Lettre aux secrétaires
par Abd al-Hamid *

« Dieu vous garde, vous qui faites profession de secrétaires ! Qu’Il vous protège, vous fasse réussir et vous maintienne en bonne voie ! Il y a d’abord les prophètes et les apôtres, puis les rois hautement honorés. Viennent ensuite les autres hommes, créatures de Dieu. Encore qu’ils soient tous, en réalité, égaux, Dieu les a occupés à différentes professions et à différents moyens de gagner leur vie et leur subsistance. A vous autres, secrétaires, Il a confié la plus noble tâche : vous êtes gens de culture et d’honneur, de savoir et de jugement. Vous êtes l’ornement et l’illustration du califat. Grâce à vos sages conseils, Dieu améliore le gouvernement pour le plus grand profit des hommes et Il rend prospères leurs pays. Le prince ne peut se passer de vous. Seuls, vous en faites un souverain compétent. Vous êtes ses oreilles pour entendre, ses yeux pour voir, sa langue pour parler, ses mains pour frapper. Dieu puisse donc vous faire profiter de l’excellente profession qu’Il vous a choisie et ne pas vous priver des bienfaits dont Il vous a comblés. 

Aucun métier ne doit, plus que le vôtre, combiner autant de traits dignes d’éloge, autant de qualités mémorables et hautement prisées, ô secrétaires, si vous cherchez à répondre à la description que je vais faire ici de vous. Dans son propre intérêt et dans celui de son maître qui lui a confié ses importantes affaires, le secrétaire doit être, quand il le faut, doux, perspicace, hardi, prudent. Il doit préférer la modération, la justice et l’équité. Il doit savoir être discret. Il doit être fidèle dans l’adversité. Il doit pouvoir prévoir l’infortune. Il doit savoir mettre chaque chose à sa place et juger chaque malheur à son échelle. Il doit avoir étudié chaque branche des sciences et les bien connaître, ou, en tout cas, en avoir une idée suffisante. Son intelligence naturelle, sa bonne éducation et sa grande expérience lui permettront de prévoir ce qui va lui arriver et quelles seront les conséquences de ses actes. Il doit s’attendre à tout et se tenir prêt à donner aux événements la tournure la plus convenable.

Aussi mes chers secrétaires, devez-vous rivaliser d’ardeur pour parfaire votre connaissance des belles-lettres [ ... ]. Apprenez à bien écrire, car le style sera l’ornement de vos lettres. Montrez la poésie et familiarisez-vous avec les recherches verbales et conceptuelles qu’elle renferme. [ ... ] Ne négligez pas le calcul, fondement du rôle des contributions. Détestez, de tout votre coeur, les ambitions qui vous entraîneraient trop haut ou trop bas, ainsi que les méprisables vanités qui dégradent l’homme et détruisent l’écrivain. N’avilissez pas votre profession. Gardez-vous de la délation, de la calomnie et des procédés des gens stupides. Attention à l’orgueil, à la vanité, à la suffisance : à quoi bon vous attirer l’hostilité, sans même l’excuse de la haine ? Aimez-vous les uns et les autres, dans un même amour de votre métier. Conseillez à vos collègues de le pratiquer d’une manière digne des vertus, de la droiture et du talent de vos prédécesseurs.

Si l’épreuve frappe l’un d’entre vous, soyez bon pour lui, réconfortez-le jusqu’au jours meilleurs. Si l’âge empêche l’un de vous de circuler, de continuer son travail et de visiter ses amis, allez le voir, honorez-le, consultez-le, profitez de son expérience et de sa maturité. Chacun de vous doit aimer ses adjoints, qui peuvent lui être indispensables, plus que ses propres enfants ou que ses frères. Si l’un d’entre vous suscite quelque éloge, qu’il en attribue le mérite à son voisin ; mail qu’il prenne le blâme à son compte. Méfiez-vous des bévues, des faux pas, et de l’ennui qui naît des fâcheux changements. [ ... ]

Chacun d’entre vous a un chef qui fait de son mieux : vous devez lui témoigner, en échange, fidélité, reconnaissance, tolérance, patience, bon conseil, discrétion et prendre part active à ses soucis, en répondant, par vos actes, aux bonnes intentions de ce chef, chaque fois qu’il fera appel à vous. Ayez bien conscience de vos devoirs, dans la bonne ou la mauvaise fortune, dans la gêne ou dans l’aisance, dans le bonheur ou le malheur. Telles sont les qualités à priser le plus chez les membres de votre noble art.

[ ... ]

Chacun de vous doit étudier le caractère de son maître. Connaissant ses bons et ses mauvais côtés, vous pourrez l’aider à faire le bien qui lui convient et à éviter le mal qui l’attire. Vous devrez agir avec adresse et de la meilleure manière possible. [ ... ] Un secrétaire, grâce à son éducation, à la noblesse de son art, à son adresse, à ses constants rapports avec ceux qui viennent le voir et lui parler, lui demander conseil tout en redoutant sa sévérité, doit, à son tour, être aimable avec ses maîtres, savoir les flatter et les servir [ ... ]. Soyez donc bienveillants, et que Dieu vous pardonne ! Réfléchissez, méditez le plus possible. De la sorte, avec l’aide de Dieu, vous éviterez les rebuffades, les ennuis et la rudesse de la part de vos chefs. Ils seront d’accord avec vous et Dieu vous donnera leur amitié et leur protection.

Aucun de vous ne devrait avoir un bureau trop somptueux ou dépasser ses moyens pour ses vêtements, sa nourriture, sa boisson, sa maison, ses domestiques ou toute autre chose en rapport avec son poste. En effet, quelle que soit la noblesse de votre profession, vous êtes des serviteurs qui ne devez commettre aucune faute de service. Vous êtes comme des curateurs auxquels toute prodigalité est interdite. Efforcez-vous d’être modestes en recherchant en toute chose la modération. Gardez-vous du luxe et de la dissipation, et de leurs fâcheuses conséquences : la pauvreté et l’humiliation. La honte est la rançon des prodigues, surtout chez les écrivains et les gens de lettres.

L’histoire se répète, et une chose en explique une autre. Laissez-vous, dans vos entreprises futures, guider par votre expérience. Prenez alors la meilleure manière de faire, la plus précise, la plus sûre. Sachez que parler d’une affaire est le moyen de l’empêcher d’aboutir : on s’en gardera bien, en recourant à des connaissances et à son jugement. Aussi chacun de vous, à l’audience, doit-il s’efforcer de parler le moins possible, d’être concis dans ses questions et ses réponses, et de bien réfléchir à tous ses arguments. Son travail s’en ressentira et se défendra ainsi contre la fatigue. [ ... ]

Que nul d’entre vous n’affirme qu’il est supérieur à ses collègues, dans le maniement des affaires ou la solution des difficultés. Aux yeux des sages, le plus intelligent est celui qui rejette toute vanité et croit que les autres sont plus intelligents et plus habiles que lui-même. [ ... ] Nul doit se laisser égarer par son propre jugement et se considérer comme impeccable. Qu’il ne cherche à déprécier ni ses amis, ni ses égaux, ni ses collègues, ni sa famille. [ ... ]

Laissez-moi dans cette épître, citer le vieux proverbe : Celui qui accepte un bon conseil, s’en félicitera. Voilà ce que j’avais à vous dire, pour l’essentiel – à part les allusions à la grâce divine. Aussi ai-je placé cette maxime à la fin.

Que Dieu vous garde et nous garde, étudiants et secrétaires. »


*     Abd al-Hamid bin Yahya bin Sa’ad, affranchi syrien du VIIIe siècle, au service du dernier calife omayyade d’Orient. Il mourut en 750.
Texte repris, avec quelques coupures, de la citation faite par Vincent Monteil dans son oeuvre :
Ibn Khaldun – Discours sur l’Histoire universelle (Al-Muqaddima) traduction française, annotée
3e édition revue, Arles, Actes Sud, 2002, ISBN 2978--7427-0924-3
Sur le web: Les classiques des sciences sociales