Escale aux Iles de la Reine Charlotte
 

"Le solide" appareille de la Baye de Norfolk, pour descendre la côte plus au sud aux îles de la Reine Charlotte, dans l'espoir de pouvoir y faire de meilleurs affaires. En effet Claude Roblet dit l'équipage déçu de n'avoir pas pu troquer plus de peau de loutre à Norfolk; les anglais y ayant séjourné quelques mois avant leur arrivée. 
Sur les îles de la Reines Charlotte vivaient les indiens de la tribut Haïda.
De nos jours les "Queen Charlotte islands" font partient de la province canadienne de la Colombie Britanique.

 

 

indien Haïda. 

"Durant trois jours que nous séjournâmes, nous vîmes les naturels toujours affables, confians, prévenans même sans importunité mais rusés dans le peu de commerce que nous fîmes avec eux et un peu voleurs. Loin d'être jaloux de leurs femmes comme les naturels de Norfolk ils vinrent au contraire nous en offrir, mais autant que je pus le croires leurs filles seulement et toujours par intérêt malgrès leur répugnance vraie ou feinte. Quelques une vinrent bien d'elles mêmes à la vérité nous offrir leur faveur mais outre qu'elles étaient âgées, qu'elles avaient les lèvres surchargées de ce morceau de bois plus grand encore qu'à Norfolk, qu'elles étaient couvertes de haillons trés puans et malpropres, qu'elles avaient le visage crasseux et coloré, leur puanterie et ce que nous aperçumes de leurs appas surannés eussent éteints nos désirs si nous en eussions quelqu'uns, mais toutes ne ressemblans pas à celles que je viens de dépeindre, nous ne fûmes pas aussi tous châstes joseph. Parmi les jeunes que leurs parens nous amenaient il y en avait qui ne passaient pas quatorze ans et qu'ils avaient probablement élevées pour les européens qui viendraient les visiter, ayant grand soin de nous faire apercevoir qu'elles n'avaient pas à la lèvre ce qui nous inspirait du dégout dans de plus âgées. Elles se peignaient, se lavaient et notre oeil fatigué depuis si longtems de couleurs lugubres des différens peuples que nous avions vu se reposait avec plaisir sur le rose de leurs visages."

 

costume traditionnel des Haïda

"En général, ces femmes sont blanches, mais malpropres, leurs traits n'ont rien de dur ni de rebutans, leur taille est moyenne et ramassée, elles ne paraissent marcher qu'avec peine, elles portent leur chevelure dans toute sa longueur et les jeunes filles ont grand soin de la peigner, mais elles épilent tous les autres poils qui apparaissent sur leur corps. Leurs vêtements sont en peaux d'animaux grossièrement tannés et qu'elles ne lavent jamais, quelqu'unes ont des morceaux de peaux d'ours rattachés par un cordon qu'elles nouent sous le col exepté lorsqu'elles viennent auprés des européens à dessein de captiver leur attention.
Les hommes comme ceux de Norfolk se peignent le visage de rouge et de noir indiféremment beaucoup plus que les femmes cependant ils n'ont pas cet air féroce que nous avons remarqué chez ces premiers soit qu'un climat plus doux, ciel plus souvent serein ayant influencé sur leur caractère et par la suite sur leur phisionomie ou que le commerce qu'ils font avec les européens l'ait déjà modifié; il est certain que je ne les ai pas trouvé comme je me les représentais. Outre la patience fatigante avec laquelle ils attendent, pour faire des échanges aussi avantageux qu'ils le désirent outre la circonspection avec laquelle ils craignent d'offenser les étrangers circonspection que j'attribue à la crainte, mais dont ils se font un mérite avec beaucoup d'art. Ils ont offert de me conduire dans leur pirogue à tous les endroits qui m'ont paru mériter quelqu'attention et m'y attendaient patiemment pendant quelques heures."
"Plusieurs d'entre eux portent des traces profondes de la petite vérole, je n'oserais pas assurer que la grosse leur soit inconnue, outre la vermine dont ils étaient rongés, le plus grand nombre, hommes, femmes et enfans étaient couverts de galle ou de boutons purulens qui doivent provenir de l'extrême malpropreté dans laquelle ils vivent, je n'ai point aperçu qu'ils soyent dans l'usage de se tatouer le corps, mais ils ont sur la poitrine différentes cicatrices qu'ils se font, quand ils sont malades ou dans de grandes occasions; mais ce qui m'a surpris c'est  que tous les individus que j'ai vu ceux qui avaient trente ans et au-dessus avaient rarement ces cicatrices au lieu que de plus jeunes et les enfans en portaient presque tous, ce qui me ferait croire que cet usage n'est pas ancien parmi eux ou du moins qu'il n'y est pas général et que des générations entières périssent sans avoir été dans le cas de se couper si cruellement."
 

"Leur nourriture ordinaire est le poisson frais, sec, fumé et pourri même, les animaux qu'ils tuent à la chasse, et des fruits et des bayes sauvages les mêmes qu'à la baye de Norfolk et la groseille noire que nous appelons cacis et dont le goût est moins agréable encore qu'en Europe."

 
"Leurs armes aussi ont subi de grands changements, le fer comme à Norfolk remplace l'écaille, les os et le bois durci au feu, il n'est pas même sans exemple d'y voir des armes à feu, dont la prudence ne dirige pas l'action; j'ai trouvé des fusils et de la poudre entre les mains d'un chef de famille, on lui avait appris à ménager la poudre, mais je ne doute nullement que s'il voulait s'en servir sérieusement il n'en fut la première victime vu la mauvaise qualité des fusils."
 

"Quelqu'unes de leurs cases que j'ai mesuré avait cinquante et quelques pieds de face (16,3 m) sur trente cinq de profondeur (12,4 m). Six, huit ou dix arbres coupés et plantés forment les côtés et sont joints par des madriers qui s'emboitent dans des mortaises pratiquées dans ces pieux. Plusieurs familles se réunissent dans ces hangards; ils ont toujours dans leurs pirogues des planches et des pièces d'écorce qui les mettent à l'abri de la neige et de la pluye partout où ils se trouvent, car l'été ils fréquentent les lieux où la chasse abonde et l'hiver ils viennent tous se rendre à ses abris communs auxquels ils adaptent toutes lespièces dont ils se servent. Dans leurs pirogues les planches forment les cloisons, l'écorce la couverture dans le milieu de laquelle ils aménagent une ouverture pour passer la fumée. Il est trés ordinaire d'y voir vint cinq familles composées de cinq ou six individus chacune, occuper sa place sans confusion quoy qu'ils y ménagent un emplacement commun pour différens travaux tels que la fabrique des nattes, des cordes, etc... La porte d'entrée qui outre l'ouverture du toit est la seule par où l'on passe est pratiquée dans l'épaisseur d'un arbre grossièrement sculpté qui imite une bouche surmontée d'un nez énorme d'environ deux pieds (65 cm) de longueur en forme de crochet et digne d'un visage monstrueux; au-dessus de cette tête suivant la longueur de l'arbre on voit une grenouille ou un  crapaud, un homme dans l'attitude de l'enfant ans le sein de sa mère avec des parties naturelles de la plus petite forme;
le sommet se termine par une petite figure humaine debout la tête couverte d'un bonnet à la hussard le tout du plus mauvais goût.
La case voisine avait aussi son entrée de la même forme mais les figures étaient différentes, il y avait plusieurs espèces d'animaux et je cru comprendre que c'étaient les attributs de chaque chef par lesquels ils se faisaient connaître. Cette dernière avait de plus de la précédente une cave quarrée d'environ vingt cinq pieds de diamètre (8,15 m) de six de profondeur (1,95 m) dans laquelle on descend par trois marches. Ces marches sont en terre battue encaissée dans des planches qui empêchent l'éboulement, et destinées à servir de lit lorsque la saison est trop rigoureuse pour pouvoir rester dans la hutte supérieure, ils descendent dans le souterrain où ils paraissent devoir être parfaitement à l'abri."
 

"Il m'appparu qu'ils ont deux manières différentes de disposer des cadavres j'ignore si elles sont affectées à l'état des défunts ou seulement à leur âge, mais voici ce que j'ai vu; proche des cases sont des pilliers d'environ dix pieds (3,25 m) de hauteur et d'un pied (32,5 cm) de diamètre, des planches attachées au sommet en forment un quarré d'environ deux trois et même quatre pieds (65 cm; 97,5 cm; 1,3 m) ils y placent le cadavre auquel chaque pilier est destiné, ils le recouvrent de mousse et de pierres très pesantes, le chef à qui nous demandâmes l'usage de celui qui était près de sa demeure nous fit entendre très clairement qu'un de ses enfans y était déposé et qu'il l'avait beaucoup pleuré, d'autres sont recouverts et imitent assez bien la niche de nos saints; suivant l'autre manière ils déposent sur quatre piquets élevés de deux pieds de terre seulement des bierres bien travaillées et hermétiquement fermées qui contiennent les corps des morts, ils les mettent ordinairement fort près les uns des autres et les laissent pourrir en plein air."
 

"Je ne sais jusqu'à quel point s'étendent leur idée sur la divinité ni quel culte ils lui rendent, j'ignore même s'ils en rendent aucun; mais les ruines d'une espèce de temple que j'ai vu dans un  endroit et un temple entier que j'ai vu dans un  autre me font présumer, qu'ils ont quelques superstitions. Ils ont choisi pour les construire un endroit élevé et isolé du sol autan qu'il est possible, ils l'environnent des forts pieux de six ou huit pieds (1,95 m à 2,60 m) de hauteurs, ils concervent les arbres qui s'y trouvent ordinairement mais ils coupent tous les arbustes et battent le terrain qui quelques fois est creusé par dessous; dans le milieu ils construisent un édifice quarré avec des planches assez bien travaillées dont les plus belles que j'aye vu étaient peintes et colorées de différentes manières. Parmi les figures trés variées et qui me parurent ressembler à rien de ce que je connaissais, je distingai dans le milieu une figure humaine monstrueuse moins par la grandeur que par ses proportions, ces cuisses étendues sont minces et longues outre mesure et forment une équerre avec les jambes également mal faites; les bras sont étendus horizontalement et terminés par les doigts grêles et crochus, la face est surmontée par un chapeau pointu, le rouge obscur, le vert pomme et le noir y sont mariés à la couleur du bois et distribués par tâches simétriques avec assez d'intelligence pour offrir de loin un coup d'oeil agréable."
 

 

"J'ai vu dans leurs habitations quelqu'uns de leurs anciens meubles, des caisses ou coffres quarrés assez artistement consus, des marteaux de pierre, de grands vases de bois, des hamacs où ils couchent leurs enfans, des nattes, des cordes, des lances, des os cannelés pour les armer, des hameçons, de la forme la moins avantageuse que j'aye encore vu, des chapeaux de jonc, des flûtes à plusieurs tuyeaux, entre autres une de onze."
"Les grandes marmittes de potterie, les ustenciles de fer blanc et de fer battu, ceux de cuivre ont déjà apporté de grands changements dans leur manière de vivre, et comme le commerce qui fournit à leurs nouveaux besoins ne peut pas longtemps les soutenir, je ne crains pas de prédire que leur sort ne doit pas tarder à empirer, à moins que des hommes généreux ne viennent comme d'autres triptolèmes leur apprendre l'agriculture, les policer et achever ce que le commerce a ébauché."
 

"Les peuples de cette partie de l'isle paraissent avoir une grande inclination pour le jeu à en juger par l'usage constant ou ils sont tous de porter avec eux un certains nombres de petits bâtons avec lesquels ils font la partie un contre un de la manière que je vais rapporter. Parmis ces bâtons qui sont au nombre de trente environ où un est distingué des autres par une raye noir circulaire; celui-ci pris à part avec un  autre non distingué on les mêle ensemble sans les voir quand celui qui les mêle ne les distinguent plus l'un de l'autre il les met séparément chacun sous un morceau d'étoffe et l'adversaire choisit, celui qu'il a désigné est mêlé aussi sans être vu avec tous les autres et l'avantage du pari est favorable ou non suivant qu'il tarde plus ou moins à sortir. Peut-être ce jeu a-t-il encore d'autre combinaisons qui ne me sont pas connues mais ce que j'ai vu ne m'a donné que l'idée d'une espèce de pari sur pari."

 

YAN, village Haïda des iles de la Reine Charlotte 1881