Emile Verhaeren

Emile Verhaeren (1855 - 1916)
Poète belge flamand, d'expression française.
(1855 - 1916)

L'Escaut


Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil,
Remue, en ses mains d'eau, du gel et du soleil ;
Et celui-là étale, entre ses rives brunes, 
Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune ;

Et cet autre se jette à travers le désert,
Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer 
Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes
Et tout à coup s'allument,
Figure un Wahallah de verre et d'or,

Où des gnomes velus gardent les vieux trésors. 
En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire. 
Leurs noms ? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire. 
Gestes de Dieux, cris de héros, marche de Rois,
Vous les solennisez du bruit de vos exploits.

Leurs bords sont grands de votre orgueil ; des palais vastes
Y soulèvent jusques aux nuages leur faste. 
Tous sont guerriers : des couronnes cruelles 
S'y reflètent - tours, burgs, donjons et citadelles -
Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls.

Il n'est qu'un fleuve, un seul,
Qui mêle au déploiement de ses méandres
Mieux que de la grandeur et de la cruauté,
Et celui-là se voue au peuple - et aux cités
Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre !

Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant, 
Escaut des Nords - vagues pâles et verts rivages -
Route du vent et du soleil, cirque sauvage 
Où se cabre l'étalon noir des ouragans, 
Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides,
Où l'été luit dans l'or des facettes rapides
Que remuaient les bras nerveux de tes courants.

T'ai-je adoré durant ma prime enfance !
Surtout alors qu'on me faisait défense
De manier
Voile ou rames de marinier,
Et de rôder parmi tes barques mal gardées. 

Les plus belles idées 
Qui réchauffent mon front, 
Tu me les as données :
Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond,
Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées,
Au va-et-vient de tes marées,
Je l'ai appris par ta grandeur.

Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières,
Des plus rouges lumières, 
Dans les plaines de ta splendeur. 
Tes brouillards roux et farouches furent les tentes 
Où s'abrita la douleur haletante 
Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert ;

Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers ; 
Tu m'as pétri le corps, tu m'as exalté l'âme ;
Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes,
Ont traversé comme un crible, ma chair ;
Tu m'as trempé, tel un acier qu'on forge,
Mon être est tien, et quand ma voix
Te nomme, un brusque et violent émoi
M'angoisse et me serre la gorge.

Escaut,
Sauvage et bel Escaut,
Tout l'incendie
De ma jeunesse endurante et brandie,
Tu l'as épanoui :
Aussi,
Le jour que m'abattra le sort,
C'est dans ton sol, c'est sur tes bords, 
Qu'on cachera mon corps, 
Pour te sentir, même à travers la mort, encor !


Recueil : Toute la Flandre - Les héros (1908)


Mon village


Une place minime et quelques rues,
Avec un Christ au carrefour ;
Et l'Escaut gris et puis la tour
Qui se mire, parmi les eaux bourrues ;
Et le quartier du Dam, misérable et lépreux,
Jeté comme au hasard vers les prairies ;
Et près du cimetière aux buis nombreux,
La chapelle vouée à la Vierge Marie,
Par un marin qui s'en revint 
On ne sait quand 
Des Bermudes ou de Ceylan ; 
Tel est - je m'en souviens après combien d'années -
Le village de Saint-Amand 
Où je suis né. 
C'est là que je vécus mon enfance angoissée, 
Parmi les gens de peine et de métier, 
Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers, 
Avec le fleuve immense au bout de ma pensée...


Toute la Flandre - Les tendresses premières (1904).


Le passeur d'eau


Le passeur d'eau, les mains aux rames, 
A contre flot, depuis longtemps, 
Luttait, un roseau vert entre les dents.

Mais celle hélas! qui le hélait 
Au delà des vagues, là-bas, 
Toujours plus loin, par au delà des vagues, 
Parmi les brumes reculait.

Les fenêtres, avec leurs yeux, 
Et le cadran des tours sur le rivage 
Le regardaient peiner et s'acharner 
De tout son corps ployé en deux 
Sur les vagues sauvages.

Une rame soudain cassa 
Que le courant chassa, 
A flots rapides, vers la mer.

Celle là-bas qui le hélait 
Dans les brumes et dans le vent, semblait 
Tordre plus follement les bras 
Vers celui qui n'approchait pas.

Le passeur d'eau, avec la rame survivante, 
Se prit à travailler si fort 
Que tout son corps craqua d'efforts 
Et que son cœur trembla de fièvre et d'épouvante.

D'un coup brusque, le gouvernail cassa 
Et le courant chassa 
Ce haillon morne, vers la mer.

Les fenêtres sur le rivage
Comme des yeux grands et fiévreux 
Et les cadrans des tours ces veuves 
Droites de mille en mille, au bord des fleuves, 
Suivaient, obstinément 
Cet homme fou, en son entêtement 
A prolonger son fol voyage.

Celle là-bas qui le hélait, 
Dans les brumes, hurlait, hurlait, 
La tête effrayamment tendue 
Vers l'inconnu de l'étendue.

Le passeur d'eau, comme quelqu'un d'airain, 
Planté dans la tempête blême 
Avec l'unique rame, entre ses mains, 
Battait les flots, mordait les flots quand même. 
Ses vieux regards halluciné

Voyaient les loins 'illuminés 
D'où lui venait toujours la voix 
Lamentable, sous les cieux froids.

La rame dernière cassa 
Que le courant chassa 
Comme une paille, vers la mer.

Le passeur d'eau, les bras tombants
S'affaissa morne sur son banc, 
Les reins rompus de vains efforts, 
Un choc heurta sa barque à la dérive, 
Il regarda, derrière lui, la rive:
Il n'avait pas quitté le bord.

Les fenêtres et les cadrans
Avec des yeux fixes et grands
Constatèrent la fin de son ardeur
Mais le tenace et vieux passeur 
Garda quand même encore pour Dieu sait quand 
Le roseau vert entre ses dents.


Les Villages Illusoires, 1895.


Epilogue


Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre,
En un petit village où des murs goudronnés
Abritent des marins pauvres mais obstinés,
Sous des cieux d’ouragan, de fumée et de cendre.

Les marais noirs, les bois mornes, et les champs nus,
Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie,
Et les aurores d’encre et les couchants de suie,
Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien connus.

Toujours l’énorme escaut roula dans ma pensée.
L’hiver, quand les glaçons où se miraient les astres
Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres,
J’étais heureux et fort d’une joie angoissée.

L’été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains
Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes,
Que mon cœur exalté ne vibrait en moi-même
Pour quelque lutte intense et quelque grand destin.

Les mobiles brouillards et les volants nuages,
De leurs gestes puissants m’ont ainsi baptisé,
Et mon corps tout entier s’est comme organisé
Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.

O vous, les pays d’or et de douce splendeur!
Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves
Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves,
C’est la Flandre pourtant qui retient tout mon cœur.


Toute la Flandre - Les Plaines, 1911.


E. Verhaeren - Florilège


E. Verhaeren - La bêche


E. Verhaeren - La Lys


Emile Verhaeren
(gedichten vertaald in het Nederlands)


E. Verhaeren - Français => Nederlands


Poèmes d'amour


Club des Poètes disparus


Dead Poets Society



Homepage

Pageviews since 21-03-2002: 

© Gaston D'Haese: 02-09-2006.
Dernière mise à jour: 29-02-2016.