Pierre de Ronsard

Pastel sur toile. 
61 x 52 cm
Henri Gervex (°1852, +1929) - Jeune femme rousse à la toilette

Marie
En 1555 Ronsard tombe amoureux d'une "fleur angevine
de quinze ans", Marie Dupin. Cette jeune paysanne
le fera renoncer aux complications pétrarquistes que lui
inspirait Cassandre. Pour 'Marie', il composera des poèmes
érotiques simples et clairs.

Je ne suis seulement amoureux
de Marie

Je ne suis seulement amoureux de Marie,
Anne me tient aussi dans les liens d'Amour,
Ore l'une me plaît, ore l'autre à son tour:
Ainsi Tibulle aimait Némésis, et Délie.

On me dira tantôt que c'est une folie
D'en aimer, inconstant, deux ou trois en un jour,
Voire, et qu'il faudrait bien un homme de séjour,
Pour, gaillard, satisfaire à une seule amie.

Je réponds à cela, que je suis amoureux,
Et non pas jouissant de ce bien doucereux,
Que tout amant souhaite avoir à sa commande.

Quant à moi, seulement je leur baise la main,
Les yeux, le front, le col, les lèvres et le sein,
Et rien que ces biens-là d'elles je ne demande. 

Vu que tu es plus blanche que le lis

          Chanson
Vu que tu es plus blanche que le lis, Qui t'a rougi ta lèvre vermeillette D'un si beau teint ? Qui est-ce qui t'a mis Sur ton beau sein cette couleur rougette ? Qui t'a noirci les arcs de tes sourcils ? Qui t'a bruni tes beaux yeux, ma maîtresse ? Ô grand beauté remplie de soucis, Ô grand beauté pleine de grand liesse ! Ô douce, belle, honnête cruauté, Qui doucement me contraint de te suivre, Ô fière, ingrate, et fâcheuse beauté, Avecque toi je veux mourir et vivre.


Amourette

Marie, à tous les coups vous me venez reprendre
Que je suis trop léger, et me dites toujours,
Quand je vous veux baiser, que j'aille à ma Cassandre,
Et toujours m'appelez inconstant en amours.

Je le veux être aussi, les hommes sont bien lourds
Qui n'osent en cent lieux neuve amour entreprendre.
Celui-là qui ne veut qu'à une seule entendre,
N'est pas digne qu'Amour lui fasse de bons tours.

Celui qui n'ose faire une amitié nouvelle,
A faute de courage, ou faute de cervelle,
Se défiant de soi, qui ne peut avoir mieux.

Les hommes maladifs, ou matés de vieillesse,
Doivent être constants : mais sotte est la jeunesse
Qui n'est point éveillée, et qui n'aime en cent lieux.


Marie, baisez-moi

Marie, baisez-moi ; non, ne me baisez pas,
Mais tirez-moi le coeur de votre douce haleine;
Non, ne le tirez pas, mais hors de chaque veine
Sucez-moi toute l'âme éparse entre vos bras;

Non, ne la sucez pas ; car après le trépas
Que serais-je sinon une semblance vaine,
Sans corps, dessus la rive, où l'amour ne démène
(Pardonne-moi, Pluton) qu'en feintes ses ébats ?

Pendant que nous vivons, entr'aimons-nous, Marie,
Amour ne règne pas sur la troupe blêmie
Des morts, qui sont sillés d'un long somme de fer.

C'est abus que Pluton ait aimé Proserpine;
Si doux soin n'entre point en si dure poitrine:
Amour règne en la terre et non point en enfer.


Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse : 
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse.

Sus ! debout ! allons voir l'herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos oeillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir de l'eau, d'une main si soigneuse.

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D'être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l'Aube, aux filles gracieux,

Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.


Marie, que je sers en trop cruel destin

Marie, que je sers en trop cruel destin,
Quand d'un baiser d'amour votre bouche me baise,
Je suis tout éperdu, tant le coeur me bat d'aise.
Entre vos doux baisers puissé-je prendre fin !

Il sort de votre bouche un doux flair, qui le thym,
Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise
Surpasse de douceur, tant une douce braise
Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin.

Il sort de votre sein une odoreuse haleine
(Je meurs en y pensant) de parfum toute pleine,
Digne d'aller au ciel embaumer Jupiter.

Mais quand toute mon âme en plaisir se consomme
Mourant dessus vos yeux, lors pour me dépiter
Vous fuyez de mon col, pour baiser un jeune homme.


Marie, qui voudrait
votre beau nom tourner

Marie, qui voudrait votre beau nom tourner,
Il trouverait Aimer : aimez-moi donc, Marie,
Faites cela vers moi dont votre nom vous prie,
Votre amour ne se peut en meilleur lieu donner.

S'il vous plaît pour jamais un plaisir demener,
Aimez-moi, nous prendrons les plaisirs de la vie,
Pendus l'un l'autre au col, et jamais nulle envie
D'aimer en autre lieu ne nous pourra mener.

Si faut-il bien aimer au monde quelque chose:
Celui qui n'aime point, celui-là se propose
Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure.
Eh, qu'est-il rien de doux sans Vénus ? las ! à l'heure
Que je n'aimerai point, puissé-je trépasser !


Marie, vous avez la joue aussi vermeille

Marie, vous avez la joue aussi vermeille
Qu'une rose de mai, vous avez les cheveux
De couleur de châtaigne, entrefrisés de noeuds,
Gentement tortillés tout autour de l'oreille.

Quand vous étiez petite, une mignarde abeille
Dans vos lèvres forma son doux miel savoureux,
Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux,
Pithon vous fit la voix à nulle autre pareille.

Vous avez les tétins comme deux monts de lait,
Qui pommellent ainsi qu'au printemps nouvelet
Pommellent deux boutons que leur châsse environne.

De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein,
Vous avez de l'Aurore et le front, et la main,
Mais vous avez le coeur d'une fière lionne.


Marie, vous passez en taille, et en visage

Marie, vous passez en taille, et en visage,
En grâce, en ris, en yeux, en sein, et en téton,
Votre moyenne soeur, d'autant que le bouton
D'un rosier franc surpasse une rose sauvage.

Je ne dis pas pourtant qu'un rosier de bocage
Ne soit plaisant à l'oeil, et qu'il ne sente bon;
Aussi je ne dis pas que votre soeur Thoinon
Ne soit belle, mais quoi ? vous l'êtes davantage.

Je sais bien qu'après vous elle a le premier prix
De ce bourg, en beauté, et qu'on serait épris
D'elle facilement, si vous étiez absente.

Mais quand vous approchez, lors sa beauté s'enfuit,
Ou morne elle devient par la vôtre présente,
Comme les astres font quand la Lune reluit.




Sonnet à Marie

Je vous envoye un bouquet que ma main 
Vient de trier de ces fleurs épanies, 
Qui ne les eust à ce vespre cuillies, 
Cheutes à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain 
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries, 
En peu de tems cherront toutes flétries, 
Et comme fleurs, periront tout soudain.

Le tems s'en va, le tems s'en va, ma Dame, 
Las ! le tems non, mais nous nous en allons, 
Et tost serons estendus sous la lame:

Et des amours desquelles nous parlons, 
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle:
Pour-ce aimés moy, ce-pendant qu'estes belle.


A toutes les fleurs

Bien que vous surpassiez en grâce et en richesse
Celles de ce pays et de toute autre part,
Vous ne devez pourtant, et fussiez-vous princesse,
Jamais vous repentir d'avoir aimé Ronsard.
C'est lui, Dame, qui peut avec son bel art
Vous affranchir des ans et vous faire Déesse;
Il vous promet ce bien, car rien de lui ne part
Qui ne soit bien poli, son siècle le confesse.
Vous me réponderez qu'il est un peu sourdaut,
Et que c'est déplaisir en amour parler haut:
Vous dites vérité, mais vous celez après
Que lui, pour vous ouïr, s'approche à votre oreille
Et qu'il baise à tous coups votre bouche vermeille
Au milieu des propos, d'autant qu'il en est près.


Elégie à Marie - IV

Comme on voit sur la branche au mois de may la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube de ses pleurs au poinct du jour l'arrose.

La grace dans sa fueille, et l'amour se repose,
Embasmant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais battue ou de pluye, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, fueille à fueille declose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obseques reçoy mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de laict, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif ou mort ton corps ne soit que roses.


Pierre de Ronsard  (1524-1585)
Second livre des Amours



Pierre de Ronsard - Florilège

Pierre de Ronsard - Les Bacchanales

Pierre de Ronsard - Ode à Cassandre

Pierre de Ronsard - Sonnets à Hélène

Pierre de Ronsard - Adieu, cruelle, adieu

Pierre de Ronsard - Elegie

Pierre de Ronsard - Amourette

Pierre de Ronsard - Derniers vers

Club des Poètes disparus

Dead Poets Society



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