A Madame X...En lui envoyant une pensée Au temps où vous m'aimiez (bien sûr ?), Vous m'envoyâtes, fraîche éclose, Une chère petite rose, Frais emblème, message pur. Elle disait en son langage Les " serments du premier amour ", Votre coeur à moi pour toujours Et toutes les choses d'usage. Trois ans sont passés. Nous voilà ! Mais moi j'ai gardé la mémoire De votre rose, et c'est ma gloire De penser encore à cela. Hélas ! si j'ai la souvenance, Je n'ai plus la fleur, ni le coeur ! Elle est aux quatre vents, la fleur. Le coeur ? mais, voici que j'y pense, Fut-il mien jamais ? entre nous ? Moi, le mien bat toujours de même, Il est toujours simple. Un emblème A mon tour. Dites, voulez-vous Que, tout pesé, je vous envoie, Triste sélam, mais c'est ainsi, Cette pauvre négresse-ci ? Elle n'est pas couleur de joie, Mais elle est couleur de mon coeur ; Je l'ai cueillie à quelque fente Du pavé captif que j'arpente En ce lieu de juste douleur. A-t-elle besoin d'autres preuves ? Acceptez-la pour le plaisir. J'ai tant fait que de la cueillir, Et c'est presque une fleur-des-veuves. ![]() Fête galanteLes hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent, Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent Interceptés! - et nous aimions ce jeu de dupes. Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux Inquiétait le col des belles sous les branches, Et c'étaient des éclairs soudains de nuques blanches, Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous. Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, Que notre raison, depuis ce temps, tremble et s'étonne. ![]() A une femmeA vous ces vers de par la grâce consolante De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux, De par votre âme pure et toute bonne, à vous Ces vers du fond de ma détresse violente. C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, Se multipliant comme un cortège de loups Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante ! Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien Que le gémissement premier du premier homme Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien ! Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme Des hirondelles sur un ciel d'après-midi, - Chère, - par un beau jour de septembre attiédi. ![]() À la Princesse RoukhineC'est une laide de Boucher Sans poudre dans sa chevelure, Follement blonde et d'une allure Vénuste à tous nous débaucher. Mais je la crois mienne entre tous, Cette crinière tant baisée, Cette cascatelle embrasée Qui m'allume par tous les bouts. Elle est à moi bien plus encor Comme une flamboyante enceinte Aux entours de la porte sainte, L'aime, la divine toison d'or ! Et qui pourrait dire ce corps Sinon moi, son chantre et son prêtre, Et son esclave humble et son maître Qui s'en damnerait sans remords, Son cher corps rare, harmonieux, Suave, blanc comme une rose Blanche, blanc de lait pur, et rose Comme un lys sous de pourpres cieux ? Cuisses belles, seins redressants, Le dos, les reins, le ventre, fête Pour les yeux et les mains en quête Et pour la bouche et tous les sens ? Mignonne, allons voir si ton lit À toujours sous le rideau rouge L'oreiller sorcier qui tant bouge Et les draps fous. 0 vers ton lit ! ![]() Chanson pour ellesIls me disent que tu es blonde Et que toute blonde est perfide, Même ils ajoutent " comme l'onde ". Je me ris de leur discours vide ! Tes yeux sont les plus beaux du monde Et de ton sein je suis avide. Ils me disent que tu es brune, Qu'une brune a des yeux de braise Et qu'un coeur qui cherche fortune S'y brûle... Ô la bonne foutaise ! Ronde et fraîche comme la lune, Vive ta gorge aux bouts de fraise ! Ils me disent de toi, châtaine : Elle est fade, et rousse trop rose. J'encague cette turlutaine, Et de toi j'aime toute chose De la chevelure, fontaine D'ébène ou d'or (et dis, ô pose- Les sur mon coeur), aux pieds de reine. ![]() ![]() Une grande dameBelle ‘à damner les saints’, à troubler sous l’aumusse un vieux juge! Elle marche impérialement. Elle parle et ses dents font un miroitement Italien, avec un léger accent russe. Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse Ont l’éclat insolent et dur du diamant, Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement De la peau, nulle reine ou courtisane, fût ce Cléopâtre la lynxe ou la chatte Ninon, N’égale sa beauté patricienne, non! Vois, ô bon Buridan: ‘C’est une grande dame!’ Il faut pas de milieu! l’adorer à genoux, Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux Ou bien lui cravacher la face, à cette femme! ![]() C'est l'extase langoureuseC'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le choeur des petites voix. O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux. Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ? ![]() L'heure exquiseLa lune blanche Luit dans les bois ; De chaque branche Part une voix Sous la ramée ... Ô bien-aimée. L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule noir Où le vent pleure ... Rêvons, c'est l'heure. Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise ... C'est l'heure exquise. ![]() Mais Sa tête, Sa tête !Mais Sa tête, Sa tête ! Folle, unique tempête D'injustice indignée, De mensonge en furie, Visions de tuerie Et de vengeance ignée ; Puis exquise bonace, Du soleil plein l'espace, Colombe sur l'abîme, Toute bonne pensée Caressée et bercée Pour un réveil sublime. Force de la nature Magnifiquement dure Et si douce, Sa tête, Adoré phénomène Ô de ma Philomène La tête, seule fête ! Et voyez qu'elle est belle Cette tête rebelle À la littérature Comme à l'art de la brosse Et du ciseau féroce, Voyez, race future ! Car je veux dire aux Ages Ce plus cher des visages, Cheveux noirs comme l'ombre Où passerait une onde Pure, froide, profonde, Sous un ciel bas et sombre, Petit front d'Immortelle Plissé dans la querelle, Nez mignard qu'ironise Un bout clair qui s'envole, Bouche d'où Sa parole Part, précise et concise Mais sorcière sans cesse, Qui blesse et qui caresse Mon âme obéissante, Soumise, adulatrice, Ô voix dominatrice, Ô voix toute-puissante !... Et ô sur cette bouche Plus âpre que farouche, Plus farouche que tendre, Plus tendre qu'ordinaire, Prince au fond débonnaire, Le Baiser semble attendre, Et tout cela qu'éclaire Le regard circulaire De deux beaux yeux de braise, Bruns avec de la flamme, Sournois avec de l'âme Et du coeur, n'en déplaise À nos jaloux, ma reine, Ma noble souveraine Qui me tiens dans tes geôles, Ô tête belle et bonne Et mauvaise - et couronne Du trône, tes Epaules. ![]() Clair de luneVotre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques, Jouant du luth, et dansant, et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques. Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune. Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d'extase les jets d'eau, Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.Fêtes galantes (1869) ![]() GreenVoici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous. Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux. J'arrive tout couvert encore de rosée Que le vent du matin vient glacer à mon front. Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée Rêve des chers instants qui la délasseront. Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encor de vos derniers baisers ; Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête. Et que je dorme un peu puisque vous reposez.Romances sans paroles (1874) ![]() Mon rêve familierJe fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon coeur transparent Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore. Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore, Comme ceux des aimés que la vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.Poèmes saturniens (1866) ![]() Chanson d’automneLes sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur monotone. Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure; Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte. ![]() Tu fus une grande amoureuseTu fus une grande amoureuse À ta façon, la seule bonne Puisqu'elle est tienne et que personne Plus que toi ne fut malheureuse, Après la crise de bonheur Que tu portas avec honneur. Oui, tu fus comme une héroïne, Et maintenant tu vis, statue Toujours belle sur la ruine D'un espoir qui se perpétue En dépit du Sort évident, Mais tu persistes cependant ! Pour cela, je t'aime et t'admire Encore mieux que je ne t'aime Peut-être, et ce m'est un suprême Orgueil d'être meilleur ou pire Que celui qui fit tout le mal, D'être à tes pieds tremblant, féal ! Use de moi, je suis ta chose ; Mon amour va, ton humble esclave, Prêt à tout ce que lui propose Ta volonté dure et suave, Prompt à jouir, prompt à souffrir, Prompt vers tout, hormis pour mourir ! Mourir dans mon corps et mon âme, Je le veux si c'est ton caprice. Quand il faudra que je périsse Tout entier, fais un signe, femme, Mais que mon amour dût cesser ? Il ne peut que s'éterniser. Jette un regard de complaisance, Ô femme forte, ô sainte, ô reine, Sur ma fatale insuffisance Sans doute à te faire sereine : Toujours triste du temps fané, Du moins, souris au vieux damné. ![]() Il bacioBaiser! rose trémière au jardin des caresses! Vif accompagnement sur le clavier des dents Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses! Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser! Volupté nonpareille, ivresse inénarrable! Salut! l'homme, penché sur ta coupe adorable, S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser. Comme le vin du Rhin et comme la musique, Tu consoles et tu berces, et le chagrin Expire avec la moue en ton pli purpurin... Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique: Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines: Sois bénin, et pour prix, sur les lèvres mutines D'une que je connais, Baiser, descends, et ris. ![]() Tu n'es pas du tout vertueuseTu n'es pas du tout vertueuse, Je ne suis pas du tout jaloux : C'est de se la couler heureuse Encor le moyen le plus doux. Vive l'amour et vivent nous ! Tu possèdes et tu pratiques Les tours les plus intelligents Et les trucs les plus authentiques À l'usage des braves gens Et tu m'as quels soins indulgents ! D'aucuns clabaudent sur ton âge Qui n'est plus seize ans ni vingt ans, Mais ô ton opulent corsage, Tes yeux riants, comme chantants, Et ô tes baisers épatants ! Sois-moi fidèle si possible Et surtout si cela te plaît, Mais reste souvent accessible À mon désir, humble valet Content d'un " viens ! " ou d'un soufflet. " Hein ? passé le temps des prouesses ! Me disent les sots d'alentour. Ca, non, car grâce à tes caresses C'est encor, c'est toujours mon tour. Vivent nous et vive l'amour ! ![]() LuxuresChair ! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas, Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas, Amour ! le seul émoi de ceux que n'émeut pas L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules Les scrupules des libertins et des bégueules Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats, Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre Dont rêve la fileuse assise auprès de l'âtre Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair, Et la fileuse c'est la Chair, et l'heure tinte Où le rêve étreindra la rêveuse, - heure sainte Ou non ! qu'importe à votre extase, Amour et Chair ? ![]() MalinesVers les prés le vent cherche noise Aux girouettes, détail fin Du château de quelque échevin, Rouge de brique et bleu d’ardoise, Vers les prés clairs, les prés sans fin… Comme les arbres des féeries Des frênes, vagues frondaisons, Échelonnent mille horizons A ce Sahara de prairies, Trèfle, luzerne et blancs gazons, Les wagons filent en silence Parmi ces sites apaisés. Dormez, les vaches! Reposez, Doux taureaux de la plaine immense, Sous vos cieux à peine irisés ! Le train glisse sans un murmure, Chaque wagon est un salon Où l’on cause bas et d’où l’on Aime à loisir cette nature Faite à souhait pour Fénelon*. *François de Salignac de la Mothe Fénelon (1651-1715). Il était l'archevêque de Cambrai, précepteur des Enfants de France et auteur des 'Aventures de Télémaque'. Fénelon a entre autres traité dans ses écrits le sujet de l'éducation des femmes. ![]() |

