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1857 - lettre 39 - Les Têtes-Plates (Voir 24e lettre).

LES TÊTES-PLATES.

 

TRENTE-NEUVIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Université de Saint-Louis, 4 août 1857.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Vous trouverez sous ce pli la lettre du Père Adrien Hoecken, que je vous ai annoncée dans ma missive du 16 juillet dernier. J'espère qu'elle méritera une place dans vos Précis Historiques. En Hollande, elle fera certainement plaisir.

 

Vos lecteurs reliront avec intérêt et utilité une autre lettre du même Père, publiée dans votre 118e  livraison, année 1856, ainsi que les quatre lettres du Père Chrétien Hoecken, frère d'Adrien, que vous avez également publiées dans vos livraisons 119e et 120e de la même année.

 

La récente lettre du P. Adrien me remplit de confusion. L'expression des sentiments des pauvres Indiens à mon égard, sentiments dont le Père se fait l'organe, m'auraient empêché de vous l'envoyer en entier, si vous n'insistiez tant pour avoir chaque pièce dans toute son intégrité. Il faut, du reste, ne pas perdre de vue que ces pauvres sauvages, dépourvus de tout et abandonnés des autres hommes, éprouvent une reconnaissance et une joie excessives pour le moindre bienfait, et envers quiconque leur montre le plus petit égard. Grande leçon pour nos compatriotes! Parmi ceux qu'en Belgique les mauvais écrivains et les autres révolutionnaires appellent des sauvages, des barbares, vous n'en trouveriez pas un seul qui le fût assez pour vouloir figurer dans les bandes de Jemmapes, ni même dans celles de Bruxelles, d'Anvers, de Gand, de Mons. La robe-noire ici est respectée, aimée; les Indiens y voient l'emblème du bonheur que le missionnaire leur apporte avec le flambeau de la foi.

 

LETTRE  DU  R. P.  ADRIEN  HOECKEN.

 

Mission des Têtes-Plates, le 15 avril 1857.

 

                   Révérend et bien-aimé Père,

 

Avant d'entrer dans quelques détails, je prie Votre Révérence de vouloir excuser le manque d'ordre de cette lettre. Bien du temps s'était écoulé depuis que j'avais eu le plaisir de recevoir des nouvelles de vous, qui avez tant de titres à mon amour et à ma reconnaissance, et dont le nom est souvent sur les lèvres et toujours dans le cœur de chacun des habitants de ces régions lointaines. Votre lettre des 27 et 28 mars 1856 nous est arrivée, vers la fin d'août; elle a été lue, ou pour mieux dire, dévorée avec avidité, tant elle nous était chère. Elle nous avait été remise par notre chef Alexandre, qui avait accompagné M.H.R. Lansdale chez les Cœurs-d'Alène. A peine avions-nous jeté un coup d'œil sur l'adresse et reconnu votre main, que, ne pouvant contenir notre joie, tous, d'un commun accord, nous nous écriions : -- « Le Père De Smet! Le Père De Smet! » -- Vous ne pourriez vous imaginer le bonheur que donnent vos lettres à nous et à tous nos chers Indiens. Dieu soit loué !  Votre nom sera à jamais en bénédiction parmi ces pauvres enfants des Montagnes Rocheuses. Ah! que de fois ils m'adressent ces questions : -- « Quand donc le Père De Smet reviendra-t-il parmi nous ?  Remontera-t-il le Missouri ?  Est-il vrai qu'il ne viendra pas encore cet automne au fort Benton ?  – « Ces questions et bien d'autres semblables montrent combien est cher parmi eux le souvenir de leur premier père en Jésus-Christ, de celui qui, le premier, leur rompit le pain de vie et leur montra le vrai chemin qui conduit au bonheur éternel. Rien d'étrange donc que vos lettres aient été lues à plusieurs reprises, et que, à chaque fois, elles aient semblé nous donner un nouveau plaisir, exciter un nouvel intérêt.

 

Je ne pais assez admirer la divine Providence, qui préside à tout et qui, en particulier, prend soin de nos chères missions. Parmi les preuves sans nombre qu'elle nous a données de sa continuelle protection, votre assistance dans notre dernière détresse et la libéralité de nos bienfaiteurs ne sont pas les moins remarquables ni les moins dignes de notre reconnaissance. Nos magasins étaient vides, et la guerre des Indiens dans le pays plus voisin de la mer nous ôtait tout espoir de nous procurer d'autres ressources. Jamais, non jamais, charité ne fut faite plus à propos, ni reçue avec plus de joie. Puisse le ciel prolonger vos jours et ceux de tous nos bienfaiteurs !   Puissiez-vous aussi continuer à nous porter le même intérêt que jusqu'ici vous n'avez cessé de nous témoigner! Oui, bien-aimé Père, que le souvenir de nos missions vous soit toujours également cher !   Elles sont le fruit de vos fatigues, de vos labeurs, de vos héroïques sacrifices!  Ah !  n'oubliez pas, n'oubliez jamais nos chers Indiens !  ils sont vos enfants en Jésus-Christ, les enfants de votre charité sans bornes et de votre zèle infatigable!

 

Pendant les mois de juin, de juillet et d'août, la maladie a sévi cruellement dans notre camp, ainsi que dans celui des Têtes-Plates. Toutefois, il y a eu peu de victimes de ses terribles atteintes.

 

Le Père Meretray, mon collaborateur, visitait les Têtes-Plates dans l'ancienne mission, où il avait été demandé par leur chef Fidèle Teltella (tonnerre), dont le fils était dangereusement malade. Plus tard, je les visitais moi-même dans leurs prairies camaches. Une seconde fois, au commencement de juin, je restai quelques jours avec eux à Hell's Gate, et je distribuai des médecines à tous ceux qui étaient atteints de la maladie et un peu de fleur de farine à chaque famille. Victor, le grand chef, Ambroise, Moïse, Fidèle, Adolphe et plusieurs autres vinrent ici eux-mêmes un peu plus tard, afin d'accomplir leurs devoirs de religion. Depuis le printemps dernier, il y a une amélioration notable dans toute la nation. Ambroise a opéré le plus de bien : il avait convoqué plusieurs assemblées, afin d'arranger et de payer d'anciennes dettes, de réparer les injustices, etc. Les sauvages paraissent cependant ne pouvoir se défaire de leurs terres; ils veulent à peine entendre parler des dispositions à prendre.

 

Le Père Ravalli a travaillé tant qu'il a pu pour pacifier les peuplades qui habitent plus vers l'ouest, savoir : les Cayuses, les Yakamans, les Opelouses, etc. Comme nos néophytes jusqu'ici n'ont pris aucune part à la guerre, le pays est aussi sûr pour nous que jamais. Nous pouvons aller librement partout où nous le désirons; personne n'ignore que les robes-noires ne sont pas des ennemis, celles, du moins, qui sont parmi les Indiens. Presque tous les Cœurs-d'Alène. afin de se mettre à couvert des hostilités des Indiens et d'éviter tout rapport avec eux, sont partis pour la chasse aux buffles. Il y a peu de jours, le Père Joset m'écrivit ce que le Père Ravalli m'avait déjà écrit plusieurs semaines auparavant : « Je crains un soulèvement général parmi les Indiens vers le commencement du printemps. Prions et engageons les autres à prier avec nous, afin de détourner cette, calamité. Je crois qu'il serait bon d'ajouter aux prières ordinaires de la messe la collecte pour la paix. »

 

Si les Indiens moins bien intentionnés des contrées plus basses pouvaient se contenir dans leur propre territoire, et si les blancs, dont le nombre augmente chaque jour dans la vallée de Sainte-Marie, pouvaient agir avec modération et se conduire avec prudence, je suis persuadé que bientôt tout le pays serait en paix, et que pas un seul Indien ne voudrait désormais tremper ses mains dans le sang d'un étranger blanc. Si j'étais autorisé à suggérer un plan, je proposerais de faire évacuer toute la haute contrée par les blancs et d'en faire un territoire exclusivement indien; ensuite je m'efforcerais d'y emmener tous les Indiens de la partie inférieure, tels que les Nez Percés, les Cayuses, les Yakomas, les Cœurs-d'Alène et les Spokans. Les motifs les mieux fondés me portent à croire que ce plan, qui présente de grands avantages, pourrait s'effectuer au moyen de missions dans l'espace de deux ou trois ans.

 

Nos Indiens ici vont bien. Au printemps dernier, nous avons semé environ cent cinquante boisseaux de froment et planté une quantité assez considérable de pommes de terre, de choux et de navets. Le bon Dieu a béni nos travaux et nos champs. Ici, tous généralement aiment l'agriculture. Nous donnons gratis des semences à tout le monde. Nos charrues et nos autres outils sont aussi à leur usage. Nous prêtons même nos chevaux et nos bœufs aux plus pauvres d'entre les Indiens, et nous nous chargeons de moudre gratis leurs grains. Mais notre moulin, qui fonctionne au moyen de chevaux, est bien petit, et nous sommes dans l’impossibilité d'en construire un autre.

 

M.H.A. Lansdale, agent du gouvernement, homme très juste et très honnête, est entré en fonctions aux Pruniers, place située tout près de l'endroit où l'on passe la rivière et à quelques milles d'ici. Nous lui avons donné toute l'assistance qu'il était en notre pouvoir de lui donner. J'avais espéré que le gouvernement viendrait à notre secours, au moins pour la construction d'une petite église; mais jusqu'ici toutes mes espérances ont été frustrées. Hélas !  ne pourrons-nous jamais cesser de pleurer la perte de notre petite chapelle parmi les Kalispels ?  Plusieurs de ces derniers, et entre autres Victor, en voyant la chapelle qui autrefois leur était si chère, mais qui maintenant est abandonnée et déserte, ne purent s'empêcher de verser des larmes.

 

Quand donc pourra-t-il, le pauvre Indien, trouver un miserable coin de terre où il puisse mener une vie tranquille, servir et aimer son Dieu en paix, et conserver les cendres de ses pères sans crainte de les voir profanées et foulées aux pieds d'un injuste usurpateur ?

 

Plusieurs d'entre les Kalispels, Victor et d'autres, ont déjà des possessions ici. Cependant ils n'ont pas encore renoncé à celles qu'ils ont dans le pays plus bas. Douze habitations bien pauvres sont le commencement de notre ville appelée Saint-Ignace. Notre demeure, quoique bien modeste, est cependant, comme on dit, assez confortable. A tout autre qu'à vous, ce mot confortable pourrait paraître étrange; mais vous, vous savez fort bien ce qui est du confortable pour un pauvre missionnaire; par conséquent, vous connaissez aussi la signification relative de ce mot. Notre communauté compte six membres. Le Père Joseph Meretray, qui est missionnaire, préfet de notre petite chapelle et inspecteur en chef de nos champs, etc.; le Frère Mc Ginn, fermier; le Frère Vincent Magri, dépensier, charpentier et meunier; le Frère Joseph Spegt, maréchal, boulanger et jardinier; le Frère François Huybrechts, charpentier et sacristain.

 

J'ai l'intention d'aller à Colville après la moisson et pendant l'absence des Indiens.

 

Le Père Meretray, de son plein gré, s'est rendu au fort Benton avec une couple de chevaux. La distance par la grande route est de 294 milles. Il prit des chevaux parce que nous pouvions difficilement nous passer de nos bœufs, et que, d'après les informations reçues de M. Lansdale, la route est impraticable aux bœufs qui n'ont pas, comme les chevaux, des fers aux pieds. Le Père Meretray arriva au fort le 17 septembre, et fut reçu très favorablement par les habitants; mais il dut attendre quelque temps pour les bateaux. Il parle avec éloge des Pieds-Noirs et regrette beaucoup qu'il n'ait pas juridiction dans cette partie des montagnes. Il retourna le 12 novembre.

 

Comment vous exprimer, mon révérend Père, la joie qui remplit nos cœurs, lorsque nous ouvrîmes vos lettres et les différentes caisses que vous avez eu la bonté d'envoyer ?  Tous, nous versions des larmes de joie et de reconnaissance. En vain, la nuit suivante, je m'efforçais de calmer l'émotion que ces missives, ainsi que la libéralité de nos bienfaiteurs, avaient produite en moi; je ne pus fermer l'œil. Toute la communauté, oui, tout le camp partagea mon bonheur. Tous ensemble nous rendions des actions de grâces à la divine Providence, et ce jour était pour nous un vrai jour de fête. Le lendemain, étant un peu revenu de mon émotion, j'étais honteux de ma faiblesse; mais vous qui savez ce que c'est qu'un missionnaire, vous qui connaissez ses privations, ses peines, ses angoisses, vous me pardonnerez aisément ma trop grande sensibilité.

 

J'étais convenu avec le Père Congiato qu'il enverrait à Votre Révérence mes listes, ainsi que l'argent qu'il me destinerait. J'étais d'autant plus hardi à solliciter votre charité et votre bienveillance en notre faveur, que je connaissais mieux l'amour et l’intérêt que vous portez à nos missions, et que, d'un autre côté, je ne faisais qu'exécuter un plan que vous-même vous aviez conçu et suggéré, alors que, vu les circonstances, il aurait paru à tout autre qu'à vous imaginaire et incapable d'être mis en exécution.

 

A peine le Père Meretray était-il parti, que je reçus la lettre du Père Congiato dans laquelle il me dit : « Si vous pensez que nos provisions puissent nous être fournies à meilleur compte du Missouri, faites-les venir de là ; je vous en payerai le prix. Écrivez à ce sujet au révérend P. De Smet. »  Si j'avais reçu cette lettre un peu moins tard, je ne sais trop quelle aurait été ma décision; car il est très douteux que nous eussions pu trouver quelqu'un qui voulût retourner au fort Benton. Je vous prie, veuillez excuser les peines que nous vous donnons; notre situation si extraordinaire est la seule excuse que je puisse apporter en faveur de notre importunité. Mille remercîments à vous et à tous nos bienfaiteurs qui avez concouru si généreusement au soutien de nos pauvres missions. Je remercie de même tous nos bons Frères de Saint-Louis des lettres si intéressantes qu'ils ont eu la charité de m'écrire. Recevez encore nos sentiments de reconnaissance, mon révérend Père, pour les catalogues des différentes provinces, les livres classiques, les Missions catholiques, par Shea, les ouvrages de controverse, etc., etc.; je n'en finirais jamais si je voulais énumérer tous vos dons, que nous étions si heureux de recevoir. Le Frère Joseph ne se possédait plus de joie lorsqu'il vit les nombreux petits paquets avec des semences, les limes, les ciseaux et autres objets semblables. Recevez, enfin, nos remercîments pour la pièce d'étoffe que vous nous avez envoyée; c'est grâce à elle que nous continuerons à être des robes-noires. J'aurais souhaité de tout mon cœur que vous eussiez pu être présent à l'ouverture des caisses. Chaque objet excitait de nouveaux cris de joie et augmentait notre amour et notre gratitude à l'égard de nos bienfaiteurs. Tout est arrivé en bon ordre. Le tabac en poudre cependant s'était mêlé à la semence de trèfle; mais c'est là une bagatelle : mon nez n'est pas fort délicat. C'est le premier envoi de secours fait dans ces montagnes, au moins depuis que j'y suis. Nous bénissons la divine Providence qui veille avec tant de soins et tant de libéralité sur tous ses enfants, même sur ceux qui semblent le plus abandonnés.

 

Dès le lendemain, j'envoyais au Père Joset ses lettres. Je trouvais précisément une occasion ce jour-là.

 

Il m'eût très agréable de recevoir un exemplaire de toutes vos lettres, publiées depuis 1856. Les portraits m'étaient bien chers. Je ne pus reconnaître celui du Père Verdin; mais le Frère Joseph le reconnut au premier coup d'œil. Le vôtre fut aussitôt reconnu par un grand nombre d'Indiens; et en le voyant ils s'écrièrent : -- « Pikek an !  » --Il fit le tour de tout le village, et hier encore un habitant du Contonai vint chez moi dans le seul but de rendre une visite au Père De Smet. Cela leur fait un bien immense, rien que de voir le portrait de celui qui, le premier, leur porta le flambeau de la foi dans ces régions couvertes encore des ombres de la mort, et qui, le premier, dissipa les ténèbres où ils avaient été ensevelis, eux et leurs ancêtres, pendant tant de siècles. Croyez-moi, mon révérend Père, pas un jour ne se passe sans qu'ils se souviennent de vous dans leurs prières ¹.

 

¹ Le portrait du Père De Smet, dont il est question dans ce passage, est celui qui a été gravé par M. Desvachez, à Bruxelles, et que nous avons inséré dans quelques exemplaires de la nouvelle édition, in-8°, des Précis Historiques de l'année 1853. La promptitude avec laquelle des sauvages mêmes y ont reconnu le Père De Smet prouve en faveur de la ressemblance frappante de cette belle gravure. (Note de la rédaction)

 

 

Comment pourrons-nous témoigner notre reconnaissance à l'égard des deux bienfaiteurs qui se sont chargés avec tant de générosité du soin de transporter et de nous remettre nos caisses sans vouloir accepter la moindre gratification?  Sans doute, il faut qu'ils aient une large part dans les sacrifices et les prières que, tous les jours, nous offrons au Ciel pour tous nos bienfaiteurs, et qui sont, avec un cœur reconnaissant et le souvenir de leur bonté à notre égard, les seules marques de gratitude que nous puissions leur donner. C'est un bien noble sentiment que celui qui les engagea à se charger gratuitement, eux et leurs bateaux, des dons que la charité des fidèles avait destinés au pauvre missionnaire des Indiens. Que le Ciel, qui connaît notre pauvreté, les récompense amplement de leur générosité!

 

Le paquet destiné pour Michel Insula, le petit-chef, reste en dépôt chez moi. Il n'a pas encore été ouvert. Le brave homme est à la chasse; mais nous l'attendons dans peu de jours. Je ne doute pas qu'il ne soit très sensible à ces marques d'amitié, ou, comme il a coutume de dire lui-même : « ces marques de fraternité. »  Il partit d'ici lorsqu'il eut coupé le blé qu'il avait semé. Toujours également bon, également heureux, chrétien fervent, il fait des progrès journaliers dans la vertu et dans la perfection. Il a un fils, jeune enfant, Louis Michel, auquel il a appris à m'appeler papa. C'est un vrai bonheur pour lui de pouvoir s'entretenir avec moi de Votre Révérence et de ses deux frères adoptifs, messieurs C. R. Campbell et Fitzpatrick. Je lui remettrai le paquet aussitôt après son retour, et vous informerai des sentiments avec lesquels il l'aura reçu, ainsi que de sa réponse.

 

Ici dans nos missions, nous observons déjà toutes les conditions stipulées dans le traité conclu l'an dernier avec le gouverneur Stevens, à Hell's Gate. Nos Frères assistent les Indiens et les instruisent dans l'art de cultiver la terre. Ils distribuent les champs et les semences pour les ensemencer, ainsi que les charrues et autres instruments d'agriculture. Notre maréchal travaille pour eux, il répare leurs fusils, leurs haches, leurs couteaux; le charpentier leur est d'un grand secours dans la construction de leurs maisons, en faisant les portes, les fenêtres; enfin notre petit moulin est mis journellement à contribution pour moudre gratis leur grain; nous distribuons des médecines aux malades; en un mot, tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes est sacrifié su bien-être des Indiens. Les épargnes qu'il est en notre pouvoir de faire, nous les faisons pour soulager leur misère. Ce que nous pouvons nous procurer par le travail de nos mains et à la sueur de notre front est pour eux. Par amour pour Jésus-Christ, nous sommes prêts à leur sacrifier tout, notre vie même. L'année dernière, nous avions ouvert notre école; mais les circonstances nous obligèrent de la fermer. Au printemps prochain, nous aurons un Frère capable d'enseigner; et nous comptons l'ouvrir une seconde fois; mais dans l’entre-temps, nous ne gagnons pas un sou.

 

Au mois d'octobre dernier, la neige força les Pères Joset et Ravalli et le Frère Saveo de retourner chez les Cœurs-d'Alène.

 

Nous avons fait pour les officiers du gouvernement tout ce qu'il était en notre pouvoir de faire, et nous continuerons. Cependant notre pauvre mission n'a pas encore reçu une obole du gouvernement. Ne croyez pas, mon révérend Père, que je fasse des plaintes; oh !  non; vous savez trop bien que ce ne sont pas les biens de ce monde qui pourraient nous engager à travailler et à souffrir comme nous le faisons ici. Comme les richesses ne sont pas capables de récompenser nos travaux, de même les privations ne sont pas capables de nous faire renoncer à notre noble entreprise. Le ciel, le ciel seul est ce que nous avons en vue; et cette récompense, nous le savons, excédera nos mérites. D'un autre côté, ce qui nous console, c’est que celui qui prend soin des petits oiseaux qui volent dans les airs n'abandonnera pas des enfants qu'il aime avec tendresse, Il n'en est pas moins vrai cependant que, si nous avions plus de ressources, humainement parlant, nos missions seraient plus florissantes et que bien des choses qui maintenant ne peuvent se faire qu'avec une grande patience et de dures privations, et qui souvent encore dépendent des circonstances, pourraient s'effectuer plus rapidement et avec un succès moins incertain.

 

Dans notre mission, il y a des personnes de tant de nations diverses que nous formons, pour ainsi dire, un petit ciel en miniature. D'abord notre communauté se compose de six membres, qui sont tous de différents pays. Ensuite nous avons des créoles : Genetzi, dont la femme est Suzanne, fille du vieil Ignace Chaves; Abraham et Pierre Tinsley, fils du vieux Jacques Boiteux; Alexandre Thibault, créole du Canada, et Derpens. Il y a des Iroquois : le vieil Ignace est établi ici, ainsi que la famille de l'Iroquois Pierre. La mort de ce vénérable vieillard est une grande perte pour la mission. Viennent les créoles de la nation des Creeks, Pierrish et Anson avec ses frères; puis des Têtes-Plates; puis des Kalispels; puis deux camps de Pends-d'Oreille; puis plusieurs Spokans; puis des Nez Percés; puis des Coutenais, des Cœurs-d'Alènes, des Chaudières; quelques Américains établis à peu de milles d'ici; quelques Pieds-Noirs. Tous, quoique de tant de différentes nations, vivent ensemble comme des frères et dans une parfaite harmonie. Ils n'ont qu'un cœur et un esprit comme les chrétiens de la primitive Église.

 

Au printemps dernier et pendant l'été suivant, nous avions ici plusieurs Pieds-Noirs. Ils se conduisirent très bien, entre autres, le Petit Chien, chef des Pagans, avec quelques membres de sa famille. Ils entrèrent dans notre camp la bannière américaine déployée et au son d'une musique guerrière et d'une quantité infinie de petites sonnettes. Les chevaux eux-mêmes, dans leur marche, suivaient la mesure et se prêtaient avec dignité dans tout leur maintien, à l'harmonie de l'hymne national.

 

Nous eûmes plusieurs conférences avec le chef touchant la religion. Il se plaignit que les blancs, qui avaient été en communication avec eux, n'eussent jamais traité d'une affaire aussi importante. Jusqu'à ce moment la meilleure entente règne parmi tous, et il semble que toutes les vieilles difficultés sont oubliées. Puisse le Ciel les conserver dans de si bonnes dispositions.

 

L'été dernier, les Corbeaux volèrent environ vingt chevaux de notre nation. Quelques jours après, d'autres Corbeaux vinrent visiter notre camp. Le souvenir du vol excita la colère du peuple à tel point qu'oubliant le droit des gens qui assure protection même au plus grand ennemi dès qu'il a mis le pied dans le camp, ils se jetèrent sur les pauvres hôtes et en tuèrent deux avant qu'ils eussent le temps de s'échapper.

 

Que le bon Dieu bénisse le gouvernement pour avoir établi la paix parmi les Pieds-Noirs ! Cependant, comme jusqu'ici on n'a pas encore employé des moyens assez efficaces, je crains que la paix ne soit que de courte durée. J'espère qu'un jour notre société pourra y établir une paix plus durable. Une mission parmi eux pourrait, j'en suis convaincu, produire cet heureux résultat. Et si, pour arroser cette terre jusqu'ici si ingrate, il fallait le sang de quelque heureux missionnaire, elle produirait ensuite le centuple et les Pieds-Noirs respecteraient notre sainte religion.

 

Je suis extrêmement affligé d'apprendre qu'une maladie épidémique fait de terribles ravages chez les Pieds-Noirs. D'après les dernières nouvelles, environ 150 Indiens auraient péri dans un seul camp près du fort Benton. Depuis que la maladie a cessé de sévir parmi les hommes, elle sévit parmi les chevaux. Beaucoup déjà sont morts et beaucoup meurent encore tous les jours. Nous, nous en avons perdu cinq. Nos chasseurs sont forcés d'aller à la chasse à pied; car, d'après ce que l'on dit, tous leurs chevaux sont malades. Si les Nez Percés, dans la guerre qu'ils ont à soutenir avec le gouvernement, perdent leurs chevaux, les chevaux se payeront bien cher dans ces contrées.

 

Michel, le petit chef, est arrivé. Je lui ai remis le gracieux présent du colonel Campbell. Il était très sensible à cette marque d'attachement et il était étonné que M. Campbell pût se souvenir de lui. Puis il cita une longue liste de parents morts depuis sa dernière entrevue avec M. Campbell, et m'entretint longuement du grand nombre d'Américains que chaque année il avait vus passer près du fort Hall. Il me dit avec quelle sollicitude et avec quelle anxiété il chercha son ami parmi cette foule, et qu'enfin ne pouvant le découvrir, il crut qu'il avait cessé de vivre.

 

Nos Indiens vont à la chasse aux buffles, et leur chasse est très heureuse.

 

Cinq Spokans ont été tués par les Banacs, et six de ces derniers tués par les Spokans et les Cœurs-d'Alènes. Les Têtes-Plates ont eu un homme tué par les mêmes Banacs. Louis, le fils d'Ambroise, a été tué l'automne dernier par les Gros Ventres.

 

Tout l'hiver dernier une très bonne entente a régné parmi les Pieds-Noirs.        Plusieurs d'entre eux viendront, je pense, habiter avec nous.

 

Les Nez Percés et les Spokans se sont efforcés de répandre un mauvais esprit parmi les Indiens qui habitent ici dans les pays plus bas. Ils tâchent de leur communiquer la haine qu'ils ont eux-mêmes contre les Américains; mais nos chefs sont fermes et ne veulent nullement acquiescer aux désirs de leurs ennemis. Victor, le grand chef, Adolphe, Fidèle et Ambroise sont de nouveau ici pour accomplir leurs devoirs de religion. Malheureusement une grande antipathie règne toujours parmi ces nations.

 

M. Mc Arthur, autrefois argent de la Compagnie de la baie d'Hudson, est maintenant établi à Hell's Gate.

 

Pour terminer, mon révérend Père, je vous prie de croire que, nonobstant vos exhortations si réitérées pour me rassurer, ce n'est pas sans éprouver quelque gêne que je vous remets de nouveau la liste de ce dont nous avons besoin cette année. Je sais que vous êtes déjà accablé de besogne; mais quel autre que vous est capable de connaître et de comprendre notre position ?

 

Le Père Joset vient de m'écrire que le 1er mai est fixé pour le jour du rendez-vous avec le Père Congiato aux Dalles.

 

Je vous prie de présenter mes respects à tous mes bons amis qui sont au collége, à Saint-Charles et ailleurs...

 

                   De Votre Révérence,

 

                                                        Le respectueux serviteur,

 

                                                              A. HOECKEN, S. J.