Escale
dans la baye de Norfolk
Sept
mois et vingt jours aprés avoir quitté Marseille "Le solide" arrive
au cap Gécumbe (54°3'de latitude nord).Ce qui correspond aujourd'hui
environ aux îles Chichagof et Baranof (Sitka) en Alaska.
L'équipage espérent pouvoir y trouver
les précieuses peaux de loutre de mer qui ferront leur fortune en Chine.
Claude Roblet descend donc à terre ainsi que quelques hommes d'équipage
pour réaliser du troc avec les indiens Tlingit (?). Voici ses observations:
"Les habitans (...)
sont de taille médiocre, mais bien faits, leur couleur d'un rouge clair
parait plus noire qu'elle ne l'est en effet par la crasse qui s'amasse sur leur
peau et par les différentes plantes dont ils ont l'habitude de se frotter,
leurs traits ne sont pas désagréables; quoy que quelques uns ayant
l'air farouche, ils ne sont pas ennemis de la gayeté; on remarque même
de tems en tems une vivacité pétulente qui inspire la confiance,
presque tous ont des marques de la petite vérole et après toutes
les demandes que nous leur fîmes pour connaître la cause des inégalités
qui se trouvent sur leur figure, nous comprîmes très distinctement
qu'elle provenaient d'une maladie qui leur gonflait la peau, leur couvrait le
corp de boutons purulens qui causaient des démangeaisons insuportables."
"Un visage applati et rond, des yeux enfoncés,
des joues grosses et renflées, un nez camus sans être épaté
les caractérisent presque tous; il y a quelque diversité dans
la manière de porter la barbe, ainsi que dans les traits colorés
imprimés sur leur visage mais qui contribuent également à
les rendre hideux. L'un et l'autre sexe est couvert de vermine qu'ils mangent.
Nous n'avons eu lieu de nous plaindre d'aucun mauvais traitement de leur part
quoy que je sois allé plusieurs fois seul dans les bois aussi loin qu'à
pu me le permettre leur épaisseur.
"Leurs femmes plus
blanches ou plus tôt moins noires qu'eux sont cependant beaucoup plus
laides, un visage rond, un nez écrasé dans le milieu, des yeux
petits et sans expression, une malpropreté extrême ne sont pas
encore ce qui inspire le plus de répugnance; elles ont dans l'usage de
se faire un trou à environ six lignes (1,2cm)
au dessous de la lévre inférieure
et d'y placer d'abord une brochette de fer ou de bois dont elles augmentes successivement
la grosseur au point de pouvoir la remplacer ensuite par une petite pièce
de bois proprement travaillée d'environ deux pouces de longueur (5,4cm),
les plus grandes que j'aye vu , sur un pouce (2,7cm)
de largeur. Cette pièce entraîne la
lévre par son poids découvre entièrement les dents de la
mâchoire inférieure et donne à leur bouche la forme de celle
d'un fourneau. Mais je n'ai rien vu ni pu voir qui puisse autoriser la dénomination
de femmes à deux bouches que leur ont donné quelques voyageurs,
car cette pièce de bois une fois otée la lèvre reste toujours
pendante en avant sans laisser voir l'ouverture inférieure.
Elles paraissent être de bonnes nourrices et
mères sensibles, celle que j'ai vu allaiter leurs enfans avaient beaucoup
de lait et quand parfois elles battaient les plus forts qui les importunaient
trop ce n'était jamais que par de petits coups sur les bras ou les mains
qui ordinairement faisaient cesser leurs cris ou leur importunité."
"Les garçons à peine agés de trois
ans ont déjà des morceaux de bois façonnés en forme
de flèches ou de lances avec lesquels ils s'exercent.
(Les femmes) ne m'ont pas paru comme tous les voyageurs
le disent des femmes sauvages accablées du poids des occupations les
plus pénibles et regardées comme d'une nature différente
de celle des hommes, elles mangent avec eux et avec leurs enfants. Elles paraissent
consultées dans la plupart des affaires de commerce, elles ne sont pas
même chargées du soin de préparer les repas, ce sont les
hommes que j'ai vu plusieurs fois couper le poisson, le vider, le mettre dans
la marmitte car depuis que les européens leur en ont vendu, ils font
bouillir leurs aliments sur le feu et le verse ensuite dans des vases de fer
blanc que nous leur avons vendus ou de bois qu'ils font eux mêmes. Les
enfants et toujours les mâles vont à la pêche dans les rivières,
vont chercher l'eau douce dans laquelle ils font cuire son produit. Ils apportent
le bois pour faire du feu qu'ils allument à présent avec des briquets
européens. Les occupations des femmes, du moins celles dont j'ai été
témoin occulaire sont de nettoyer les peaux d'animaux que les hommes
vont chasser, de les coudre ensemble pour en faire des habits plus longs et
plus larges, de porter et soigner leurs enfants quand elles en ont; quelqu'unes
cependant conduisent les pirogues et manient la pagaye mais alors il n'y a point
d'hommes avec elles."
"Les lances pour
la guerre et les harpons pour la pêche, adossés contre des arbres,
et recouverts de branches vertes ou séchées indistinctement, sur
lesquelles ils mettent ensuite l'écorce du sapin levée en grandes
pièces et quelques peaux de veaux marins, forment leur abri dont la partie
la plus haute est entièrement ouverte mais ordinairement exposée
au côté opposé aux vents; c'est là qu'ils allument
leur feu plus tôt dehors que dedans la hute. Si la pluye est trop abondante
et le froid trop vif, deux familles réunissent leurs baraques, les grandes
faces l'une contre l'autre et alors le feu se trouve dans le milieu et la sortie
ou l'entrée par les côtés."

"J'ai dit que les femmes s'occupaient du soin de leurs enfans, on croira peut-être que ces petits infortunés sont comme leurs parens exposés aux rigueurs du froids et jouissans de la liberté de leurs membres, point du tout: (...) ils font de petits berceaux dont la forme imite celle de nos chaises, dont on aurait scié les pieds jusqu'au siège, exepté que le haut du dossier est arrondi et que les côtés sont garnis. Ces berceaux sont faits de petites baguettes d'un bois liant sont couvertes extérieurement d'un cuir sec et revêtus intérieurement d'une peau de loutre,l'endroit où portent les fesses est garanti des excrements par de la mousse sèche qu'elles introduissent aussi entre les cuisses. L'enfan ainsi assis les jambes étendues est recouvert d'une peau de loutre, le poil en dedans jusqu'au menton et lacé avec des courroyes."
"Je ne sais pas
qu'elle idée ils ont de la divinité ni s'ils ont un culte mais
rien n'indique qu'il y en ayent un. La population n'est pas grande et j'ai cru
m'assurer que les femmes n'y sont pas dans un nombre propotionnel à celui
des hommes.
Quoy que je n'aye aucunes preuves, je n'aye même
rien vu chez eux qui put me donner le moindre soupçon que ces peuples
soyent antropophages, cependant je ne puis me persuader qu'ils ne le soyent
pas, pour éclaircir mes doutes,je leur ai demandé à plusieurs
reprises s'ils mangeaient les hommes qu'ils tuaient à la guerre et après
m'être assuré qu'ils m'avaient très bien compris, je les
voyais toujours s'entre regarder sans jamais me répondre ni pour ni contre."
"Depuis qu'ils ont l'usage du fer il y a de grands changements dans leurs armes et probablement dans la manière de s'en servir, cependant ils ont encore l'arc et la flêche tels que leurs ancêtres les leur auront transmis; leurs poignards autrefois de bois sont maintenant d'un metal que l'homme n'aurait dû travailler que pour ses besoins et non pour s'entrégorger; leurs lances sont composées de deux pièces, le manche de 15 parfois 18 pieds de longueur (de 4m80 à 5m80),et la lame qui ne cède en rien à celles des antiques hallebardes; mais ils n'ont pas jugé à propos de changer la matière de leurs harpons pour la pêche, ils sont toujours fait d'un os barbelé emmanché d'une longue perche; muni de cette lame deux hommes n'hésitent pas à aller à la rencontre d'une baleine qui pour le dire en passant se trouve en grand nombre dans ces parages. Arrivés proche de l'endroit où cet énorme cétacé a plongé la dernière fois, ils ralentissent la marche de leur pirogue et jouent pour ainsi dire à la surface de l'eau à l'aide de leurs rames et aussitôts qu'ils repéraient l'un d'eux, lui lance un harpon à la tête, je ne l'ai pas vu mais ils disent qu'ils manquent rarement de lui percer les yeux et ensuite de lui donner la mort. Son lard leur fournit une huyle dont ils sont très friands, ils la concervent dans des boyaux d'une grande capacité."
" Leur nourriture ordinaire est le poisson de mer et d'eau douce, la chaire des animaux qu'ils tuent à la chasse, une espèce de gateau fait avec des oeufs de poissons et une sorte de légume farineux que je n'ai vu mais que nos messieurs qui en ont goûté compare à la patate. Ils n'ont marqué aucun goût pour nos liqueurs fortes. Dans l'intervalle de leur repas ou dans leurs voyages quand ils ont appétit, ils mangent des mûres et d'autres bayes qui se trouvent en abondance dans les bois ou du gâteau dont je viens de parler. Leurs voyages sont beaucoup plus embarrassés à présent qu'ils ne l'étaient avant le commerce qu'ils font avec les européens. Les seules animaux que nous ayons vu vivans sont des chiens d'une seule éspèce semblable à nos chiens de berger exepté qu'ils ont le poil plus long."
"Je me contenterai ici d'entrer dans le détail de leur habillement particulier qu'ils mettent dans quelques cérémonies que je ne connais pas, il ne m'a pas paru que pour s'en revêtir un grand âge soit requis puisque celui qui s'est habillé devant nous n'avait pas plus de 25 ans. Le premier article est une sorte de bonnet composé de deux piéces réunies par un bandeau de cuir qui ceint le front et se noue derrière la tête, ces deux pièces d'environ dix pouces de hauteur (27 cm) n'occupent que la région des tempes et sont bordées de poils et de cheveux trés long; différentes figures grossièrement faites ornent la surface, ils y joingnent aussi des tresses, aussi de longs poils et de filamens d'arbrisseaux semblables au chanvre. La poitrine est recouverte d'une sorte d'armure d'étoffe bordée de lanières de peaux et dont le rebord inférieur est garni d'une infinité de coquillages et d'onglets désseschés de certains animaux, le milieu est peint de diverses figures irrégulières; ils s'appliquent à chaque cuisse une autre petite pièce d'étoffe aussi diversement colorée et brodée de peau; ils attachent encore au dessus des genoux des morceaux d'étoffe presque semblable exepté qu'elles parraissent représenter une figure grossière dont le nez fermé d'une pièce de bois mobile qui a environ quatre pouces de longueur de forme crochue, ces deux pièces garnies ainsi que le gilet de coquillages imitent parfaitement le bruit de nos grelots.Dans une des mains ils tiennent un cercle d'osiez du centre à la circonférence duquel se rendent plusieurs rayons dont j'ignore l'usage, dans l'autre une petite baguette d'environ huit pouces de longueur surmonté d'une tête faite d'écorce, terminée en pointe et qui contient plusieurs petits cailloux qui imitent le bruit des hochets."
Groupe de Tlingit en vêtement de cérémonie en 1895