
La chanson des ingénuesNous sommes les Ingénues Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu, Qui vivons, presque inconnues, Dans les romans qu'on lit peu. Nous allons entrelacées, Et le jour n'est pas plus pur Que le fond de nos pensées, Et nos rêves sont d'azur; Et nous courons par les prés Et rions et babillons Des aubes jusqu'aux vesprées, Et chassons aux papillons; Et des chapeaux de bergères Défendent notre fraîcheur Et nos robes - si légères - Sont d'une extrême blancheur; Les Richelieux, les Caussades Et les chevaliers Faublas Nous prodiguent les oeillades, Les saluts et les "hélas !" Mais en vain, et leurs mimiques Se viennent casser le nez Devant les plis ironiques De nos jupons détournés; Et notre candeur se raille Des imaginations De ces raseurs de muraille, Bien que parfois nous sentions Battre nos coeurs sous nos mantes À des pensers clandestins, En nous sachant les amantes Futures des libertins.Recueil: "Poèmes saturniens" Les ingénusLes hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent, Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent Interceptés ! - et nous aimions ce jeu de dupes. Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux Inquiétait le col des belles sous les branches, Et c'étaient des éclairs soudains de nuques blanches, Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous. Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne. Recueil: "Fêtes galantes" Paul Verlaine (°1823; †1896) ![]() |

