Paul Verlaine
Pablo Picasso (1881 - 1973)
Les Demoiselles d'Avignon (1907) 
Huile sur toile (244 X 234cm) 
The Museum of Modern Art, N.Y.

Femmes

Florilège

Mon Rêve familier


Goûts Royaux


C'est l'extase langoureuse


A une femme


Beauté des femmes


Green


Pensionnaires


A la princesse Roukhine


Sappho


Tu n'es pas du tout vertueuse


Es-tu brune ou blonde


Chanson pour elles

Mon Rêve familier


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? -- Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimês que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.




Goûts Royaux


Louis Quinze aimait peu les parfums. Je l'imite
Et je leur acquiesce en la juste limite.
Ni flacons, s'il vous plaît, ni sachets en amour !
Mais, ô qu'un air naïf et piquant flotte autour
D'un corps, pourvu que l'art de m'exciter s'y trouve ;
Et mon désir chérit et ma science approuve
Dans la chair convoitée, à chaque nudité
L'odeur de la vaillance et de la puberté
Ou le relent très bon des belles femmes mûres.
Même j'adore – tais, morale, tes murmures –
Comment dirais-je ? ces fumets, qu'on tient secrets,
Du sexe et des entours, dès avant comme après
La divine accolade et pendant la caresse,
Quelle qu'elle puisse être, ou doive, ou le paraisse.
Puis, quand sur l'oreiller mon odorat lassé,
Comme les autres sens, du plaisir ressassé,
Somnole et que mes yeux meurent vers un visage
S'éteignant presque aussi, souvenir et présage,
De l'entrelacement des jambes et des bras,
Des pieds doux se baisant dans la moiteur des draps,
De cette langueur mieux voluptueuse monte
Un goût d'humanité qui ne va pas sans honte,
Mais si bon, mais si bon qu'on croirait en manger !
Dès lors, voudrais-je encor du poison étranger,
D'une flagrance prise à la plante, à la bête
Qui vous tourne le cœur et vous brûle la tête,
Puisque j'ai, pour magnifier la volupté,
Proprement la quintessence de la beauté ?




C'est l'extase langoureuse


C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est, vers les ramures grises,
Le choeur des petites voix.

O le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante,
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?




A une femme


A vous ces vers de par la grâce consolante 
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme pure et toute bonne, à vous 
Ces vers du fond de ma détresse violente.

C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante 
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, 
Se multipliant comme un cortège de loups 
Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien !

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme 
Des hirondelles sur un ciel d'après-midi,
- Chère, - par un beau jour de septembre attiédi.




Beauté des femmes


Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal
Que juste assez pour dire: "assez" aux fureurs mâles.

Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix ! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal,
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles !...

Hommes durs ! Vie atroce et laide d'ici-bas !
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne,

Quelque chose du coeur enfantin et subtil,
Bonté, respect ! Car, qu'est-ce qui nous accompagne
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?




Green


Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée, 
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.




Pensionnaires


L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize; 
Toutes deux dormaient dans la même chambre
C'était par un soir très lourd de septembre
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise.

Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise,
La fine chemise au frais parfum d'ambre,
La plus jeune étend les bras, et se cambre,
Et sa soeur, les mains sur ses seins, la baise,

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle, et sa bouche
Plonge sous l'or blond, dans les ombres grises;

Et l'enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises.
Et, rose, sourit avec innocence.




A la princesse Roukhine


C'est une laide de Boucher 
Sans poudre dans sa chevelure 
Follement blonde et d'une allure 
Vénuste à tous nous débaucher.

Mais je la crois mienne entre tous, 
Cette crinière tant baisée, 
Cette cascatelle embrasée 
Qui m'allume par tous les bouts.

Elle est à moi bien plus encor 
Comme une flamboyante enceinte 
Aux entours de la porte sainte, 
L'alme, la dive toison d'or !

Et qui pourrait dire ce corps 
Sinon moi, son chantre et son prêtre, 
Et son esclave humble et son maître 
Qui s'en damnerait sans remords,

Son cher corps rare, harmonieux, 
Suave, blanc comme une rose 
Blanche, blanc de lait pur, et rose 
Comme un lys sous de pourpres cieux ?

Cuisses belles, seins redressants, 
Le dos, les reins, le ventre, fête 
Pour les yeux et les mains en quête 
Et pour la bouche et tous les sens ?

Mignonne, allons voir si ton lit 
A toujours sous le rideau rouge 
L'oreiller sorcier qui tant bouge 
Et les draps fous. Ô vers ton lit !




Sappho


Furieuse, les yeux caves et les seins roides, 
Sappho, que la langueur de son désir irrite, 
Comme une louve court le long des grèves froides,

Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite, 
Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées, 
Arrache ses cheveux immenses par poignées ;

Puis elle évoque, en des remords sans accalmies, 
Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire 
De ses amours chantés en vers que la mémoire 
De l'âme va redire aux vierges endormies :

Et voilà qu'elle abat ses paupières blêmies 
Et saute dans la mer où l'appelle la Moire, -
Tandis qu'au ciel éclate, incendiant l'eau noire, 
La pâle Séléné qui venge les Amies.




Tu n'es pas du tout vertueuse


Tu n'es pas du tout vertueuse, 
Je ne suis pas du tout jaloux:
C'est de se la couler heureuse 
Encor le moyen le plus doux.

Vive l'amour et vivent nous !

Tu possèdes et tu pratiques
Les tours les plus intelligents
Et les trucs les plus authentiques
À l'usage des braves gens

Et tu m'as quels soins indulgents !

D'aucuns clabaudent sur ton âge
Qui n'est plus seize ans ni vingt ans,
Mais ô ton opulent corsage,
Tes yeux riants, comme chantants,

Et ô tes baisers épatants !

Sois-moi fidèle si possible
Et surtout si cela te plaît,
Mais reste souvent accessible
À mon désir, humble valet

Content d'un "viens !" ou d'un soufflet.

"Hein ? passé le temps des prouesses ! 
Me disent les sots d'alentour. 
Ca, non, car grâce à tes caresses 
C'est encor, c'est toujours mon tour.

Vivent nous et vive l'amour !




Es-tu brune ou blonde


Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ? 
Je n'en sais rien mais j'aime leur clarté profonde,
Mais j'adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton coeur ?
Je n'en sais rien mais je rends grâce à la nature 
D'avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infidèle ?
Qu'est-ce que ça fait,
Au fait 
Puisque toujours dispose à couronner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.




Chanson pour elles


Ils me disent que tu es blonde 
Et que toute blonde est perfide, 
Même ils ajoutent 
Tu n'es pas du tout vertueuse comme l'onde
Tu n'es pas du tout vertueuse.
Je me ris de leur discours vide !
Tes yeux sont les plus beaux du monde 
Et de ton sein je suis avide.

Ils me disent que tu es brune,
Qu'une brune a des yeux de braise
Et qu'un coeur qui cherche fortune
S'y brûle... Ô la bonne foutaise ! 
Ronde et fraîche comme la lune, 
Vive ta gorge aux bouts de fraise !

Ils me disent de toi, châtaine: 
Elle est fade, et rousse trop rose.
J'encague cette turlutaine, 
Et de toi j'aime toute chose
De la chevelure, fontaine
D'ébène ou d'or (et dis, ô pose-
Les sur mon coeur), aux pieds de reine.


Paul Verlaine
(º1844 Metz; †1896 Paris)




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