Paul Verlaine
Paul Verlaine (1823 - 1896)
Portrait par Eugène Carrière (1891) 
Huile sur toile 
Musée d'Orsay à Paris

Florilège

A Madame X

Fête galante

A une femme

À la Princesse Roukhine

Chanson pour elles

Une grande dame

C'est l'extase langoureuse

L'heure exquise

Mais Sa tête, Sa tête !

Clair de lune

Green

Mon rêve familier

Chanson d’automne

Tu fus une grande amoureuse

Il bacio

Tu n'es pas du tout vertueuse

Luxures

Tu crois au marc de café

Un dahlia

Malines

A Madame X...


En lui envoyant une pensée

Au temps où vous m'aimiez (bien sûr ?),
Vous m'envoyâtes, fraîche éclose,
Une chère petite rose,
Frais emblème, message pur.

Elle disait en son langage
Les " serments du premier amour ",
Votre coeur à moi pour toujours
Et toutes les choses d'usage.

Trois ans sont passés. Nous voilà !
Mais moi j'ai gardé la mémoire
De votre rose, et c'est ma gloire
De penser encore à cela.

Hélas ! si j'ai la souvenance,
Je n'ai plus la fleur, ni le coeur !
Elle est aux quatre vents, la fleur.
Le coeur ? mais, voici que j'y pense,

Fut-il mien jamais ? entre nous ?
Moi, le mien bat toujours de même,
Il est toujours simple. Un emblème
A mon tour. Dites, voulez-vous

Que, tout pesé, je vous envoie,
Triste sélam, mais c'est ainsi,
Cette pauvre négresse-ci ?
Elle n'est pas couleur de joie,

Mais elle est couleur de mon coeur ;
Je l'ai cueillie à quelque fente
Du pavé captif que j'arpente
En ce lieu de juste douleur.

A-t-elle besoin d'autres preuves ?
Acceptez-la pour le plaisir.
J'ai tant fait que de la cueillir,
Et c'est presque une fleur-des-veuves.


Fête galante


Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent
Interceptés! - et nous aimions ce jeu de dupes.

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux 
Inquiétait le col des belles sous les branches,
Et c'étaient des éclairs soudains de nuques blanches,
Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre raison, depuis ce temps, tremble et s'étonne.


A une femme


A vous ces vers de par la grâce consolante 
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme pure et toute bonne, à vous 
Ces vers du fond de ma détresse violente.

C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante 
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, 
Se multipliant comme un cortège de loups 
Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien !

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme 
Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
- Chère, - par un beau jour de septembre attiédi.


À la Princesse Roukhine


C'est une laide de Boucher 
Sans poudre dans sa chevelure, 
Follement blonde et d'une allure 
Vénuste à tous nous débaucher.

Mais je la crois mienne entre tous, 
Cette crinière tant baisée,
Cette cascatelle embrasée
Qui m'allume par tous les bouts.

Elle est à moi bien plus encor 
Comme une flamboyante enceinte 
Aux entours de la porte sainte, 
L'aime, la divine toison d'or !

Et qui pourrait dire ce corps
Sinon moi, son chantre et son prêtre, 
Et son esclave humble et son maître 
Qui s'en damnerait sans remords,

Son cher corps rare, harmonieux, 
Suave, blanc comme une rose
Blanche, blanc de lait pur, et rose 
Comme un lys sous de pourpres cieux ?

Cuisses belles, seins redressants, 
Le dos, les reins, le ventre, fête 
Pour les yeux et les mains en quête 
Et pour la bouche et tous les sens ?

Mignonne, allons voir si ton lit 
À toujours sous le rideau rouge 
L'oreiller sorcier qui tant bouge
Et les draps fous. 0 vers ton lit !


Chanson pour elles


Ils me disent que tu es blonde 
Et que toute blonde est perfide, 
Même ils ajoutent " comme l'onde ".
Je me ris de leur discours vide !
Tes yeux sont les plus beaux du monde 
Et de ton sein je suis avide.

Ils me disent que tu es brune,
Qu'une brune a des yeux de braise
Et qu'un coeur qui cherche fortune
S'y brûle... Ô la bonne foutaise ! 
Ronde et fraîche comme la lune, 
Vive ta gorge aux bouts de fraise !

Ils me disent de toi, châtaine : 
Elle est fade, et rousse trop rose.
J'encague cette turlutaine, 
Et de toi j'aime toute chose
De la chevelure, fontaine
D'ébène ou d'or (et dis, ô pose-
Les sur mon coeur), aux pieds de reine.

Jean-Jacques Henner (1829-1905)
La belle rousse (1880)

Jean-Jacques Henner (1829-1905) La belle rousse (1880)

Une grande dame


Belle ‘à damner les saints’, à troubler sous l’aumusse
un vieux juge!  Elle marche impérialement.
Elle parle  et ses dents font un miroitement 
Italien, avec un léger accent russe.

Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
Ont l’éclat insolent et dur du diamant,
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût ce

Cléopâtre la lynxe ou la chatte Ninon,
N’égale sa beauté patricienne, non!
Vois, ô bon Buridan: ‘C’est une grande dame!’

Il faut  pas de milieu!  l’adorer à genoux,
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme!


C'est l'extase langoureuse


C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est, vers les ramures grises,
Le choeur des petites voix.

O le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante,
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?


L'heure exquise


La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée ...

Ô bien-aimée.

L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure ...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise ...

C'est l'heure exquise.


Mais Sa tête, Sa tête !


Mais Sa tête, Sa tête !
Folle, unique tempête 
D'injustice indignée, 
De mensonge en furie, 
Visions de tuerie 
Et de vengeance ignée ;

Puis exquise bonace, 
Du soleil plein l'espace, 
Colombe sur l'abîme, 
Toute bonne pensée 
Caressée et bercée
Pour un réveil sublime.

Force de la nature
Magnifiquement dure
Et si douce, Sa tête,
Adoré phénomène
Ô de ma Philomène
La tête, seule fête !

Et voyez qu'elle est belle 
Cette tête rebelle 
À la littérature 
Comme à l'art de la brosse 
Et du ciseau féroce, 
Voyez, race future !

Car je veux dire aux Ages
Ce plus cher des visages,
Cheveux noirs comme l'ombre
Où passerait une onde
Pure, froide, profonde,
Sous un ciel bas et sombre,

Petit front d'Immortelle
Plissé dans la querelle,
Nez mignard qu'ironise
Un bout clair qui s'envole,
Bouche d'où Sa parole
Part, précise et concise

Mais sorcière sans cesse, 
Qui blesse et qui caresse 
Mon âme obéissante, 
Soumise, adulatrice,
Ô voix dominatrice, 
Ô voix toute-puissante !...

Et ô sur cette bouche
Plus âpre que farouche,
Plus farouche que tendre,
Plus tendre qu'ordinaire,
Prince au fond débonnaire,
Le Baiser semble attendre,

Et tout cela qu'éclaire
Le regard circulaire
De deux beaux yeux de braise,
Bruns avec de la flamme,
Sournois avec de l'âme
Et du coeur, n'en déplaise

À nos jaloux, ma reine,
Ma noble souveraine
Qui me tiens dans tes geôles,
Ô tête belle et bonne
Et mauvaise - et couronne
Du trône, tes Epaules.


Clair de lune


Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques,
Jouant du luth, et dansant, et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune.

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

Fêtes galantes (1869)


Green


Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête.
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

Romances sans paroles (1874)


Mon rêve familier


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Poèmes saturniens (1866)


Chanson d’automne

 
Les sanglots longs 
Des violons 
De l'automne 
Blessent mon cœur 
D'une langueur monotone. 

Tout suffocant 
Et blême, quand 
Sonne l'heure, 
Je me souviens 
Des jours anciens 
Et je pleure; 

Et je m'en vais 
Au vent mauvais 
Qui m'emporte 
Deçà, delà, 
Pareil à la 
Feuille morte.


Tu fus une grande amoureuse


Tu fus une grande amoureuse 
À ta façon, la seule bonne 
Puisqu'elle est tienne et que personne 
Plus que toi ne fut malheureuse, 
Après la crise de bonheur
Que tu portas avec honneur.

Oui, tu fus comme une héroïne,
Et maintenant tu vis, statue
Toujours belle sur la ruine
D'un espoir qui se perpétue
En dépit du Sort évident,
Mais tu persistes cependant !

Pour cela, je t'aime et t'admire
Encore mieux que je ne t'aime
Peut-être, et ce m'est un suprême
Orgueil d'être meilleur ou pire
Que celui qui fit tout le mal,
D'être à tes pieds tremblant, féal !

Use de moi, je suis ta chose ;
Mon amour va, ton humble esclave,
Prêt à tout ce que lui propose
Ta volonté dure et suave,
Prompt à jouir, prompt à souffrir,
Prompt vers tout, hormis pour mourir !

Mourir dans mon corps et mon âme, 
Je le veux si c'est ton caprice. 
Quand il faudra que je périsse 
Tout entier, fais un signe, femme, 
Mais que mon amour dût cesser ? 
Il ne peut que s'éterniser.

Jette un regard de complaisance, 
Ô femme forte, ô sainte, ô reine, 
Sur ma fatale insuffisance 
Sans doute à te faire sereine :
Toujours triste du temps fané, 
Du moins, souris au vieux damné.


Il bacio


Baiser! rose trémière au jardin des caresses!
Vif accompagnement sur le clavier des dents
Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents
Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses!

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser!
Volupté nonpareille, ivresse inénarrable!
Salut! l'homme, penché sur ta coupe adorable,
S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.

Comme le vin du Rhin et comme la musique,
Tu consoles et tu berces, et le chagrin
Expire avec la moue en ton pli purpurin...
Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique:

Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines:
Sois bénin, et pour prix, sur les lèvres mutines
D'une que je connais, Baiser, descends, et ris.


Tu n'es pas du tout vertueuse


Tu n'es pas du tout vertueuse, 
Je ne suis pas du tout jaloux :
C'est de se la couler heureuse 
Encor le moyen le plus doux.

Vive l'amour et vivent nous !

Tu possèdes et tu pratiques
Les tours les plus intelligents
Et les trucs les plus authentiques
À l'usage des braves gens

Et tu m'as quels soins indulgents !

D'aucuns clabaudent sur ton âge
Qui n'est plus seize ans ni vingt ans,
Mais ô ton opulent corsage,
Tes yeux riants, comme chantants,

Et ô tes baisers épatants !

Sois-moi fidèle si possible
Et surtout si cela te plaît,
Mais reste souvent accessible
À mon désir, humble valet

Content d'un " viens ! " ou d'un soufflet.

" Hein ? passé le temps des prouesses ! 
Me disent les sots d'alentour. 
Ca, non, car grâce à tes caresses 
C'est encor, c'est toujours mon tour.

Vivent nous et vive l'amour !


Luxures


Chair ! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas, 
Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules 
Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, 
Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas, 

Amour ! le seul émoi de ceux que n'émeut pas 
L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules 
Les scrupules des libertins et des bégueules 
Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats, 

Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre 
Dont rêve la fileuse assise auprès de l'âtre 
Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair, 

Et la fileuse c'est la Chair, et l'heure tinte 
Où le rêve étreindra la rêveuse, - heure sainte 
Ou non ! qu'importe à votre extase, Amour et Chair ?


Tu crois au marc de café


Tu crois au marc de café,
Aux présages, aux grands jeux :
Moi je ne crois qu'en tes grands yeux.

Tu crois aux contes de fées,
Aux jours néfastes, aux songes.
Moi je ne crois qu'en tes mensonges.

Tu crois en un vague Dieu,
En quelque saint spécial,
En tel Ave contre tel mal.

Je ne crois qu'aux heures bleues
Et roses que tu m'épanches
Dans la volupté des nuits blanches !

Et si profonde est ma foi
Envers tout ce que je crois
Que je ne vis plus que pour toi.


Un Dahlia


Courtisane au sein dur, à l’oeil opaque et brun
S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un boeuf,
Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
Arôme, et la beauté sereine de ton corps
Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu’au moins
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.

—Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur;
Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur,
Irritant au milieu des jasmins agaçants !


Malines


Vers les prés le vent cherche noise
Aux girouettes, détail fin
Du château de quelque échevin,
Rouge de brique et bleu d’ardoise,
Vers les prés clairs, les prés sans fin…

Comme les arbres des féeries
Des frênes, vagues frondaisons,
Échelonnent mille horizons
A ce Sahara de prairies,
Trèfle, luzerne et blancs gazons,

Les wagons filent en silence
Parmi ces sites apaisés.
Dormez, les vaches! Reposez,
Doux taureaux de la plaine immense,
Sous vos cieux à peine irisés !

Le train glisse sans un murmure,
Chaque wagon est un salon
Où l’on cause bas et d’où l’on
Aime à loisir cette nature
Faite à souhait pour Fénelon*.


*François de Salignac de la Mothe Fénelon  (1651-1715).
Il était l'archevêque de Cambrai, précepteur des Enfants
de France et auteur des 'Aventures de Télémaque'. Fénelon
a entre autres traité dans ses écrits le sujet de l'éducation
des femmes.


Paul Verlaine  (°1844 †1896)


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