Renée Vivien

"Sillages" - 1908

Chair des choses


Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L'harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je partage leur vie intense en les touchant,
C'est alors que je sais ce qu'elles ont en elles
De noble, de très doux et de pareil au chant.

Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
Que la main qui les sait modeler a meurtries,
Et celle de la perle et celle du velours.

Ils ont connu la vie intime des fourrures,
Toison chaude et superbe où je plonge les mains!
Ils ont connu l'ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
Mes doigts ont parcouru d'infinis horizons,
Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et m'ont prophétisé d'obscures trahisons.

Ils ont connu la peau subtile de la femme,
Et ses frissons cruels et ses parfums sournois...
Chair des choses! J'ai cru parfois étreindre une âme
Avec le frôlement prolongé de mes doigts...

      Revenues

Voici, je t’ai reprise et je t’ai reconquise…
J’attendais ici, pour le fêter, ton retour…
Que tu parais exquise, en ce fauteuil assise!
Je t’aime mieux qu’au jour premier de notre amour.

Tu n’as pas su comprendre et j’ai paru moins tendre,
Ce fut l’éloignement de moi, de ton amant!
Je suis lasse d’attendre et je viens te reprendre,
Et c’est l’enivrement de l’unique moment.

Irréelle et suprême à l’égal d’un poème,
La splendeur du revoir a dépassé l’espoir…
Et te voici toi-même, ô la femme que j’aime!
Et tu reviens t’asseoir près de moi dans le soir…

    Réconciliées

Mon éternel amour, te voici revenue.
Voici contre ma chair, ta chair brûlante et nue.

Et je t’aime, et j’ai tout pardonné, tout compris;
Tu m’as enfin rendu ce que tu m’avais pris.

J’oublie en tes doux bras qu’il fut des jours haïs,
Que tu m’abandonnas et que tu me trahis.

Qu’importe si jadis le caprice des heures
Sut t’entraîner vers les amours inférieures?

Qu’importe un être vil? Son nom soit effacé!…
Je ne me souviens plus de ce mauvais passé.

Je ne me souviens plus que de ta face pâle
Lorsque tu fis le don suprême, dans un râle…

Et voici, comme hier, ton corps entre mes bras.
Ordonne, je ferai tout ce que tu voudras.

Comment ne point bannir toute ancienne querelle
Et ne point pardonner, en te voyant si belle?

Comment ne pas t’étreindre et ne pas abolir
Le souci, l’amertume et le long souvenir,

Et n’aimer point la nuit qui voit nos chairs liées,
Et mourantes d’amour et réconciliées?…

    Union

Notre cœur est semblable en notre sein de femme,
Très chère! Notre corps est pareillement fait.
Un même destin lourd a pesé sur nos âmes,
Nous nous aimons et nous sommes l’hymne parfait.

Je traduis ton sourire et l’ombre sur ta face.
Ma douceur est égale à ta grande douceur,
Parfois même il nous semble être de la même race…
J’aime en toi mon enfant, mon amie et ma sœur.

Comme toi j’aime l’eau solitaire, la brise,
Les lointains, le silence et le beau violet…
Par la force de mon amour, je t’ai comprise:
Je sais exactement quelle chose te plaît.

Voici, je suis plus que tienne, je suis toi-même.
Tu n’as point de tourment qui ne soit mon souci…
Et que pourrais-tu donc aimer que moi je n’aime?
Et que penserais-tu que je ne pense aussi?

Notre amour participe aux choses infinies,
Absolu comme sont la mort et la beauté…
Voici, nos cœurs sont joints et nos mains sont unies
Fermement dans l’espace et dans l’éternité.

 Petit poème érotique

Et je regrette et je cherche ton doux baiser.
Quelle femme saurait me plaire et m’apaiser?
Laquelle apporterait les voluptés anciennes
Sur des lèvres sans fard et pareilles aux tiennes?

Je sais, tu mentais, ton rire sonnait creux
Mais ton baiser fut lent, étroit et savoureux,
Il s’attardait, et ce baiser atteignait l’âme,
Car tu fus à la fois le serpent et la femme.

Mais souviens-toi de la façon dont je t’aimais…
Moi, ne suis-je rien dans ta chair? Si jamais
Tu sanglotas mon nom dans l’instant sans défense,
Souviens-toi de ce cri suivi d’un grand silence.

Je ne sais plus aimer les beaux chants ni les lys
Et ma maison ressemble aux grands nécropolis.
Moi qui voudrais chanter, je demeure muette.
Je désire et je cherche et surtout je regrette…

"Haillons"

     Pèlerinage

Il me semble n'avoir plus de sexe ni d'âge,
Tant les chagrins me sont brusquement survenus.
Les Temps se sont tissés... Et me voici pieds nus,
Achevant le terrible et long pèlerinage...

Je sais que l'aube d'or ne sait que décevoir,
Que la jeunesse a tort de suivre les chimères,
Que les yeux ont trompé... Mes lèvres sont amères...
Ah ! que la route est longue et que lointain le soir!

Et la procession lente et triste défile
De ces implorateurs que lasse le chemin.
Parfois on me relève, une me tend la main,
Et tous nous implorons le Divin Soir tranquille!

 Vieillesse commençante

C'est en vain aujourd'hui que le songe me leurre.
Me voici face à face inexorablement
Avec l'inévitable et terrible moment:
Affrontant le miroir trop vrai, mon âme pleure.

Tous les remèdes vains exaspèrent mon mal,
Car nul ne me rendra la jeunesse ravie...
J'ai trop porté le poids accablant de la vie
Et sanglote aujourd'hui mon désespoir final.

Hier, que m'importaient la lutte et l'effort rude!
Mais aujourd'hui l'angoisse a fait taire ma voix.
Je sens mourir en moi mon âme d'autrefois,
Et c'est la sombre horreur de la décrépitude!

"Poèmes retrouvés"

   Chanson

Lorsque la lune vient pleurer
Sur les tombes des fleurs fidèles
Mon souvenir vient t'effleurer
Dans un enveloppement d'ailes.

Il se fait tard, tu vas dormir
Les paupières déjà mi-closes...
Dans l'air des nuits on sent frémir
L'agonie ardente des roses -

Sur ton front lourd d'accablement
Tes cheveux font de légers voiles...
Dans le ciel brûle infiniment
La flamme blanche des étoiles -

Et la Déesse du Sommeil
De ses mains lentes fait éclore
Des fleurs qui craignent le soleil
Et qui meurent avant l'aurore -

 J’ai ruiné mon cœur

J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme
Et je suis aujourd’hui le mendiant d’amour:
Des souvenirs, pareils à la vermine infâme,
Me rongent à la face implacable du jour.
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme
Et je viens lâchement implorer du destin
Un reflet de tes yeux au caprice divin,
O forme fugitive, ô pâleur parfumée
Si prodigalement, si largement aimée!

J’ai cherché ton regard dans les yeux étrangers,
J’ai cherché ton baiser sur des lèvres fuyantes;
La vigne qui rougit au soleil des vergers
M’a versé dans ses flots le rire des Bacchantes;
J’ai cherché ton regard dans les yeux étrangers
Sans libérer mon cœur de tes âpres caresses.
Et, comme les soupirs des plaintives maîtresses
Qui pleurent dans la nuit un été sans retour,
J’entends gémir l’écho des paroles d’amour.

O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Incertaine douceur arrachée au destin,
Si prodigalement, si largement aimée,
J’ai perdu ton sourire au caprice divin;
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Tu m’as fait aujourd’hui le mendiant d’amour
Étalant à la face implacable du jour
La douleur sans beauté d’une misère infâme…
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme.

 A mon avril

Répands sur mon front d’insomnie
Tes cheveux d’aurore et de joie,
O toi, ma tendresse infinie,
Avril, mon printemps, mon amour!

Quoi de plus tendre et de plus beau
Que de voir, miracle suprême!
Des roses naître du tombeau!
Cela s’est fait, puisque je t’aime.

Dans mon âme, où l’angoisse est morte,
Le souvenir est effacé…
Donne-moi tes lèvres! qu’importe
La douleur que fut le passé!

L’oubli me sourit dans tes yeux
Et je dis à la vie en larmes
Un grand hommage silencieux
Car elle a de suprêmes charmes.

Car j’ai, dans ma pauvre existence,
Parmi les jours où j’ai pleuré,
Quelque chose de doux, d’immense,
De lumineux et de sacré!

C’est pour cela que je bénis
Non seulement toi, ma très blonde,
Mais aussi les temps infinis,
L’espace et les cieux et le monde!

J’ai compris quelle aube suprême
Se lève sur le grand néant,
Et qu’on espère, et que l’on aime
Et que l’on meurt en souriant!

   Le miroir

Je t’admire, et je ne suis que ton miroir fidèle
Car je m’abîme en toi pour t’aimer un peu mieux;
Je rêve ta beauté, je me confonds en elle,
Et j’ai fait de mas yeux le miroir de tes yeux.

Je t’adore, et mon cœur est le profond miroir
Où ton humeur d’avril se reflète sans cesse.
Tout entier, il s’éclaire à tes moments d’espoir
Et se meurt lentement à ta moindre tristesse.

O toujours la plus douce, ö blonde entre les blondes,
Je t‘adore, et mon corps est l’amoureux miroir
Où tu verras tes seins et tes hanches profondes,
Tes seins pâles qui font si lumineux le soir!

Penche-toi, tu verras ton miroir tout à tout
Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres
Où trembleront encor tes mêmes mots d’amours;
Tu verras frémir des mêmes longues fièvres.

Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée
Car il s’est fait très pur afin de recevoir
Le reflet immortel de la Beauté sacrée…
Penche-toi longuement sur l’amoureux Miroir!


Renée Vivien (pseudonyme), née 
Pauline Mary Tarn le 11 juin 1877 à Londres 
et morte le 18 novembre 1909 à Paris.
Elle eut des relations lesbiennes avec 
Natalie Barney, Hélène de Zuylen 
et Kérimé Turkhan Pasha.
À 32 ans, tout comme son ami Violet Shillito 
avant sa mort, elle se convertit au catholicisme.
Poètesse parnassienne de la Belle Epoque.

Renée Vivien (1877 - 1909)




R. Vivien - Florilège 1


R. Vivien - Florilège 2


R. Vivien in English
1 poem & biography


R. Vivien in het Nederlands
3 gedichten & biografie


Vers Sappho


Louise Labé (24 sonnets)


Club des Poétesses


Dead Poetesses Society



Homepage


Pageviews since/sinds 21-03-2002: 

© Gaston D'Haese: 12-03-2003.
Dernière mise à jour: 01-04-2016.