Pierre de Ronsard


(°1524 †1585)

Les Bacchanales


Debout ! J'enten la brigade
J'oy l'aubade
De nos amis enjoüez,
Qui pour nous esveiller sonnent et entonnent
Leur chalumeaux enroüez.

J'entr'oy desjà la guiterre,
J'oy la terre
Qui tressaute sous leur pas;
J'enten la libre cadence
De leur danse,
Qui trepigne sans compas.

Corydon, ouvre la porte,
Qu'on leur porte
Dés la poincte du matin
Jambons, pastez et saucices,
Sacrifices
Qu'on doit immoler au vin.

Dieu gard la sçavante trope ;
Calliope * 
Honore vostre renom,
Bellay, Baïf, et encores
Toy qui dores
La France en l'or de ton nom.

Le long des ondes sacrées,
Par les prées,
Couronnez de saules vers,
Au son des ondes jazardes
Trepillardes,
A l'envi ferez des vers.

Moy, petit, dont la pensée
N'est haussée
Du desir d'un vol si  haut,
Qui ne permet que mon ame
Se r'enflame
De l'ardeur d'un feu si chaut,

En lieu de telles merveilles,
Deux bouteilles
Je prendray sus mes rongnons,
Et ce hanap à double anse,
Dont la panse
Sert d'oracle aux compagnons.

Voyez Urvoy qui enserre
De lierre
Son flacon plein de vin blanc,
Et le portant sur l'espaule,
D'une gaule,
Luy pendille jusqu'au flanc !

A voir de celuy la mine
Qui chemine
Seul parlant à basse vois,
Et à voir aussi la moüe
De sa joüe,
C'est le Conte d'Alsinois.

Je le voy comme il galope
Par la trope
Un grand asne sans licol;
Je le voy comme il le flate,
Et luy grate
Les oreilles et le col.

Ainsi les Pasteurs de Troye
Par la voye
Guidoyent Siléne monté,
Preschant les loix de sa feste,
Et la teste,
Qui luy panchoit à costé.

Vigneau le suit à la trace,
Qui r'masse
Ses flacons tombez à-bas,
Et les fleurs que son oreille,
Qui sommeille,
Laisse choir à chaque pas...
 
Iô ! Iô ! troupe chere
Quelle chere
Ce jour ameine pour nous !
Parton donc or' que l'Aurore
Est encore
Dans les bras de son espous...

Iô ! que je voy de roses
Jà décloses
Par l'Orient flamboyant;
A voir des nües diverses
Les traverses,
Voici le jour ondoyant.

Voici l'aube safranée,
Qui jà née
Couvre d'œillets  et de fleurs
Le Ciel qui le jour desserre,
Et la terre
De rosées et de pleurs...

Iô ! je voy la vallée
Avallée
Entre deux tertres bossus,
Et le double arc qui emmure
Le murmure
De deux ruisselets moussus.

C'est toy, Hercueil, qui encores
Portes ores
d'Hercule l'antique nom,
Qui consacra la mémoire
De ta gloire
Aux labeurs de son renom.

Je salue tes Dryades,  **
Tes Naïades,  ***
Et leurs beaux antres cognus,
Et de tes Satyres peres
Les repaires,
Et des Faunes front-cornus.

Chacun ait la main armée
De ramée,
Chacun d'une gaye vois
Assourdisse les campagnes,
Les montagnes,
Les eaux, les prez, et les bois.

Jà la cuisine allumée,
Sa fumée,
Fait tressauter jusqu'aux cieux,
Et jà les tables dessées
Sont pressées
De repas delicieux.

Cela vraiment nous invite
D'aller vite
Pour apaiser un petit
La furie vehemente
Qui tourmente
Nostre aboyant appetit.

Dessus nous pleuve une nue
D'eau menue
Pleine de liz et de fleurs;
Q'un lict de roses on face
Par la place
Bigarré de cents couleurs...

D'autre costé n'oyez-vous
De Dorat la voix  sucrée
Qui recrée
Tout le ciel d'un chant si dous ?

Iô ! Iô ! qu'on s'avance !
Il commance
Encore à former ses chants,
Celebrant en vois Romaine
La fontaine
Et tous les Dieux de ces champs.

Preston donc à ses merveilles
Nos oreilles;
L'enthousiasme Limosin
Ne luy permet rien de dire
Sur sa lyre
Qui ne soit divin, divin.

Iô ! Iô ! quel doux stile
Se distile
Parmy ses nombres divers;
Nul miel tant ne me recrée
Que m'agrée
Le doux Nectar de ses vers.
Quand je l'enten, il me semble

Que l'on m'emble  ****
Tout l'esprit ravy soudain,
Et que loin du peuple j'erre
Sous la terre
Avec l'ame du Thebain,

Avecque l'ame d'Horace:
Telle grace
Remplist sa bouche de miel,
De miel sa Muse divine,
Vrayment dine
D'estre Sereine du Ciel.

Hà Vesper ! brunette estoile,
Dont le voile
Noircist du ciel le coupeau,  *****
Ne vueilles si tost paroistre
Menant paistre
Par les ombres ton troupeau.

Arreste, noire courriere,
Ta lumière,
Pour ouyr plus longuement
La douceur de sa parolle,
Qui m'affole
D'un si gay chatouillement.

Quoy ! des Astres la bergere,
Trop legere
Tu reviens faire ton tour,
Devant l'heure tu flamboyes,
Et envoyes
Sous les ondes nostre jour.

Va ! va ! jalouse, chemine,
Tu n'es dine,
Ny tes estoiles, d'ouyr
Une chanson si parfaitte,
Qui nest faitte
Que pour l'homme resjouyr.

Donque, puis que la nuict sombre,
Pleine d'ombre,
Vient les montagnes saisir,
Retournon troupe gentille
Dans la ville,
Demi-soulez de plaisir.

Jamais l'homme, avant qu'il meure,
Ne demeure
Bien-heureux parfaitement;
Tousjours avec la liesse
La tristesse
Se mesle secrettement.

Cinquième livres des Odes (1552)

* Calliope : la muse de la poésie épique et de l'éloquence
** dryades (driades): dans la mythologie grecque,
      les nymphes des forêts
*** nayades (naïades): nymphes des ruisseaux, des fleuves,
       des sources et des fontaines
**** m'emble - embler: enlever en soulevant
***** coupeau : sommet d'une colline


  Pierre de RONSARD  (1524-1585)


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