
ElégiePour vous montrer que j'ay parfaite envie De vous servir tous le temps de ma vie, Je vous suppli' vouloir prendre de moy Ce seul présent, le tesmoin de ma foy, Vous le donnant d'affection extrême Aveq' mon cœur, ma peinture et moy mesme. Or ce présent que je vous donne icy Est d'un metal qui reluist tout ainsi Que fait ma foy, qui purement s'enflame De la clarté de votre sainte flame, Et tellement vit en vostre amitié Qu'autre que vous n'y a part ny moitié. L'or est gravé, et l'amour qui m'imprime Vostre vertu que tout le monde estime, M'a si au vif engravé de son trait Et vostre grace et vostre beau portrait, Que je ne vy, sans voir en toute place Vostre presence au devant de ma face, Car plus vos yeux sont eslongnez de moy Et de plus pres en esprit je les voy. Sur les deux bords sont engravez deux Temples, (Des amitiez les fideles exemples) Par la peinture il faut representer Ce qui nous peut toutes deux contenter. Le Temple donq d'Apollon represente Le beau Chorebe , et l'ardeur violente Dont pour Cassandre Amour tant le ferut Que pour sa Dame à la fin il mourut. O belle mort ! avienne que je meure Vostre, pourveu que vostre je demeure : Heureuse lors je pourrois m'estimer Quand je mourrois ainsi pour vous aimer : Car l'amitié que je vous porte est telle Qu'elle sera après mort immortelle : Aussi le temps, ny l'absence des lieux, Tempeste, guerre, ou l'effort d'envieux, N'effaceront, tant leur rigueur soit forte, Nostre amitié qui sainctement je porte . Pource j'ai mis autour du Temple aussi Ce vers Latin qui s'interprete ainsi, Vostre amitie chaste avecque la mienne Surmontera toute amour ancienne. Dans l'autre Temple, à Diane voué, (Où la Scythie a tant de fois loué L'amour de deux qui rarement s'assemble) Se voit Oreste et son Pylade ensemble, Deux compagnons si fermement amis, Que l'un cent fois comme prodigue a mis Son sang pour l'autre, ayans tous deux envie De consacrer l'un pour l'autre la vie : Cœurs genereux, et dignes de renom, Qui pour aimer ont celebré leur nom. Telle amitié bien qu'elle fust parfaite Est aujourd'huy par la mienne desfaite, Car je la passe autant que je voudrois Mourir pour vous cent et cent mille fois : Pource j'ay pris un vers Latin qui montre Qu'amour pareille icy ne se rencontre, Et que ces deux le lieu doivent quitter A notre foy qui les peut surmonter. Dessous le Temple est l'autel où la Grece, (Ains que tuer la Troyenne jeunesse) Jura dessus, que point ne se lairroit, Mais au combat l'un pour l'autre mourroit. Sur cet autel, Maistresse, je vous jure De vous servir, et si je suis parjure, Le Ciel vangeur de l'incertaine foy Puisse ruer la foudre desur moy : Le vers Romain donne assez à cognoistre Qu'en vostre endroit fidele je veux estre, Et que mon sang je voudrois sur l'autel Verser pour vous par service immortel. Dedans la pomme est peinte ma figure Palle, muette et triste, qui endure Trop grièvement l'absence de nous deux Ne jouyssant du seul bien que je veux. Hà ! je voudrois que celuy qui l'a faite Pour mon secours ne l'eust point fait muette, Elle pourroit vous conter à loisir Seule à par-vous, l'extreme desplaisir Que je recoy, me voyant séparée De vous mon tout, demeurant esgarée De tant de bien qui me souloit venir, Ne vivant plus que du seul souvenir Et du beau nom que vous portez, Madame, Qui si avant m'est escrit dedans l'ame. Mais quel besoin est-il de presenter Un portrait mort qui ne peut contenter, Quand de mon corps vous estes la Maistresse, Et de l'esprit qui jamais ne vous laisse ? Las ! c'est afin qu'en le voyant ainsi, A tout le moins ayez quelque souci De moy qui suis en douleur languissante Pour ne voir point vostre face presente, Plus grand plaisir je ne pourrois avoir Que vous servir en presence, et vous voir. Puis tellement dedans vous je veux estre Qu'autre que vous je ne veux recognoistre : Le vers Romain mis autour du portrait Declare assez mon desir si parfait, C'est qu'Anne vit en sa Diane esprise, Diane en Anne, et que le temps, qui brise Empire et Rois et qui tout fait plier, Deux si beaux noms ne sçauroit deslier. Le plus grand bien que Dieu çà bas nous face, C'est l'amitié qui toute chose efface. Sans amitié la personne mourroit, Et vivre saine au monde ne pourroit. C'est doncq le bien qu'au monde il nous faut suivre, Le sang, le cœur ne font les hommes vivre Tant comme fait la fidele amitié Quand on retrouve une fois sa moitié. Telle, Maistresse, en m'ayant esprouvée, M'avez certaine en vostre amour trouvée, Car vous et moy ne sommes sinon qu'un, Et si n'avons qu'un mesme corps commun : Vostre penser est le mien, et ma vie Est de la vostre entierement suivie. Ce n'est qu'un sang, qu'une ame et qu'une foy, Je suis en vous, et vous estes en moy D'un noeud si fort estroitement liée, Que je ne puis de vous estre oubliée Sans oublier vous mesmes, et ainsi Je n'ay ni peur ny crainte ny souci, Tant toute en vous je me trouve, Madame, Et mon ame est tout entiere en vostre ame. Ce bien me vient, pour point n'en abuser, De la faveur dont il vous plaist m'user, Me cognoissant de beaucoup estre moindre : Mais vous daignez vostre hautesse joindre A moy plus basse, afin que tel honneur Me rende égale à vous par le bon-heur : C'est la raison pourquoy je vous dedie Mon sang, mon cœur, ma peinture, et ma vie.(1565) Sous la plume de Ronsard, Diane remercie Anne pour son portrait SonnetAnne m'a fait de sa belle figure Un beau present que je garde bien cher, Cher pour autant qu'on n'en sçauroit cercher Un qui passast si belle portraiture. Diane icy redonne sa peinture A sa maistresse Anne, pour revancher Non le present, mais toujours pour tascher Que son service envers son ame dure . Des deux costés le portrait est gravé De meint exemple entre amis éprouvé De Corebus, de Pylade, et d'Oreste, Et d'un autel sacré à l'Amitié, Pour tesmoigner qu'un amour si celeste N'a fait qu'un coeur d'une double moytié. |

