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1858 - lettre 41 - Biographie de M. Charles Nerinckx, missionnaire au Kentucky.

CHARLES NERINCKX,

 

CURÉ D’EVERBERG – MEERBEEK ET MISSIONNAIRE AU KENTUCKY

 

QUARANTE-DEUXIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Université de Saint-Louis, 16 novembre 1837.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Dans votre lettre du 20 octobre, accusant réception du Memoir of Charles Nerinckx, extrait du Metropolitan du 15 juillet de cette année, ainsi que de la traduction de ce Mémoire, vous me dites que vous aviez déjà reçu de moi la biographie du même missionnaire, publiée en Amérique par Mgr. Spalding, évêque actuel de Louisville, dans ses Sketches of Kentucky. Je me rappelle, en effet, ce premier envoi. Comme le Memoir s'appuie sur la même autorité du respectable prélat, que la substance des deux notices est la même, et qu'un ancien missionnaire en Amérique vous avait déjà traduit celle des Sketches, je pense que vous ferez bien de publier cette dernière traduction ¹.

 

¹ « De tout temps, dit le traducteur, les Belges se sont distingués dans la grande œuvre de la propagation de la foi; nulle région lointaine qui ne conserve la trace de leurs pas; nul peuple infidèle ou sauvage qui ne se rappelle et ne bénisse le nom de quelque missionnaire parti de la Belgique. Le grand saint François Xavier admirait leurs vertus et leur dévouement.  « Mitte Belgas, envoyez-moi des Belges, »  écrivait-il en Europe du fond de l'Inde.

» Dé quel intérêt ne serait pas l'ouvrage qui nous retracerait les travaux de nos principaux missionnaires? Mais tandis que les biographies des autres célébrités belges abondent, on en voit peu de ces hommes apostoliques qui ont employé leurs sueurs et leur vie à l'œuvre qu'un saint appelle la plus divine de toutes les œuvres divines.

» En attendant que cette lacune soit remplie, nous sommes heureux de rappeler un nom bien connu en Belgique. Charles Nerinckx, l'un des missionnaires les plus célèbres qui soient partis de Belgique, fut, au commencement de ce siècle, une des gloires de l'Église naissante des États-Unis. »

Nous avons de ce digne prêtre missionnaire du Kentucky quelques lettres que nous croyons inédites et que nous publierons. Il doit en exister encore bien d'autres. Les personnes qui voudraient nous en communiquer d'autres contribueraient au bien que ces lectures édifiantes peuvent faire.       (Note de la rédaction.)

 

 

Charles Nerinckx naquit le 2 octobre 1761, à Herffelinghen (commune rurale de la province de Brabant, arrondissement de Bruxelles). Ses parents se distinguaient par les vertus chrétiennes et par un profond attachement à la religion. Son père était médecin.

 

Dès son enfance, Charles croissait sous la douce influence de la piété, qui était héréditaire dans sa famille ². Il sembla se hâter d'offrir à Dieu les prémices d'une vie qu'il devait, plus tard, lui consacrer tout entière.

 

² La famille Nerinckx est connue par plusieurs pieux et zélés ecclésiastiques qui en sont sortis. L'un d'eux, au commencement de ce siècle, se rendit à Londres, où il a dirigé longtemps l'église de Saint-Louis de Gonzague, bâtie par ses soins, et le couvent adjacent d'orphelines, qu'il a fondé et mis sous la direction des Sœurs appelées les Fidèles Compagnes de Jésus. Un autre, religieux de la Compagnie de Jésus, travaille dans les laborieuses missions du Missouri. Le clergé belge compte plusieurs membres de la même famille.        (Note du traducteur)

 

Placé, jeune encore, dans l'école primaire de Ninove, il passa de là, à l'âge de treize ans, au collége de Gheel, dans la Campine, pour y faire ses humanités. Charles fut, dans ces deux maisons, un sujet de consolation pour ses maîtres, un modèle d'application et de piété pour ses condisciples, que son commerce aimable savait captiver et porter au bien.

 

Ses religieux parents, pour répondre à son amour de la science et développer ses heureux talents, encouragés d'ailleurs par ses premiers succès, résolurent de lui faire suivre un cours de philosophie. Ils l'envoyèrent à la célèbre université de Louvain. S'ils n'épargnaient ni soins ni sacrifices pour procurer à leur fils une instruction aussi brillante que chrétienne, on peut dire que ce fils reconnaissant faisait tous ses efforts pour les satisfaire et les consoler.

 

Cependant Charles était arrivé à cet âge où le jeune homme, en face de l'avenir, se recueille pour penser au chemin qu'il doit suivre et au but qu'il veut atteindre. Il comprenait tout ce qu'il y a d'importance pour le jeune homme à faire un bon choix d'un état de vie et à conformer en cela ses desseins à ceux que la Providence a sur chacun de nous. Il demanda à Dieu la lumière. Fidèle à la voix du Seigneur, il résolut de se consacrer au service de l'Église.

 

En 1781, il entra au grand séminaire de Malines, où il fit chaque jour de nouveaux progrès dans les voies de Dieu, non moins que dans les sciences sacrées. Une profonde humilité ne l'abandonnait pas au milieu des succès qui l'élevaient au-dessus de ses condisciples : il paraissait n'avoir rien tant à cœur que de cacher ses avantages aux hommes, évitant les louanges du monde avec une ardeur égale à celle qu'on met trop souvent à les rechercher.

 

Par une vie aussi sainte, Charles s'était depuis longtemps préparé à recevoir l'éminente dignité du sacerdoce. Il y fut promu, à la fin de son cours de théologie, en 1785, et, presque aussitôt après, attaché à une église de Malines, où, pendant l'espace de huit ans, il travailla avec le plus grand dévouement au salut du prochain.

 

Cependant la cure d'Everberg-Meerbeek, près de Louvain, vint à vaquer et à être mise au concours, comme le recommande le saint concile de Trente, pour que le plus capable obtienne le bénéfice. Nerinckx l'emporta sur ses confrères. Il s'arracha à ses nombreux amis de Malines pour entrer dans cette nouvelle carrière, où Dieu lui réservait des travaux dignes de son zèle.

 

A son arrivée, il trouva cette grande paroisse dans un état déplorable : l'église délabrée, le peuple ignorant, l'instruction de la jeunesse négligée, tout indiquait la funeste influence que la révolution française avait exercée jusque sur ces contrées, que la présence de ses armées aggravait encore, et que le prédécesseur du nouveau curé, vieillard infirme, n'avait pu arrêter. Nerinckx ne tarda pas à réparer ces maux. Il fit restaurer l'église et travailla sans cesse à faire revivre l'esprit de piété parmi ses nombreux paroissiens. Connaissant l'influence d'une solide instruction sur le bonheur des enfants et l'empire que l'innocence exerce sur les cœurs des parents, il redoubla d'efforts pour instruire l'enfance dans les principes de la religion et former les jeunes cœurs à la piété. Il les réunissait très fréquemment au catéchisme. Pour atteindre plus sûrement son but, il avait divisé tous les enfants de la paroisse en diverses sections; là, il leur donnait l'instruction chrétienne ou la leur faisait faire par des catéchistes qu'il avait formés lui-même. Il gagna bientôt l’amour de cette chère portion de son troupeau. Aussi tous rivalisaient-ils de zèle et d'assiduité. Il s'efforçait de leur inspirer une piété douce et confiante envers la Vierge Immaculée, et se plaisait à leur enseigner des cantiques, qu'il avait composés lui-même en l'honneur de la Mère de Dieu.

 

Le bon prêtre put se féliciter d'un succès qui dépassa ses espérances. C'est par les enfants, ce semble, que Dieu voulait faire triompher la grâce. Ceux à qui leur âge le permettait étaient admis une première fois à la Table sainte. Là, ils faisaient briller leur candeur et leur tendre piété, et restaient dans la suite des modèles de régularité et de ferveur pour le reste des habitants. Les cœurs des parents furent touchés; les plus égarés, les plus endurcis revinrent peu à peu au sentiment de leurs devoirs. La paroisse, naguère plongée dans l'indifférence et dans les désordres qui l'accompagnent, secoua sa torpeur et rappela bientôt, par la sincérité de son retour, les plus beaux temps du passé. Pour affermir et développer son œuvre, le zélé curé établit des congrégations en l'honneur de Marie, des associations consacrées à la visite et aux soins des malades et à d'autres œuvres de charité. C'est ainsi que, par le zèle dévorant du prêtre et par des travaux que le ciel se plaisait à féconder par la grâce, une réforme totale des mœurs eut lieu dans la populeuse paroisse d'Everberg-Meerbeek.

 

Affable et poli envers tous, Nerinckx était pourtant de mœurs austères et de principes rigides; mais cette rigueur, il se l'appliquait à lui-même bien plus qu'aux autres. Jamais il ne perdait de temps, et il se refusait jusqu'au moindre délassement; ses visites se bornaient à celles que son ministère réclamait impérieusement; mais dès qu'il s'agissait de sauver une âme, il partait en toute hâte, à quelque heure que ce fût et quelque temps qu'il fît, par le froid de l'hiver comme par les ardeurs de l'été. Le saint ministère cessait-il de l'occuper, on était sûr alors de le trouver chez lui appliqué à la prière ou à l'étude. Attentif à éloigner de son troupeau jusqu'aux moindres occasions de chute, il ne pouvait tolérer les danses; il les attaquait avec force et réussit à les abolir.

 

Tant de zèle pour les intérêts de la religion et pour toutes les bonnes œuvres qu'elle inspire devait naturellement attirer au paisible prêtre la haine des coryphées impies de la révolution, et le signaler à leurs outrages persécuteurs. Un arrêt d'emprisonnement fut lancé contre lui en 1791. Pour se soustraire aux recherches dont il était l'objet et sauver peut-être sa vie, il fut obligé de fuir et d'abandonner, le cœur brisé de douleur, sa paroisse chérie à la merci d'hommes perturbateurs et pervers. Il trouva un asile dans l'hôpital de Termonde, alors sous la direction des Sœurs Hospitalières, dont sa tante était la supérieure.

 

Durant sept ans, malgré le danger continuel qui menaçait sa vie, il resta dans cette retraite, y remplissant les fonctions de chapelain. L'aumônier de l'hôpital, l'abbé Schellekens, était exilé à l'ile de Ré.

 

Cette persécution fit éclater l'entière résignation de Nerinckx à la volonté divine; il fut un modèle de toutes les vertus pour tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître, et le soutien des pieuses Sœurs dans ces temps malheureux. Il célébrait le saint sacrifice de la messe pour ces saintes âmes à deux heures du matin, et se retirait ensuite dans l'endroit où il se tenait caché pendant le jour. Doué de rares talents et ne pouvant souffrir l'inaction, il sut se rendre utiles les loisirs de ces années d'épreuve, en se livrant à des études profondes et en composant plusieurs traités sur la théologie, l'histoire ecclésiastique et le droit canon. Ses manuscrits auraient fourni une matière abondante pour huit volumes in-octavo; mais lorsque, plus tard, il fut pressé de les livrer à l'impression, sa modestie s'y refusa jusqu'à la fin.

 

A l'hôpital de Termonde se trouvaient alors plusieurs prisonniers qu'on y avait amenés à la suite des combats livrés en Belgique par les révolutionnaires. L'intrépide aumônier quittait sa retraite pendant la nuit pour leur prodiguer toutes les consolations et tous les soins possibles dans ces circonstances, et leur administrer les secours spirituels du saint ministère. Quelquefois, après les avoir fait participer aux saints sacrements, il voyait ces malheureux arrachés de la prison et conduits à la mort; il les suivait d'un œil de paternelle compassion jusqu'au lieu du gibet, et plus d'une fois il leva encore la main pour les bénir. Par intervalle, il s'échappait de son exil et se rendait en secret à Everberg au milieu de son ancien troupeau. Il retrempait les courages, consolait les affligés et distribuait les secours de la religion à ce peuple abandonné.

 

Après bien des épreuves, Nerinckx, dévoré du désir d'étendre le royaume de Jésus-Christ, résolut de se rendre aux États-Unis, où la moisson était aussi abondante que le nombre des ouvriers était restreint. Il quitta la Belgique et s'embarqua à Amsterdam le 14 août 1804.

 

Pendant la traversée, qui fut très pénible et ne dura pas moins de trois mois, le navire, vieux et délabré, fut souvent en danger de sombrer. Une maladie contagieuse, qui éclata à bord, mit le comble à la consternation et enleva plusieurs passagers et gens de l'équipage. Rien cependant ne put arrêter l'impiété et le débordement qui souillaient le vaisseau. Le nouveau missionnaire versa souvent des larmes sur ces excès, qui résistaient à son zèle. Dans la suite, en parlant de ce navire, il avait coutume de l'appeler un enfer flottant, et ne cessait d'attribuer à une protection spéciale de Dieu le bonheur qu'il avait eu d'échapper à un naufrage imminent.

 

On aborda à Baltimore vers le milieu de novembre. Nerinckx se rendit aussitôt chez Mgr. Carroll ¹, seul évêque aux États-Unis, et lui offrit ses services pour quelque église ou district que ce prélat jugeât à propos de lui assigner. L'évêque le reçut, avec la plus grande bienveillance et l'envoya à Georgetown ², pour s'y former aux missions américaines et s'appliquer à l'étude de la langue anglaise, dont il n'avait aucune connaissance. Quoique âgé alors de quarante-cinq ans, il réussit à apprendre cette langue de manière à pouvoir l'écrire et la parler avec facilité.

 

¹ Mgr. Carroll était un illustre rejeton de l'une des deux cents familles catholiques anglaises, qui, cri 1633, fuyant l'oppression religieuse qu'elles subissaient au sein de leur patrie, franchirent l'Atlantique et se fixèrent dans le Maryland (mot anglais qui signifie terre de Marie), sous la conduite de lord Baltimore. Il fut membre de la Compagnie de Jésus jusqu’à la suppression de cette société, en 1773. Il continuait de cultiver cette partie de la vigne du Seigneur avec ses anciens frères en religion, lorsque en 1790 il fut promu à la dignité épiscopale. Le Pape Pie VI le chargea du nouveau siège de Baltimore et soumit à sa juridiction toute l'étendue des États-Unis. Sa mort, qui arriva en 1815, causa un deuil extraordinaire dans tout le pays.

 

² L’établissement de Georgetown est le plus ancien collége catholique des États-Unis, et fut, de tout temps, une féconde pépinière de missionnaires. Il est situé sur une hauteur en vue du Capitole de Washington. Dans le siècle dernier, il était déjà, comme de nos jours encore, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus. Ce collège a acquis une nouvelle importance par le magnifique observatoire qu'on y a élevé, il y a quelques années, et par les observations astronomiques qui y sont faites.

 

Mgr. Carroll, connaissant l'isolement et la situation extrême de M. Badin ³, seul prêtre pour toute l'étendue du Kentucky, résolut de lui envoyer en aide le nouveau missionnaire. N'en eût-il jamais envoyé d'autres, d'éternels remercîments lui seraient dus pour le trésor inappréciable qu'il a donné au Kentucky dans la personne de Nerinckx.

 

³ M. Badin, mort récemment après plus de cinquante années d'apostolat, était d'origine française. Il fit ses études théologiques à Baltimore et y reçut, en 1793, la prêtrise des mains de Mgr. Carroll. Il est le premier qui fût ordonné prêtre dans cette partie du monde, où peu auparavant les catholiques avaient gémi sous les lois pénales de l'Angleterre.   (Notes du traducteur.)

 

L'homme de Dieu partit aussitôt, pour sa mission lointaine, insensible à tout danger, non moins qu'aux privations et aux rudes travaux qui l'attendaient. Accoutumé depuis longtemps à toute espèce de difficultés, il s'estimait heureux d'obtenir une mission que plusieurs autres avaient refusée.

 

Il quitta la ville de Baltimore, au printemps de l'année 1805, et parvint au Kentucky, après un long et pénible voyage, le 5 juillet de la même année.

 

Reçu avec bonheur par M. Badin, alors grand vicaire, il se mit bientôt à partager les travaux de sa mission. Pendant les sept premières années de son apostolat il résida avec M. Badin près de l'église de Saint-Étienne, et il fixa ensuite sa résidence près de l'église de Saint-Charles, qu'il venait de bâtir au bord du Hardin's Creek. Là il sembla redoubler d'activité. Toujours à la recherche des âmes, il parcourait à cheval les forêts et les plaines, sans jamais se donner de repos. Ses travaux étaient excessifs; mais aussi en était-il bien consolé par les fruits abondants qui en résultaient. Dévoré par le zèle de la maison de Dieu, il n'était point de sacrifices auxquels il ne se soumît volontiers pour le bien-être des habitants du Kentucky, alors peu nombreux encore, mais dispersés sur un territoire immense ¹. D'une constitution robuste et ayant de grandes forces corporelles, il n'avait nul égard pour lui-même; son sommeil était court; sa nourriture, celle des pauvres; il se levait ordinairement plusieurs heures avant le jour pour vaquer à l'oraison et à l'étude, et pendant toute la journée il paraissait vivre dans un recueillement continuel. Ne cherchant que la gloire de Dieu et le salut du prochain, il était tout entier à ses devoirs, et même dans la vieillesse il ne ralentit en rien sa première ardeur. Dieu soutint si bien les forces de son serviteur, qu'à l'âge de soixante ans il travaillait encore avec toute la vigueur de la jeunesse. Quels que fussent ses travaux et ses fatigues, il ne manquait presque jamais de célébrer les saints mystères. II faisait quelquefois le matin 25 à 50 milles à cheval pour arriver au lieu où il devait offrir le saint sacrifice.

                                                                                    (La fin au numéro prochain.)

 

¹ Le Kentucky, situé au centre de la Confédération Américaine, est borné, au nord par la charmante rivière de l'Ohio (nom sauvage qui signifie la belle), à l'ouest par le Mississipi, au sud par l'État du Tenessée, et à l'est par la Virginie. Sa superficie est de 4,335 lieues carrées et sa population qui, en 1792, n'était que d'environ 70,000 âmes, s'élevait en 1850 à 982,405.       ( Note du traducteur.)