Haarzuilens, un village des environs d'Utrecht aux Pays-Bas, dont l'histoire est intimement liée à notre famille, fête cette année le centenaire de sa construction. Ayant participé à l'ouverture des festivités, je crois qu'il serait intéressant d'en faire pour vous le récit en commençant par un retour en arrière d'une bonne centaine d'années afin de mieux comprendre le pourquoi de ces réjouissances.
Un hameau doit faire place pour un parc
Vers 1892, notre cousin Etienne van Zuylen van Nyevelt van de Haar décida d'entreprendre la restauration des ruines du château ancestral, dont avait hérité son grand-père Jean-Jacques au début du siècle. Par son mariage avec une des riches héritières Rothschild, il disposait de fonds quasi illimités et fit appel à un architecte Hollandais réputé : Pierre Cuypers. Celui-ci fut chargé de reconstruire le château en utilisant les hautes murailles qui restaient encore debout. Au fil des ans l'imposante bâtisse s'éleva et devint plus impressionnante qu'elle ne l'avait jamais été.
Mais au pied de sa nouvelle demeure subsistait toujours un petit hameau, constitué de quelques fermes éparses et des restes de l'église du village transformés en porcherie. Souhaitant entourer son castel d'un jardin et d'un parc digne de sa splendeur retrouvée, il racheta tous les bâtiments pour les raser et les reconstruire un peu plus loin à la lisière de son domaine. De Paris, en date du 10 novembre 1894, il adressa à son oncle Hector, une lettre dans laquelle il écrit : "la plus grande difficulté que j'ai eu a été de transporter le village du Haar (200 habitants) à 2 kilomètres de l'endroit où il se trouve actuellement. Heureusement qu'avec le temps et l'influence, j'y suis presque parvenu aujourd'hui."
En 1898 le nouveau village, rebaptisé Haarzuilens, fut inauguré solennellement par notre cousin et son épouse. Cent ans plus tard, en guise de festivités, les organisateurs souhaitaient rappeler les liens historiques qui unissaient leur village à la ville de Bruges.
Une course estafette de 270 kilomètres
L'organisation de notre excursion familiale (voir article précédent), m'avait permis de nouer des contacts fort intéressants avec Monsieur Van Essen du cercle historique local 'Vleuten - De Meern - Haarzuilens'. C'est par son entremise que je fus contacté afin d'envisager la concrétisation de ce projet.
Début décembre une délégation conduite par Monsieur Carlos Poels vint me rendre visite à Messem pour exposer son plan. Une course estafette de 270 kilomètres partirait de Bruges pour transférer des documents de famille. Ceux-ci seraient confiés à un groupe de marathoniens expérimentés à charge de les remettre 24 heures plus tard au châtelain du Haar et aux autorités communales de Haarzuilens.
Le départ fut fixé au pied de l'église Sainte-Walburge, parce que celle-ci abrite la plaque commémorative de Jean-Bernard et de son épouse Isabelle. De plus, l'ancienne poste, dont nos ancêtres étaient les directeurs de 1684 jusqu'au milieu du XIXème siècle, se trouvait dans les environs immédiats. Les souvenirs familiaux transportés seraient la lettre d'Etienne mentionnée ci-dessus ainsi qu'une reproduction photographique de la pierre tombale van Zuylen - du Bois.
Des différents aspects de l'organisation d'un évènement sportif
Ce qui au début ne demandait que de m'occuper des seuls documents de famille, me prit au fur et à mesure que l'évènement approchait, pas mal de temps. En effet, il fallut contacter la police locale pour obtenir les autorisations nécessaires et les autorités communales pour qu'elles délèguent un représentant pour assister au départ de la course.
J'y pris beaucoup de plaisir et de fil en aiguille je me mis en rapport avec la presse pour obtenir une certaine publicité dans les médias. A cet effet, j'ai envoyé aux correspondants locaux des journaux le communiqué de presse dont la traduction se trouve à la fin du présent article.
Les derniers jours furent surtout occupés à accorder soit à la maison, soit par téléphone, des interviews. Maintes fois Dominique fut dérangée pendant la journée par des journalistes, qui trouvèrent l'idée très originale et consacrèrent d'excellents articles sur cette manifestation. La question souvent posée était de savoir si moi-même ou d'autres membres de la famille participeraient au marathon.
Le grand départ
Le vendredi 13 mars à 20 heures quelques badauds s'étaient déplacés pour assister au départ des 16 coureurs à pied. Le toujours fidèle Louis van Renynghe était à mes côtés pour représenter la famille. Le temps d'accorder une ultime interview et de poser pour une photo de groupe et ce fut au tour de l'échevin des sports de la ville de Bruges et du bourgmestre de la commune de Vleuten, dont dépend Haarzuilens, de prononcer une brève allocution pour encourager les athlètes et saluer leur exploit sportif.
Peu après, la caravane, précédée de deux motards de police, s'ébranla pour parcourir les rues de Bruges. Tout d'abord ils passèrent Korte Ridderstraat devant chez Guy et Marie-Claire van Renynghe et Ridderstraat devant l'ancienne maison de Jean-Jacques van Zuylen van Nyevelt, ancien bourgmestre de la ville et 22ème seigneur du Haar. Celle-ci abrite maintenant un home pour des étudiants du collège de l'Europe.
Ensuite ils traversèrent la grand-place en longeant le majestueux Beffroi tout illuminé et se dirigèrent vers la porte de Gand. Auparavent ils passèrent non loin de l'église de la Madeleine, où fut baptisé le grand poête flamand Guido Gezelle dont le parrain, comme vous le savez, était un van Zuylen.
A cet endroit les quatre voitures des accompagnateurs et des organisateurs hollandais rejoignèrent le peloton des coureurs à pied et je les vis quitter Bruges pour s'élancer dans la nuit profonde sur les routes de Flandres. Pendant que les Belges dormaient, 16 hommes et femmes se relayaient par deux pour parcourir les 270 kilomètres du trajet. De tout coeur j'espérais que tout se déroulerait sans problèmes, car maintenant que ma part à l'organisation était achevée, je comptais bien dormir du sommeil du juste, avant de rallier le lendemain après-midi Haarzuilens en voiture.
Une arrivée en fanfare
La route fut bonne encore que de temps à autre les nuages lachaient une fine pluie. Si le départ à Bruges s'était effectué par temps sec, les coureurs furent eux aussi confrontés à ces mêmes conditions climatiques. Je n'en subissait pas trop les conséquences, puisque j'étais bien à l'abri dans mon auto, mais ceux qui couraient sous ce petit crachin furent transpercer jusqu'aux os.
A l'heure dite un taxi m'attendait à l'hôtel pour me conduire au village de Haarzuilens. Pendant le court trajet le chauffeur m'apprit que le châtelain et son épouse étaient arrivés quelques heures plutôt et qu'il était aller les chercher à l'aéroport. Mon rêve était en train de se réaliser : dans quelques instants j'aurais enfin l'occasion de rencontrer mon cousin éloigné Thierry, chef de notre famille.
Une réception pour tous les autochtones et quelques personnalités était organisée dans le restaurant 'De vier Balken'. Partout le pimpant village, dont les portes et les volets des maisons sont peintes aux couleurs rouge et blanche de la famille, était pavoisé de drapeaux aux armes van Zuylen (3 colonnes) et van de Haar (3 losanges).
Thierry, son épouse Bee et sa fille aînée Alexandra arrivèrent à leur tour. Les organisateurs savaient que je les voyais pour la première fois et m'avaient prévenu que je serais certainement fort impressionné. Malgré sa haute stature, le contact avec mon cousin se passa le plus simplement du monde. Il fut très aimable et sa femme, grande, élancée et blonde, tout à fait charmante.
La presse et la télévision étaient présentes pour immortaliser l'arrivée des coureurs. Ils approchaient à petit trot et tout s'était bien passé puisqu'on ne déplorait ni accidents ni blessures. Dans les derniers kilomètres d'autres amateurs s'étaient joint à eux et dans ce pays où la bicyclette est reine des cyclistes les entouraient.
Peu après vingt heures et sous les acclamations, les coureurs firent leur entrée dans le village en passant sous l'arc de triomphe. Après avoir effectué un tour d'honneur sur la place du village, ils s'immobilisèrent devant le restaurant. Un crieur public en costume d'époque fit lecture de la missive qui leur avait été confiée à Bruges. Le seigneur du Haar reçut la photo de la pierre tombale de ses ancêtres. Je profitai de l'occasion pour lui rappeler la réunion de 1963, auquel je n'assistais pas en raison de mon jeune âge et il m'avoua qu'à l'époque il était bien jeune pour présider une assemblée aussi impressionante.
Les lendemains de fête qui chantent
Comme j'étais logé tout près, dans le village de Maarsen, le lendemain de bonne heure, après avoir pris un solide petit déjeuner continental, je suis retourné à Haarzuilens. Le soleil perçait un peu timidement et en ce dimanche matin il faisait absolument calme : pas de ces files de voitures, qui comme en semaine, se dirigent en vrombissant vers Utrecht ou Amsterdam par des routes détournées. Cette belle campagne était sillonnée par des joggeurs matinaux.
Les villageois sommeillaient encore et dans les rues on n'apercevait pas âme qui vive. Sur la pelouse de la place communale les premiers crocus jaunes et mauves pointaient leur tête. Les drapeaux flottaient doucement au gré du vent et les oiseaux en ce début de printemps précoce sifflaient à qui mieux mieux. Bref un temps idéal pour flaner et prendre des photos.
Une des rares voitures, qui osat traverser le village pendant que je filmais, arborait fièrement le nom de son propriétaire : « Jan van Zuijlen, race specialist ». Eh oui, ici dans les environs d'Utrecht, ce nom est tout à fait commun. L'épicier, le boulanger ou le marchand de vélos se nomment souvent ainsi.
Le parc du château est accessible au public dès 9 heures du matin. Avant de rentrer à la maison, je ne pus résister au plaisir de m'y promener et de faire de nombreuses photographies. Il est vrai qu'il y manque les crocus, tulipes, narcises et autres fleurs de printemps, dont la Hollande est si grande productrice. Sans aucun doute celles-ci auraient mis cette touche de couleur qui manque tellement en cette saison à cause des nuages bas et de la nudité des arbres. Mais le bâtiment majestueux se reflétant dans les eaux limpides des douves garde la magie des châteaux enchantés des contes de fées de notre enfance.
Pour combien de temps encore ? Bientôt et pour plusieurs années il devrait être entouré d'échafaudages, car des travaux de restauration urgents s'imposent. Si rien à l'extérieur ne laisse paraître de son mauvais état, les pilotis sur lesquels reposent les murailles ont été sournoisement attaqués par l'air libre. Trop longtemps l'état hollandais a maintenu dans cette région la hauteur des eaux à un niveau bien trop bas. De plus la construction métallique de l'architecte Pierre Cuypers, qui recouvre l'ancienne cour intérieure, serait trop lourde pour les fondations. Bref il faudra beaucoup de temps et d'argent pour réassurer la complète stabilité de l'ensemble.
Un peu à regret je reprends la route direction Bruges, mais après tout je me dis que rien ne vaut mon cher Messem. Tout y est tellement plus cosy et j'y suis tellement heureux. Peu avant le déjeuner je suis de retour pour y retrouver Dominique et les enfants. Maman, qui nous rejoint pour le repas, pourra elle aussi recueillir mes premières impressions et visionner avec nous les images de la vidéo.
A l'extérieur la nature est déjà en fête : les jonquilles en fleurs bordent les chemins ; les arbustes de fortitia colorent de tâches jaunes les massifs ; à l'endroit précis, où jadis le château de Messem se dressait fièrement, un magnolia déploit ses branches couvertes de boutons roses et blancs. Oost west, thuis best : rien n'est plus vrai que ce dicton bien de chez nous.
Messem, mars 1998