ; mais enfin je respire, 
Je vais renaître ; et mes chagrins passés, 
Mon fol amour, les pleurs que j'ai versés, 
Seront pour moi comme un songe pénible 
Et douloureux à nos sens éperdus, 
Mais qui, suivie d'un réveil pluis paisible, 
Nous laisse à peine un souvenir confus. 


Demain


Vous m’amusez par des caresses, 
Vous promettez incessamment, 
Et vous reculez le moment 
Qui doit accomplir vos promesses. 
Demain, dites-vous tous les jours. 
L’impatience me dévore ; 
L’heure qu’attendent les Amours 
Sonne enfin, prêt de vous j’accours ; 
Demain, répétez-vous encore, 
Rendez grâce au dieu bienfaisant 
Qui vous donna jusqu’à présent 
L’art d’être tous les jours nouvelle ; 
Mais le Temps, du bout de son aile, 
Touchera vos traits en passant ; 
Dès Demain vous serez moins belle, 
Et moi peut-être moins pressant.


J'ai cherché


J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux ; 
J'ai fui les lieux charmants qu'embellit l'infidèle, 
Caché dans ces forêts dont l'ombre est éternelle, 
J'ai trouvé le silence, et jamais le repos. 
Par les sombres détours d'une route inconnue 
J'arrive sur ces monts qui divisent la nue : 
De quel étonnement tous mes sens sont frappés ! 
Quel calme ! quels objets ! quelle immense étendue ! 
La mer paraît sans borne à mes regards trompés, 
Et dans l'azur des cieux est au loin confondue. 
Le zéphyr en ce lieu tempère les chaleurs, 
De l'aquilon parfois on y sent les rigueurs, 
Et tandis que l'hiver habite ces montagnes, 
Plus bas l'été brûlant dessèche les campagnes. 

Le volcan dans sa course a dévoré ces champrs ; 
La pierre calcinée atteste son passage : 
L'arbre y croît avec peine, et l'oiseau par ses chants 
N'a jamais égayé ce lieu triste et sauvage. 
Tout se tait, tout est mort ; mourez, honteux soupirs, 
Mourez importuns souvenirs 
Qui me retracez l'infidèle ; 
Mourez tumultueux désirs ; 
Ou soyez volages comme elle. 
Ces bois ne peuvent me cacher ; 
Ici même, avec tous ses charmes, 
L'ingrate encor me vient chercher ; 
Et son nom fait couler des larmes 
Que le temps aurait dû sécher. 
O dieux ! ô rendez-moi ma raison égarée ; 
Arrachez de mon cœur cette image adorée ; 
Eteignez cet amour qu'elle vient rallumer, 
Et qui remplit encor mon âme tout entière, 
Ah ! l'on devrait cesser d'aimer 
Au moment qu'on cesse de plaire. 
Tandis qu'avec mes pleurs la plainte et les regrets 
Coulent de mon âme attendrie, 
J'avance, et de nouveaux objets 
Interrompent ma rêverie. 
Je vois naître à mes pieds ces ruisseaux différents 
Qui, changés tout à coup en rapides torrents, 
Traversent à grand bruit les ravines profondes, 
Roulent avec leurs flots le ravage et l'horreur, 
Fondent sur le rivage, et vont avec fureur 
Dans l'océan troublé précipiter leurs ondes. 
Je vois des rocs noircis, font le front orgueilleux 
S'élève et va frapper les cieux. 
Le temps a gravé sur leurs cimes 
L'empreinte de la vétusté. 
Mon œil rapidement porté 
De torrents en torrents, d'abîmes en abîmes, 
S'arrête épouvanté. 
O nature ! qu'ici je ressent son empire ! 
J'aime de ce désert la sauvage âpreté ; 
De tes travaux hardis j'aime la majesté ; 
Oui, ton horreur me plaît, je frissonne et j'admire. 

Dans ce séjour transuille, aux regards des humains 
Que ne puis-je cacher le reste de ma vie ! 
Que ne puis-je du moins y laisser mes chagrins ! 
Je venais oublier l'ingrate qui m'oublie, 
Et ma bouche indiscrète a prononcé son nom ; 
Je l'ai redit cent fois, et l'écho solitaire 
De ma voix douloureuse a prolongé le son ; 
Ma main l'a gravé sur la pierre ; 
Au mien il est entrelacé. 
Un jour, le voyageur sous la moussé légère, 
De ces noms connus à Cythère 
Verra quelque reste effacé. 
Soudain il s'écriera : «Son amour fut extrême ; 
Il chanta sa maîtresse au fond de ces déserts. 
Pleurons sur ses malheurs et relisons les vers 
Qu'il soupira dans ce lieu même. »


Rappelez-vous


Rappelez-vous ces jours heureux, 
Où mon cœur crédule et sincère 
Vous présenta ses premiers vœux. 
Combien alors vous m’étiez chère ! 
Quels transports ! quel égarement ! 
Jamais on ne parut si belle 
Aux yeux enchantés d’un amant ; 
Jamais un objet infidèle 
Ne fut aimé plus tendrement. 
Le temps sut vous rendre volage ; 
Le temps a su m’en consoler. 
Pour jamais j’ai vu s’envoler 
Cet amour qui fut votre ouvrage : 
Cessez donc de le rappeler. 
De mon silence en vain surprise, 
Vous semblez revenir à moi ; 
Vous réclamez en vain la foi 
Qu’à la vôtre j’avais promise : 
Grâce à votre légèreté, 
J’ai perdu la crédulité 
Qui pouvait seule vous la rendre. 
L’on n’est bien trompé qu’une fois. 
De l’illusion, je le vois, 
Le bandeau ne peut se reprendre. 
Échappé d’un piète menteur, 
L’habitant ailé du bocage 
Reconnaît et fuit l’esclavage 
Que lui présente l’oiseleur.


'Elégies' (1784)

Chevalier Evariste de Forges de Parny
(1753-1814)





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