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Pensées philosophiques et politiques de
Claude Roblet
 
 
 Claude Roblet nous livre tout au long de son journal, ses réflexions politiques et philosophiques. On ne peut être qu'étonné par la clairvoyance et la modernité de ses propos:
 

A propos du commerce et de l'avenir des terres du Nord Ouest de l'Amérique:


Nous apprenons par les journaux des premiers navigateurs qui ont trafiqué sur ces côtes que les avantages qu'ils en ont retiré ont passé de beaucoup leurs esperances, qu'ils obtenaient les fourrures les plus précieuses pour la valeurs qu'ils y attachaient eux-mêmes. J'ai vu ces peuples sans décider de la forme de bonheur que leur a procuré ce commerce; je puis avancer sans crainte d'être contredit que leurs moeurs, j'entends par ce mot les qualités sociales y ont gagné, que politiquement parlant les besoins que nous leur avons donné seront par la suite un débouché pour les manufactures d'Europe, mais je crois qu'on a extrait dans bien peut de tems la qintessence du commerce qu'on peut y faire quant à présent,et dussai-je passer pour un homme à paradoxe, je soutiens que  s'il existait une nation assez peu éclairé sur ses intérêts pour fonder sa fortune publique sur cette branche de commerce elle serait réduite à un état désespéré et que semblable à un homme qui se voyait hors d'état de mettre de l'ordre à ses affaires employerait les plus petits moyens pour retarder le desastre, cette nation annoncerait sa détresse par l'importance qu'elle attacherait à un commerce si précaire.

L'Angleterre est à mes yeux cette nation, comme toute l'Europe je conçois la situation de ses affaires, la dette énorme sous le poids de laquelle elle doit succomber, l'impossibilité où ses habitans se trouvent de pouvoir encore longtems supporter les impositions auxquelles ils sont assujettis; son commerce foulé de toutes parts, le Bengale épuisé par des vexatons de tous genres et une politique atroces, je ne doute pas en voyant avec quel acharnement et quelles dépenses le gouvernement s'opiniâtre à soutenir un si petit objet que l'est l'établissement de Nootka ou qu'il cherche à détourner les yeux des puissances intéressées des grands coups qu'ils se proposent de porter à la puissance espagnole dans ces pays, ou a envahir ses richesses par un commerce interloppe qu'il sera toujours disposé à soutenir à main armée.

Pour se convaincre de la vérité de ce que j'avance il ne faut examiner que deux choses; la première: si la côte du Nord Ouest de l'Amérique que j'ai trouvée déserte dans une grande étendue et peu peuplée dans le reste peut longtems fournir à l'affluence des Européens, je crois que non; la seconde: si les chinois voyant abonder dans leurs ports des marchandises qu'ils payaient fort chères ne profiteront pas de la concurrence pour ce procurer au plus bas prix. (nota: lors de notre arrivée en Chine l'expérience nous a prouvé que j'avais deviné juste.).

Je suppose donc, contre l'évidence que la côte fournisse à toutes les demandes; à juger des progrès que les sauvages ont fait dans l'art de traiter, j'oserai parier qu'avant deux ans ils exigeront à peu de chose près la valeur réelle de leur fourrure, dès lors ce commerce deviendra ruineux puisque l'on payera plus cher et qu'on vendra à meilleur marché les objets d'échanges, mais si ce qui est plus probable encore les sauvages ne fournissant pas de quoy mettre les dépenses à couvert par la difficulté de se procurer des fourrures? Quels seront les motifs pour faire un pareil commerce?

Pour prouver que je n'avance pas au hasard que les côtes de l'Amerique sont peu peuplées, je cite des témoins plus connus que moi, qu'on lise les voyages de l'immortel COOK, de PORTLOCK, de DIXON, de DUNCAN et d'une infinité d'autres dont les noms rempliraient une page et l'on se convaincra bientôt du peu d'habitans qui existent sur ces côtes immenses, mais seraient-ils plus nombreux, les animaux qu'en font la richesse en seraient plus vite exterminés.

Qu'on ne s'y trompe pas je le répeterai sans cesse, l'Angleterre porte ses vues plus loin qu'elle ne veut le faire connaître. Sa population n'est pas assez nombreuse, elle n'est pas dans un état assez florissant pour envoyer sans objet des colons aux extrémités du monde.

L'avenir nous apprendra ce qu'ils auront gagné à faire des armements considérables pour des rochers déserts à y reléguer des hommes dont elle a besoin chez elle et à entretenir dans ces parages des frégattes qui ayent rien à faire.

Quoy qu'il soit de la politique, j'insisterai encore sur les pertes que doit faire éprouver un commerce si précaire afin que mes compatriotes portent leurs spéculations sur des objets plus avantageux. En fait de découverte PORTLOCK a reproché à notre gouvernement d'avoir envoyé M. de la PEYROUSE glaner sur les pas de COOK; nos négocians mériteraient-ils le même reproche? Ne chercheront-ils pas de nouvelles routes? Puisque si les premiers qui les parcourent rencontrent des épines ils cueillent aussi les roses.

  
A propos des indiens de la baie de Norfolk:

A propos du commerce et du changement de mode de vie des indiens:


 "je crois avoir fait observer que ces peuples mettent dans leur échange une lenteur et une circonspection fatigante, mais nous n'avons pas vu qu'en général ils essayassent de garder notre marchandise et la leur, cependant quelqu'uns l'ont fait; on ne peut attribuer la retenue qu'ils ont montré qu'à la connaissance qu'ils ont déjà des avantages du commerce sans cela nous aurions été plus souvent la victime de leurs inclinations à voler, plusieurs ont essayé leur adresse à nos dépens, d'autres sont venus de fort loin à onze heures du soir pour s'introduire furtivement à bord, je ne veux point préjuger leurs intentions car quellesquelles fussent nous les avons trouvé, doux, paisibles, honnêtes dans le commerce, intelligens et assez obligeans pour ne pas inspirer défiance, puisque si on veut juger à propos de laisser parmi eux pendant l'hiver une personne pour ramasser leur produit de la chasse pour le plus grand intérêt de notre expédition on n'eut pas manqué d'en trouver plusieurs qu'auraient volontiers couru le risque d'un séjour de six mois sans autre dédommagement que la satisfaction d'étudier plus particulièrement les moeurs et les usages de ces hommes qui ne seront peu-être jamais l'objet des attentions d'une observation philosophique. Car en supposant même que quelque nation européenne vint y former un établissement, bientôt on n'y trouvera plus ni les moeurs ni les usages, ni les instrumens, ni peut-être même les pensées d'hommes de la nature. On aurait peine à croire combien les choses nouvelles que nous leur avons portées ont déjà changé leurs idées, on ne trouve plus ces haches de pierre dont parlent les premiers navigateurs, leurs lances, leurs poignards de bois autrefois, sont maintenant armés de fer. Si on leur a fourni des armes plus meurtrières contre les bêtes féroces et leurs semblables on les a mis en même tems en état de résister plus efficacement à l'oppression des forts.
Si une intention pure avait présidé à une distribution éclairée d'armes aussi meurtrières certainement l'humanité ne pourrait qu'applaudir à ses vues aussi philosophiques mais comme on n'est pas encore parvenu au point de parcourir la terre et de s'exposer à tant de dangers, pour civiliser des peuples sauvages et leur enseigner l'agriculture, il n'en faut pas cependant moins encourager le commerce qui en leur faisant connaître peu à peu un meilleur état et des commodités nouvelles tirera de leur barbarie même tout l'avantage dont elle est capable et fera fleurir les états qui s'en occupent.

 
 

A propos de l'évolution du commerce:


Ici une peau de loutre de première qualité qu'on se procurait dans les commencemens pour un couteau, deux ou trois clous et quelques autres bagatelles de cette nature, actuellement une veste et une grande culotte de drap, une lance et quelqu'autres objets de peu de valeur avec, ou une marmite de potain, un poignard, un bassin de cuivre et une bouilloire de fer blanc et encore n'en trouve-t-on pas autant qu'on en prendrait malgré ces prix exorbitants. Maintenant les sauvages veulent des fusils de la poudre; si le prix en fourrure a diminué en Chine de la même proportion qu'il a augmenté à la côte qui pourra y tenir?
Et nous saurons bientôt quoi en penser! Pour peu qu'on fasse attention aux frais que compte un armement pour de tels voyages, aux gages de l'équipage, à sa nourriture journalière, aux frais de relâches, il sera aisé de se convaincre qu'un tel commerce ne peut être fait avec quelque avantage que par des caboteus de Chine ou même des Indes.

 
 
A propos de l'introduction des fusils chez les indiens:  

Heureux ces habitants et nous-mêmes si quelque navigateur plus avide ne leur livrent pas par la suite des armes plus funestes. Mr Dixon a déjà donné ou laissé donner à l'un d'eux, deux fusils sans poudre il est vrai,  et qu'il a cassé de dépit en voyant qu'il ne pouvait pas comme les européens faire poue mais toujours cric comme il s'exprimait lui-même; un peu de jugement il aurait attendu un autre vaisseau qui ne lui aurait pas refusé de la poudre et du plomb s'il en eut exigé pour de belles fourrures et cette connaissance qui devait être la dernière à acquerir serait maintenant entre leurs mains.
Je sais que partout où il y a des hommes partout ils ont inventé des armes pour se détruire; je sais encore que quelques gens à paradoxe assurément encore qu'il n'est pas prouvé que l'invention de la poudre ait rendu les combats plus meurtriers au lieu que les avantages qu'en retire la société sont certains, que par elle on détruit des animaux trop redoutables pour les armes ordinaires, que par elle les forces humaines ont centuplées , que les arts agrémens leur doivent leur existence etc..., mais sans répondre en détail à toutes les preuves dont on pourrait m'accabler, je demanderai seulement si le sauvage à qui la nature et l'éducation ont donné la force et le courage de joindre corps à corps et de poignarder l'ours qui habite la même forêt et lui dispute quelquefois sa nourriture n'a pas plus de ressource qu'avec un fusil, qui peut ratter et laisser à la merci de son ennemi.

 

  
 
 

A propos des indiens des iles de la Reine Charlotte
 
 

A propos de l'image des indigénes donnée par les navigateurs en Europe:


 Le rédacteur du voyage du Capitaine Dixon qui le premier nous a fait connaitre les indiens des isles de la Reine Charlotte, leur prête gratuitement des vues cruelles et des projets affreux parce qu'ils lui ont fait bon acceuil, qu'ils l'invitaient à venir dans leurs cabanes et qu'ils lui montraient les intentions les plus pacifiques; pour moi qui me suis livré à leur bonne foy sans avoir eu lieu de m'en repentir, je donne peut être dans un autre excès: mais qu'il me parapit excusable; je ne fais aucune supposition et j'expose ma conduite envers eux et la leur envers moi, et ma prévention fut-elle mal fondée, du moins elle ne tend pas à augmenter le nombre des monstres à figure humaine qui végétent sur la surface de la terre, et il sera toujours consolant pour l'humanité de penser que si quelques usages barbares ce sont introduits chez quelques hordes de canibales et leur ont fait répandre et boire le sang de leurs semblables c'est qu'il tient à des faits antérieurs que nous connaissons point;mais ceux qui n'ont pas eu les moins sujets de se livrer à une pareille cruauté sont humains, affables, hospitaliers même et exercent sans intérêt plusieurs autres vertus sociales que nous ne pratiquons guère aussi gratuitement. Mais dira-t-on comment accorder le portrait que vous faites de ces sauvages avec ce que vous avez dit plus haut de leur manière de commercer, de chercher à voler et de faire agréer leur fille? A cela je reponds appuyé du temoignage du premier navigateur qui les a fréquenté que loin d'être rusés, ils lui donnèrent et jettèrent dans son vaisseau leur fourrures les plus précieuses et se contentèrent du prix qu'il voulu bien leur donner. Si depuis ils ont changé, c'est qu'ils ont compris qu'on ne leur donnait rien pour rien et dès lors ils ont dû s'occuper des moyens de s'en procurer le plus qu'ils pouvaient, n'ayant d'autres moyens pour apprécier la valeur de ce qu'ils donnaient que l'avidité des acheteurs.
Ils ont eu recours à la patience et quand par ce moyen, ils ne réussissaient pas à obtenir tout ce qu'ils demandaient, alors ils cédaient, mais rarement ils ont été dans ce cas. Quelques déréglés qu'eussent été leur désirs ils étaient bien en dessous de ce qu'ils donnaient, on ne peut déjà plus en dire autant actuellement.

 
 

A propos du vol, et de la conduite des équipages

Nous autres Européens sommes les nations par excellences les peuples les plus policés, que dis-je les seuls policés, et cependant n'avons nous pas chez nous des voleurs, les besoins factices plus que réels n'ont-ils pas fait commettre un très grand nombre de crime? Je dis plus, qu'on interroge tous les navigateurs qui ont abordé sur des terres dont les habitans ont fuy à leur approche, n'ont-ils pas pris dans les huttes abandonnées, des filets, des ustenciles, des vivres et quelques fois même O comble de la barbarie n'ont-ils pas coupé par le pied les arbres chargés de fruits pour s'éviter la peine de les cueillir?
Et on ne peut pas pardonner à l'homme de la nature c'est-à-dire à un être qui n'a pas de notions justes du tien et du mien de s'approprier les choses qu'ils trouvent à sa bienséance, dont il voit que nous avons une grande quantité, dont nous lui avons fait naître le besoin, en lui montrant l'importance sans cependant le lui donner quand il n'a pas de quoy le payer parce que cela n'est pas possible et ne s'accorde pas avec les intérêts du commerce. Hommes injustes commencer donc par éteindre dans vos coeurs ces passions honteuses qui les tyranisent avant de blâmer les premières impulsions qui ne sont pas réprimées par la connaissance des lois.

 
 

A propos des relations des marins avec les femmes indigénes:


 Quant aux vices intéressés qui les engagent à livrer leurs filles qui n'en decouvrira pas aisément la source? De jeunes marins ardens d'un tempérament vigoureux que les alimens acres auront encore exité après un voyage de huit ou dix mois n'auront pu voir des femmes sans émotion, les voir, les désirer et communiquer leurs désirs fut l'affaire d'un moment. Des soins, des assiduités auraient pu comme partout ailleurs être couronnés de succès, mais le tems manquait on eut recours a de plus prompts expédiens. Si on n'intéressa pas le coeur on ébranla la vertu par des presens agréables, l'agréable a toujours eu l'avantage et l'aurait encore, mais l'utile est préféré par les parens et dès lors c'est un marché conclu sans égard aux sentiments de leurs filles qui obéissent quelques fois en pleurant: j'avoue qu'un pareil triomphe n'a rien de bien flatteur, mais la brutalité y trouve son compte et bientôt les craintes, les remords peut être même la honte viennent déchirer un coeur qui n'était pas fait pour les éprouver, supposé que dans tous les cas un instinct irrésistible ne les entraînât pas."