L’évangile selon
Thomas est un des 52 manuscrits, écrits en langue copte et découverts en 1945
près de Nag Hammadi en Haute Egypte. Il représente un recueil de 114 logia, des paroles que Jésus aurait
dites. Ce témoignage nous révèle aujourd’hui une dimension nouvelle dans l’enseignement
de l’homme qui, voici vingt siècles, fut à l’origine de quelques perturbations
dans la sphère religieuse judaïque. Certains de ses disciples le proclamèrent en
effet comme le Messie tant attendu. Il fut même reconnu comme «fils de Dieu»,
quelle que puisse être la signification accordée alors à cet épithète.
L’histoire de la
genèse du christianisme, suite à la prédication du dénommé Jésus, appelé le nazaraios, à la signification accordée à
sa crucifixion et surtout à la foi en sa résurrection, se situe toujours et
malgré une littérature impressionnante, dans une nébuleuse historique. L’historiographe
de l’époque fait en effet à peine allusion à sa présence. Le témoin le plus
présent dans le Nouveau Testament, le juif Paul, n’a porté quasiment aucune
attention au contenu de son enseignement. La plus importante source d’informations
à son sujet nous est proposée par les évangiles canoniques. Mais ceux-ci ne représentent
qu’un choix sélectif, découlant d’une interprétation appropriée du témoignage
de Jésus. Le choix de ces évangiles ne fut officialisé que vers la fin du IV°
siècle. Tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions
ils ont, en outre, indéniablement subi l’influence des idées pauliniennes. Par
des écrits de «pères de l’église» nous savions déjà que certains des disciples de
Jésus témoignaient d’une perception différente du contenu de son enseignement.
La découverte de Nag Hammadi nous confirme aujourd’hui l’existence, au début de
l’ère chrétienne, d’une diversité insoupçonnée dans l’interprétation de
l’enseignement de Jésus.
Une approche sereine de son avènement nous
apprend que sa prédication ne fut pas perçue par les autorités religieuses juives
comme concordante avec leur croyance biblique. Elle fut même considérée à tel
point perturbante, qu’il fut décidé par le Sanhédrin de mettre un terme radical
et définitif à la liberté d’expression, que Jésus s’était accordé à lui-même.
Il fut donc éliminé par une crucifixion, une sentence romaine qui à l’époque ne
représentait pas un évènement exceptionnel. Toutefois, lorsque nous consultons
les évangiles, nous constatons que son témoignage y est présenté comme une
continuation évidente de la bible hébraïque. Jésus y est en effet reconnu comme
le Messie, dont la venue est prophétisée dans les écrits vétérotestamentaires. Ce qui fut dissonance devint donc consonance…
Le problème,
auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et qui est gratuitement ignoré par l’Église
parce que trop perturbant, concerne l’interprétation de l’enseignement de
Jésus. Le fait que son témoignage eut lieu il y a vingt siècles ne facilite nullement
sa juste compréhension. Le fossé culturel qui nous sépare du monde juif de
jadis ressemble en effet davantage à un gouffre… En plus, les croyances
religieuses n’appartiennent plus aujourd’hui au domaine du divin mais à celui
d’une connaissance humaine ô combien précaire et culturellement dépendante. Il en découle que l’approche que nous en faisons
aujourd’hui ne peut être que foncièrement différente de celle de ses auditeurs
dans la Palestine d’antan. Dans la mesure toutefois où le contenu de son enseignement
témoigne, comme celui de Bouddha ou de Krishna dans la Bhagavad Gita et de bien
d’autres, d’une conscience religieuse universelle, le temps ne pourrait
constituer un obstacle à la recherche d’une compréhension nouvelle.
La conscience
religieuse universelle
La conscience religieuse universelle nous
offre aujourd’hui une opportunité pour aborder l’enseignement de Jésus, vieux
de deux mille ans, dans un esprit de liberté spirituelle. Cette conscience nous
permet en effet de transcender les restrictions, que se sont imposées les
croyances à elles-mêmes ainsi qu’à leurs adeptes.
Le mot religion trouve son origine dans le
verbe latin religare, qui signifie
relier. Il s’agit donc d’un lien qui unit. Dès lors le mot religion pourrait être défini comme : le lien unissant toutes les
personnes partageant la même croyance en un Dieu unique ou en des divinités
multiples. Une approche par le biais de la conscience religieuse universelle
nous amène à définir le mot religion comme : le lien individuel unissant chaque être humain à l’Être absolu.
Le monde dans
lequel nous vivons est appelé relatif,
parce que tout y est continuellement changeant, évoluant dans une
interdépendance permanente, tributaire de valeurs telles que le temps,
l’espace, l’énergie et la matière. La conscience religieuse entend qu’à
l’origine de ce monde il y a une cause, un «Être», non dépendant de ces valeurs
relatives. Cette cause, symbolisée dans le mot «Dieu», a donc un caractère absolu. Ceci implique que l’esprit
humain, dans sa dépendance de limitations relatives, ne peut percevoir
l’absolu, que l’homme ne pourra donc jamais «connaître» Dieu. Ainsi dans la
Bible hébraïque Jaweh, le Dieu des juifs, est appelé «l’Inconnaissable».
Mais pour l’homme l’inconnu représente toujours une source d’angoisse.
Dès lors, et depuis sa présence sur terre, l’homme a tenté de saisir l’absolu et
de s’en octroyer une connaissance. Pour ce faire il fit appel à son
imagination. L’absolu fut projeté dans une image… De cette conception imagée de
«Dieu» l’homme attribua l’origine à une inspiration ou une révélation divine
directe. L’image engendra des commandements et des interdits, des rituels, des
espérances aussi. Ainsi naquirent des croyances…
Le tragique, inhérent aux croyances, est toutefois
que, dans sa tentative d’une approche du
divin, dans l’octroi à soi d’une connaissance de Dieu, l’homme créa la séparation et rendit l’Être absolu quasiment inaccessible aux
vivants de ce monde…
L’évangile selon
Thomas est appelé gnostique. Le mot gnosis est grec et signifie
connaissance. Définir la conception actuelle de la gnose n’est pas chose simple ! Le caractère gnostique de la plupart
des manuscrits découverts à Nag Hammadi est en outre foncièrement différent de
celui dans cet évangile. Nous proposons donc cette définition de la gnose : la gnose n’est pas l’impossible connaissance
du divin, mais une connaissance engendrée par une expérience personnelle du
lien qui nous unit à l’Être absolu. Cette expérience est à la portée de
chaque être humain. Comme toute connaissance est tributaire de la conscience
individuelle, il s’en suit que la gnose est une connaissance évolutive en
fonction de l’évolution de cette conscience. Elle ne pourra donc jamais être
«enseignée» à autrui. La gnose est le fruit d’une expérience personnelle, libérée
de toute emprise culturelle. De cette
qualité témoigne l’enseignement de Krishna dans la Bhagavad Gita, du Bouddha, du
Tao, ainsi que celui de Jésus dans cet évangile.
La gnose, ou
l’expérience propre à la conscience religieuse, implique la reconnaissance
de l’homme en tant qu’expression matérielle et temporelle de l’Être
intemporel, dans lequel réside la source de toutes ses facultés vitales. La
faculté de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir
librement nous parvient en effet à chaque instant de «cela» qui, comme une
source, est continuellement donateur. La
prise de conscience d’un lien, nous unissant à «cela», ne nécessite toutefois
pas une connaissance de la source elle-même… La reconnaissance d’un présent
n’est pas tributaire d’une connaissance du donateur…
S’il est exact que
l’Être absolu ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine, il est tout
aussi évident que l’expression de l’Être ou sa manifestation relative peut elle
être connue par l’homme. Cette connaissance de la création, du monde
phénoménal, est appelée science. Tout savoir exact, dans quelque domaine que ce
soit, ne pourrait être en désaccord avec un autre savoir exact ! Une évaluation
correcte des lois naturelles ne pourrait donc être en contradiction avec une
juste appréciation religieuse. Il importe toutefois d’être toujours conscient des
limitations propres à tout savoir humain…
L’expression de
l’Être non manifesté dans une création manifestée a sa loi… La physique
nucléaire nous apprend en effet qu’à chaque instant se manifestent des
vibrations, des ondes énergétiques, dont l’origine se situe dans un vide, appelé vacuum physique. Ces vibrations sont créatrices de matière. Ainsi
apparaissent d’abord des particules élémentaires, qui s’harmonisent et forment
des atomes. Ceux-ci s’harmonisent à leur tour pour créer des molécules. Se
combinant entre elles, celles-ci se manifestent par des structures de plus en
plus complexes. Ainsi naissent nos cellules… La science nous apprend donc qu’en
provenance d’un vide la vie se
manifeste de façon continue par une expression harmonieuse d’énergie et de
matière, de synthèse et de dissolution. La loi unique à l’origine de cette
manifestation créative s’appelle harmonie.
Un vide est sans
valeur, car absence de toute chose. Un
vide qui contient la totalité du potentiel de la création est une merveille,
qui dépasse tout entendement humain ! Pourtant, à ce vide là chaque
être est uni, car chaque atome de son corps y trouve sa source. Ceci implique
que chaque atome ou chaque cellule de notre corps est continuellement et spontanément
à l’écoute d’une loi d’harmonie. Dans la prise de conscience d’une intégration individuelle
dans cette loi absolue, qui constitue la cause même de notre existence, réside la
finalité de notre vie : à l’exemple de la nature tout entière, transformer en
harmonie les qualités qui, par une créativité harmonieuse, sont mises à notre
disposition.
L’expression de l’harmonie
dans nos pensées est appelée intelligence, la base de toute connaissance.
L’harmonie dans nos sentiments, par laquelle s’exprime la bonté, est appelée amour.
Tout savoir n’a de valeur que lorsqu’il sert. L’amour n’a de valeur que
lorsqu’il se donne. L’harmonie des deux est nécessaire pour réaliser une action
juste. Dans un repos, le silence du vide à l’intérieur de soi, chaque être peut
recevoir une inspiration lui permettant
d’exprimer harmonieusement intelligence et amour. C’est cette inspiration qui lui
révèle son unité spirituelle dans
l’Être absolu.
La réalité de
notre vie ne correspond hélas plus à cette situation idéale, car l’homme à
dédaigné la source de son potentiel. Dans l’histoire du livre de la Genèse,
Adam - l’homme - trompé par son savoir prétentieux - le serpent - a usurpé du
fruit de l’arbre de la connaissance - l’autorité propre au Créateur - qu’il
s’est approprié. Le juste fruit de toute connaissance est autorité. L’abus d’une connaissance mène au pouvoir… L’homme s’est donc emparé de l’autorité du Créateur pour en faire son propre pouvoir. Par ce geste il a rompu son intégration dans la loi
d’harmonie. Cette histoire symbolise ce qui fut et est toujours sa faute
originelle, qui est péché d’orgueil : ce qui était un et devait rester uni, l’homme a séparé : il a fait le deux. Pour les perturbations, qui sont
la conséquence de son acte, l’homme seul est responsable... Sa tâche maintenant
consiste donc à rétablir en sa conscience son unité originelle.
Le dualisme, dans
lequel nous percevons toute manifestation relative, trouve sa cause dans une
perturbation de la conscience individuelle. Ainsi nous discernons le bien et le
mal, l’harmonie et la disharmonie, la lumière et l’obscurité… Pourtant seule la
lumière a une source, l’obscurité n’en a pas. L’obscurité est absence de lumière, comme la disharmonie
est absence d’harmonie, comme l’ignorance
est absence de connaissance… Absence
est manque… Pour notre manque de perception, d’expérience, de conscience, nous
sommes nous-mêmes responsables…! Lutter contre un manque, du bien, de l’harmonie,
n’a pas de sens… Celui ou celle qui fait paraître la lumière dissipe
spontanément les ténèbres… Dans une prise de conscience du lien qui nous unit à
l’Être absolu, la source de la lumière intérieure, dans la reconnaissance de Sa
loi comme la cause première de toutes nos facultés humaines, réside également
la prise de conscience de notre responsabilité
dans l’évolution de la vie sur terre.
Ce qui est relié est uni, est un… L’idée
fondamentale dans l’évangile selon Thomas est unité. Parce que la nature du lien qui nous unit à l’Être absolu
est d’un ordre spirituel - ce lien ne
peut se révéler que par l’expérience
d’une inspiration que chaque être
peut recevoir - le témoignage en est des plus délicat.
Pour témoigner de sa conscience d’unité, Jésus fit donc appel à des images. L’image
n’est toutefois qu’un moyen par lequel une réalité peut se révéler. Jamais le
moyen ne peut être confondu avec son but. Jamais l’image ne peut être confondue
à la réalité qu’elle tente de dévoiler ou d’approcher… La relation intime, unissant jadis un fils à son père, image par
laquelle Jésus tenta de visualiser le lien intérieur l’unissant à l’Être
absolu, ne fut toutefois pas perçue comme une image mais comme une réalité.
Il se présentait donc comme un fils de Dieu, ainsi l’image fut comprise… Cette
confusion fut à l’origine de sa crucifixion. Pour chaque auditeur de ses
paroles dans cet évangile le défi sera donc de dévoiler la connaissance cachée
dans l’image et d’accéder à une juste interprétation de la notion d’unité.
La découverte en
décembre 1945 près de Nag Hammadi en Égypte fut, comme bien d’autres
découvertes importantes, le fruit du hasard. À la recherche d’une terre fertilisante,
quelques frères paysans découvrirent une jarre ancienne contenant un nombre de manuscrits,
écrits en langue copte et datant du IV° siècle. Répartis en treize enveloppes de
cuire, appelés codices, 52
manuscrits, témoins jusqu’alors silencieux d’une approche gnostique de
l’enseignement de Jésus, se sont ainsi révélés à notre connaissance.
Cette découverte
prit pourtant de nombreuses années avant de nous dévoiler son contenu. Bien que
dès 1947 Jean Doresse, un égyptologue français, ait pu prendre connaissance de
quelques manuscrits récupérés par les autorités égyptiennes, il fallut attendre
jusqu’en 1977 avant qu’une première publication complète de ce qui est appelée
la Bibliothèque de Nag Hammadi vit le jour aux États-Unis.
Un sort
particulier fut toutefois réservé à un fragment non négligeable d’un codex,
récupéré par Albert Eid, un antiquaire belge résidant au Caire. Après une vaine
tentative de vente de ses manuscrits aux États-Unis, ceux-ci furent confiés à
un coffre-fort d’une banque belge. Lorsque le professeur néerlandais Gilles
Quispel eut connaissance de la présence en Belgique d’un fragment de codex, il
incita l’institut Jung de Zurich à se procurer ces manuscrits. Par
l’intermédiaire d’une tierce personne et grâce au support non négligeable de
quelques francs suisses, le professeur parvint, dans les ténèbres d’une
brasserie bruxelloise, à récupérer les manuscrits coptes et à les transférer
lui-même en Suisse. Quelques années plus tard il se rendit au musée copte du
Caire à la recherche de la partie manquante de son codex. Son étonnement fut
total lorsqu’il découvrit le fragment initial de son manuscrit : «celles-ci sont les paroles cachées qu’a
dites jésus le vivant et a écrit elles didyme judas thomas». Il
s’agissait de l’envoi de l’évangile selon Thomas.
Alors que la
datation des textes coptes fut relativement aisée - leur origine se situerait
vers la moitié du quatrième siècle - il n’en fut pas de même pour l’estimation
de l’apparition première de cet évangile. Les auteurs du «Synopse des quatre
évangiles» de l’École biblique de Jérusalem – une autorité non discutable au
sein de l’Église catholique - déclarent dans l’introduction du Tome I :
«Il semble qu’il (l’évangile) nous permette d’atteindre une forme de la
tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son
témoignage serait alors très important pour reconstituer l’histoire de la
transmission des paroles du Christ.»
Le professeur
Helmut Koester de la Harvard University situe l’origine de cet évangile vers
les années 50. Dans cette datation relativement précoce il est suivi e.a. par
les professeurs Ron Cameron, S.L.Davis et C.W. Hedrick. Fait, surprenant par
ailleurs, qui confirmerait l’ancienneté de ce témoignage, est une citation de
Paul dans son premier épître aux Corinthiens (1Cor 2. 9),
où il reprend presque littéralement le logion 17 de cet évangile. Paul, qui de
façon générale se refuse à référer aux paroles de Jésus, laisse donc précéder
sa citation par les mots : «mais,
comme il est écrit, nous annonçons…».
Rappelons que cet épître est situé au début des
années 50 et que cette parole de Jésus ne figure pas dans les évangiles
canoniques. Il n’est, par ailleurs, pas établi que ces évangiles avaient atteint
leur rédaction finale cent ans plus tard…
Il sied en effet de constater l’absence de toute citation d’un texte
évangélique, à laquelle est associé explicitement le nom d’un évangéliste,
avant la seconde moitié du II° siècle.
À la question de
savoir si l’évangile selon Thomas représente le témoignage le plus ancien et
donc le plus authentique des paroles de Jésus, il est bien douteux que la
science puisse un jour nous apporter une réponse nette et définitive. La
découverte des «rouleaux de la Mer Morte» a confirmé combien la relation entre croyance
et science peut être crispée, voir hostile, lorsqu’il s’agit de la découverte
de nouveaux témoignages. Les croyances sont en effet fondées sur une approche émotionnelle
de la relation entre le naturel et le surnaturel. Elles ne peuvent donc se laisser
perturber par la démarche rationnelle propre à la science… Il s’en suit que toute
rencontre entre croyance et science sera toujours des plus délicate.
Reste une approche
personnelle et donc subjective des paroles de Jésus. Une telle démarche sera toujours
tributaire des limitations propres à l’état de conscience individuel. Elle
pourrait par exemple engendrer la réflexion suivante : qu’en Jésus lui-même
est personnifié le témoignage qu’une juste connaissance religieuse ne peut
jamais donner lieu à quelqu’exercice de pouvoir que ce soit. La question se
pose donc comment associer le témoignage de Jésus à l’exercice de pouvoir, dont
l’Église a fait preuve durant vingt siècles…? L’Église, vu son ardent désir d’affirmation
de soi et d’expansion, n’a-t-elle pas davantage suivi Paul que Jésus…? Les
chrétiens gnostiques ne seraient-ils pas plus proches du Jésus vivant que ne le fut jamais ou ne voulut
l’être Paul...? Il est probable que, par la découverte de Nag Hammadi, la
science pourra nous éclairer sur l’importance du vécu gnostique au début de
l’ère chrétienne. Jamais pourtant elle ne sera en mesure de nous proposer une
réponse à la question de savoir quelle pourrait bien être la teneur exacte du
témoignage de Jésus…
Dans la
présentation de cet évangile nous avons fait suivre chaque parole ou logion d’un commentaire. Le but de
celui-ci n’est pas de proclamer une tantième vérité
religieuse, mais de créer une ouverture d’esprit permettant à tous ceux ou
celles qui le désirent d’accéder plus aisément au contenu non conventionnel de
l’enseignement de Jésus. Toutefois, comme toute interprétation est dépendante
de la conscience individuelle, il s’en suit que jamais une interprétation ne
pourra être proposée, voir imposée, comme une vérité. Dans un contexte
religieux la vérité ne peut qu’appartenir
au prétentieux savoir humain, au venin du serpent biblique… C’est ce venin là
qui empoisonne toute tentative de dialogue entre croyances.
Une liberté d’esprit
est la condition première pour toute connaissance humaine. Cette liberté nous offre
l’opportunité de considérer Jésus comme un homme qui, comme le Bouddha et bien
d’autres encore, a un jour rendu témoignage de sa conscience religieuse. Son
avènement donna lieu à la genèse d’une croyance nouvelle. Nous imaginons bien
qu’une remise en question de l’interprétation de l’enseignement, qui fut à la
base de la croyance chrétienne, peut toucher la susceptibilité de bien de
croyants. Pour cette sensibilité nous avons de la compréhension et du respect.
Mais voilà, il n’y a pas de liberté sans responsabilité, et toute connaissance
n’a de valeur que lorsqu’elle sert. La mise au service d’une connaissance, même
ressentie comme perturbante, ne pourrait altérer ni la liberté, ni la
responsabilité d’autrui !
Une connaissance libérée
de la réalité religieuse ne repose pas sur une tradition culturelle, mais dans
la liberté d’une conscience religieuse universelle. Dans la recherche de
réponses à des questions existentielles chaque être se retrouve face à soi-même
dans une nudité solitaire. À ce point les convictions d’autres ne lui sont plus
d’aucune utilité... Le défi que pose ce témoignage à chaque lectrice ou lecteur,
croyant ou non croyant, sera donc de relativiser ses propres idées ou
convictions, afin de créer une condition d’écoute sereine, sans parti pris, et
de s’engager dans une voie de recherche d’une connaissance, dont a témoigné un
homme voici deux mille ans. La question existentielle, qui nous concerne tous
dans cette vie, n’est pas de savoir qui ou quoi pourrait bien être Dieu, mais plutôt :
qui suis-je, être humain sur cette terre, quel est le sens de ma vie
individuelle, quelle en est la finalité… ?
Une dernière
remarque concernant le commentaire présenté. Tout au long des 114 logia de cet
évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L’essentiel du message se résume en
quelques idées «radicales», qui souvent donnent lieu à des images diversifiées.
Il est par conséquent difficile d’éviter de se répéter… Nous avons pourtant consciemment
opté pour une certaine répétition, suite à l’idée qu’un tel témoignage peut représenter
une source de réflexion spirituelle, alors même que le lecteur se limite à une
ou quelques paroles.
…est un dicton qui
s’avère hélas trop souvent exact. La transmission d’une connaissance religieuse
a toujours et dans chaque culture donné lieu à une déformation voir une
détérioration du message original. Ce sort fut également celui du témoignage de
Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par ses disciples ? Comment
ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles
manipulations interprétatives ces écrits ont-ils subies tout au long des leurs
rédactions successives et de leurs transcriptions ? Même au niveau de la traduction
du texte grec en une langue moderne, la transcription recèle trop souvent des
manipulations interprétatives. Cet évangile n’échappe hélas pas à cette
réalité…
L’original dont
nous disposons est un texte copte et est donc déjà une traduction. La fiabilité
de cette traduction pourra toujours être mise en doute… Il va de soi que la
transcription du copte en une langue moderne est un travail de spécialiste,
mais elle ne pose pas de problèmes insurmontables. En consultant de multiples
traductions nous avons pourtant eu la nette impression que trop souvent le
traducteur témoigne d’un souci excessif d’accessibilité au contenu du discours.
Traduire et interpréter sont en effet deux exercices distincts qui,
semble-t-il, se confondent très aisément…
Lors de la transcription
de cet évangile un souci de respect du texte original a donc toujours été présent.
Seulement voilà, vingt siècles de culture et d’évolution séparent la parole exprimée
de sa transcription en une langue moderne. Il s’en suit que toute tentative de
reproduire cette parole dans sa pureté originelle, sans qu’elle soit colorée
par quelques touches personnelles, sera toujours vouée à l’échec. Un contenu
spirituel n’a pas la rigueur d’une science exacte !
Ainsi, la
traduction de certains mots nous a posé des problèmes quasiment insurmontables.
C’est la raison pour laquelle nous avons omis de traduire le mot monachos, à la fois grec et copte, mot clef dans cet évangile. La racine
en est monos, qui signifie seul. Cette racine se retrouve dans le
mot moine, qui réfère à une personne
qui a renoncé au «monde», dans le but de rechercher ce qui est appelé «Dieu».
La qualité du monachos ne concerne
toutefois pas un comportement extérieur mais un état de conscience intérieur.
Il s’agit en effet de l’homme, qui a accompli un cheminement intérieur et a
accédé à la conscience d’une intégration
du moi individuel dans l’Être absolu.
Un cheminement
intérieur suppose un détachement des
valeurs extérieures. Le but de cette démarche n’est pas une recherche de Dieu
mais la recherche du «soi véritable». Dans cette démarche solitaire l’ultime détachement consistera donc à relativiser
l’importance du moi, dans sa position dominante au sein de sa propre vie, et à
prendre conscience de sa tâche véritable. Cette tâche réside dans une transformation
harmonieuse d’une inspiration, émanant d’une réalité supérieure présente au
plus profond de chaque être. Dans cette expérience libératrice le monachos a
découvert la réalité initiale et finale de son être. Aussi bien un, solitaire, détaché que libéré sont des qualités qui concernent
le monachos.
D’autres
traductions nécessitent quelques précisions. C’est le cas du mot psychè. Nous le reconnaissons aujourd’hui
comme la racine de psychologie. Une traduction par âme semble donc évidente. Mais s’agit-il de l’âme dans le sens qui
lui est accordé dans «état d’âme» ou est-ce l’âme immortelle dans un corps
mortel… ? Et lorsqu’il nous incombe de traduire correctement pneuma, qui signifie aussi bien souffle
qu’esprit, nous ne sommes pas sortis de l’auberge ! En plus ces mots sont
associés à une réalité physiologique pour laquelle sont utilisés aussi bien les
mots soma que sarks. Soma réfère au
corps comme le support physiologique de l’homme, tandis que sarks fait plutôt allusion au corps animé par
le psychique, tel que Paul en exprima le sens dans l’expression : «l‘homme de chair et de sang». (1Cor 15.
50)
L’homme est une
entité psychosomatique, une combinaison de psychè
et soma. Cette entité est
représentée par le mot sarks. Le psychè pourrait
être défini comme une sorte de réservoir intérieur, contenant aussi bien des données
rationnelles qu’émotionnelles, accumulées suite à l’interaction continue entre
l’homme et son environnement. Cette interaction se situe aussi bien au niveau
du conscient que du subconscient. Il s’en suit que le psychè constitue le «moi intérieur» de l’homme, qui détermine finalement
le contenu de son ego.
Définir le contenu
de pneuma, dans son sens d’esprit ou spiritus, n’est pas non plus chose aisée… Comme l’animal dispose
d’une inspiration, appelée instinct,
l’homme dispose également d’une telle inspiration. Son origine se situe dans
une réalité supérieure qui, dans un contexte religieux, est précisée comme
l’action de l’Esprit Saint. Sur un plan personnel, l’esprit de l’homme
représente ce qui lui reste de cette inspiration, après que celle-ci a transité
par son psychisme. Par cette interférence l’esprit de l’homme est surtout
imprégné d’un savoir et de désirs personnels. Ceci a pour conséquence que
chaque homme considère l’esprit comme une partie intégrante de son moi
personnel.
La qualité de la cohérence
entre ces différentes fonctions à l’intérieur de l’homme détermine finalement
la qualité de son état de conscience. Plus nos structures physiologiques sont
en harmonie, plus sera perceptible l’action du pneuma et mieux sera la perception des qualités mises à notre
disposition : celle de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement
et d’agir librement. Par ces précisions, discutables il est vrai, nous espérons
éviter quelques malentendus concernant une traduction délicate. Nous avons donc
traduit soma par corps, sarks par chair, psychè par moi intérieur
et pneuma par esprit.
Dans la tradition
évangélique un autre et délicat problème de traduction se pose. Il s’agit de la
juste appréciation du contenu du mot grec basileia.
Tenant compte de l’expectative juive ce mot fut traduit par royaume. La signification première en
est pourtant royauté, ce qui réfère donc
à la dignité royale. Par extension basileia peut également signifier royaume. La différence entre les deux significations
est pourtant substantielle. Un royaume réfère à un territoire sur lequel règne
un roi, sur lequel il a établi son pouvoir.
Toute personne appartenant à son royaume se trouve dans l’obligation de
respecter ses lois, comme elle peut également jouir des avantages qui en
découlent. La notion de royauté, par contre, met en exergue la qualité de l’autorité royale.
La confusion entre
autorité et pouvoir est depuis bien longtemps instaurée dans notre société
humaine. Tout homme, qui met une connaissance au service d’autrui, exerce une
autorité. Celui qui, par contre, utilise son savoir, non pas pour servir autrui
mais pour se servir soi-même, fait exercice de pouvoir. L’exercice d’une autorité
est libérateur, tandis que celui de pouvoir
restreint la liberté d’autrui… La différence peut s’exprimer en un mot :
orgueil. Quiconque participe à une
autorité, est investi d’une responsabilité : celle de servir. La
conception de basileia en tant que royauté nous mène à la conclusion
suivante : qu’il appartient à la responsabilité de chaque être humain de
prendre conscience de son intégration, ici
et maintenant, dans une autorité
absolue et d’exprimer les qualités dont il est investi dans un engagement de
serviabilité.
Il est à noter que
jadis un Messie était un roi, investi non pas de pouvoir mais d’une énorme
responsabilité : celle de préparer l’avènement du royaume divin sur terre.
Dans cet évangile le mot roi ne
réfère donc pas à un pouvoir mais à
une autorité et à la responsabilité
qui en découle. La préoccupation de ne pas imposer une interprétation nous a porté
à maintenir, dans la transcription de cet évangile, le mot royaume. À chaque lecteur
ou lectrice de juger de l’opportunité d’en adapter le sens.
La transcription présentée
est le fruit d’une analyse comparative et critique de différentes traductions.
Ce qui nous fut de la plus grande utilité est la traduction «mot à mot», à
partir de l’original copte, présentée dans l’édition de 1979 de l’Évangile
selon Thomas de la collection Métanoia. À chaque fois que nous avions
l’impression d’être face à une erreur de transcription ou de quelque souillure
du texte supposé original, nous avons clairement indiqué la correction proposée.
Un grand nombre de logia ont laissé
des traces dans les évangiles canoniques. À chaque fois les parallèles
canoniques ont été indiqués. Ainsi chaque lecteur ou lectrice pourra juger de
l’originalité de l’un ou l’autre texte.
Une dernière remarque encore. L’original copte est un texte continu,
sans espaces entre les mots ni les phrases, sans majuscules, sans ponctuations.
Afin de préserver quelque peu le caractère original, nous avons dans cette
transcription omis toute ponctuation ou utilisation de
majuscules et nous nous sommes limités à séparer les mots entre eux.
celles-ci sont les paroles cachées
que jésus le vivant a dites
et qu’a écrites didyme judas thomas
L’envoi de cet
évangile nous en révèle l’auteur : Didyme Judas Thomas. Didyme signifie
jumeaux en grec. Judas était un prénom fort commun à l’époque. Thomas signifie
également jumeaux, mais en araméen cette fois. Ce double dénominatif réfère probablement
au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus
dans l’évangile de Luc. (Lc 6. 40) Thomas nous est surtout connu par l’évangile
de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn 11. 16 et 21. 2. Dans Jn
14. 22 il est tout simplement appelé Judas. Le nom Judas Thomas revient
également dans diverses variantes de l’évangile de Jean. (*)
Le sens de paroles
cachées peut prêter à discussion. Comme la connaissance, dont témoigne Jésus,
est d’un ordre spirituel et donc difficilement communicable, il fait souvent
appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l’image. À chaque auditeur ou auditrice revient la
responsabilité d’en dévoiler le contenu. Voilà le sens probable de paroles cachées. Au début de l’ère
chrétienne circulait toutefois un grand nombre d’écrits, qui ne reflétaient pas
ce qui aujourd’hui est considérée comme la doctrine véritable. Ces écrits sont
appelés apocryphes, en provenance du mot
grec apocruphos, utilisé ici et
signifiant secret ou caché. Une traduction par paroles secrètes nous semble toutefois moins indiquée. On pourrait
en effet en déduire que le message de Jésus est ésotérique et qu’il ne
s’adresse qu’à des personnes initiées. Son enseignement est par contre
universel et destiné à chacun de nous.
Jésus est appelé le
vivant. Dans cet évangile le sens de vie et de mort est différent de leur
sens biologique. La prise de conscience d’un lien unissant l’inférieur - le
biologique - au supérieur - le spirituel - donne à cette vie une dimension
absolue. Celui ou celle, qui a accédé à cet état de conscience, est devenu vivant. C’est la qualité dont témoigne
Jésus.
(*) Nous ne
pouvons que spéculer quant à la véritable identité de Judas Thomas. Le nom de
Judas, très commun à l’époque, nous rappelle forcément la trahison de Jésus.
Dans le récit de l’annonce par Jésus d’une trahison, qui dans le contexte
évangélique nous paraît aussi superflue qu’inutile, les textes grecs nous
proposent deux verbes, qui furent traduits par trahir : paradidomai et prodidomai. Le verbe didomai
signifie donner. La signification première de paradidomai est de transmettre : une nouvelle, un savoir par
exemple. Prodidomai a en plus la
connotation de rendre publique un savoir présumé secret et donc de trahir un
secret. Vu la réaction bizarre des apôtres à l’annonce que quelqu’un parmi eux
le trahira - «serait-ce moi ?» Mt 26, 22,
Mc 14,19 - il se pourrait bien
qu’ils aient compris que Jésus désigna quelqu’un qui le transmettra, c.à.d. qui transmettra sa parole. Ce qui rend également plus plausible son exhortation à
une certaine hâte. Le Judas en question n’aurait donc pas été un traître mais
l’exécuteur d’une mission… Si Judas Thomas fut le mandataire de cette mission
cela impliquerait la reconnaissance de son évangile et donc d’une conception
gnostique et non biblique de l’enseignement de Jésus. Ce qu’il fallait éviter à
tout prix. On imagina donc le scénario d’une trahison… Mais en inculper
l’apôtre Thomas n’était pas non plus concevable. Ce fut donc Judas l’Iscariote
qui devint la victime d’une obscure manipulation. Il est probable que le nom
Iscariote soit dérivé de sicaires,
des adhérents belliqueux de la secte des zélotes. En le désignant comme traître
on fit en plus prendre à Jésus ses distances par rapport à la dite secte. La
révélation récente d’un évangile de Judas confirme par ailleurs que l’idée
circulait que son acte n’avait rien de répréhensible. Judas aurait même été un
ami plus que fiable de Jésus. D’autre part nous savons que Judas, comme
Jacques, était également le nom d’un des frères de Jésus. La polémique
concernant les « frères de Jésus » est bien connue…Quant au nombre de
Judas mis en scène et à savoir qui est qui dans cette histoire, bien malin est
celui qui élucidera l’énigme…
1
et il a dit
celui qui découvrira l’interprétation de ces paroles
ne goûtera pas la mort
Jn
8. 51-52 : En vérité je vous dis : si quelqu’un garde ma parole…
jamais il ne goûtera la mort.
Une juste
appréciation de la connaissance cachée dans les paroles de Jésus donnerait donc
accès à la vie véritable. La qualité de toute interprétation est directement
dépendante de la conscience individuelle. C’est la raison pour laquelle une
interprétation ne pourra jamais être imposée à autrui comme une vérité. Ceci
implique également qu’une interprétation sera toujours personnelle et évoluant
en fonction de l’évolution de la conscience individuelle. L’accès au contenu de
son enseignement nécessitera donc temps et patience…
L’expression ne goûtera pas la mort semble étrange,
mais est également présente dans les évangiles canoniques. Notez en passant la
subtile différence entre découvrir et garder la parole… Celui ou celle qui découvrira le contenu véritable des paroles cachées, qui recevra donc sa connaissance, vivra. La mort est
absence de vie, comme l’obscurité est absence de lumière, comme l’ignorance est
absence de connaissance. Dans le milieu gnostique la connaissance appelée gnose
est associée directement à la notion de vie. Accéder à la gnose est la
condition première pour avoir accès à la vie véritable. La mort physique,
toujours présente comme l’aboutissement de la vie biologique, ne gênera
toutefois pas celui ou celle qui a retrouvé son port d’attache absolu…
2
a dit jésus
celui qui cherche qu’il ne cesse de chercher jusqu’à ce
qu’il trouve
et quand il aura trouvé il sera bouleversé
et s’il est bouleversé il sera émerveillé
et il sera roi sur le tout
Quiconque désire
accéder à la connaissance de sa parole, se trouve donc dans l’obligation de s’engager
dans la voie d’une recherche personnelle. Ceci constitue un défi, qui remet en
question des idées ou des convictions reçues, dans lequel est relativisée l’importance
du moi à la lumière d’une connaissance nouvelle. Cette démarche conduit à une expérience
dérangeante, car elle concerne la pierre d’angle de nos «certitudes»
religieuses. Qui s’ouvre au nouveau se pose, comme Jésus, en conflit par
rapport à l’ancien. S’en suit un bouleversement
évident… Mais celui ou celle qui, en toute sincérité avec soi-même, parvient à
résoudre cette situation conflictuelle, accèdera finalement à un état
d’émerveillement, qui réside dans la prise de conscience de sa participation responsable
dans la royauté du Père. À cette
royauté sont associées les notions d’autorité
et de responsabilité et non pas celles de règne et de pouvoir. Pour
cette raison nous considérons la traduction : et il règnera sur le tout comme inopportune, vu l’association qui y
est faite avec la notion de pouvoir. (voir les logia
81 et 110)
3
a dit jésus
s’ils vous disent ceux qui vous attirent
voici le royaume est dans le ciel
alors les oiseaux du ciel vous devanceront
s’ils vous disent il est dans la mer
alors les poissons vous devanceront
mais le royaume est à l’intérieur de vous
et il est l’extérieur de vous
quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez
reconnus
et vous saurez que vous êtes les enfants du père le
vivant
si en revanche vous ne vous reconnaissez pas
alors vous êtes dans une pauvreté
et vous êtes la pauvreté
Lc 17. 21 : …on ne dira
pas : voici il est ici ou voilà il est là, car le royaume de Dieu est au-dedans
de vous. (en grec : entos ùmôn estin)
Voici que commence
la confrontation avec la connaissance nouvelle. Se rendre dépendant d’un savoir
d’autrui n’est pas le bon cheminement ! La voie est celle de la
connaissance de soi… Il ne s’agit toutefois pas de savoir «qui suis-je ?»
dans le sens de : quelle est ma personnalité, en quoi je me distingue des
autres ? La question est plutôt : qui suis-je, être humain sur cette
terre, quelle est ma tâche, quelle est ma finalité… ? Quel est le sens de
la merveille biologique appelée homme… ?
L’avènement du royaume est un vieux rêve du peuple d’Israël.
Pour le juif Paul ce rêve était si intense et sa réalisation si proche, qu’il
conseilla aux hommes de Corinthe une abstention sexuelle… Ceci leur serait
sûrement bénéfique le jour tout proche du jugement dernier… (1Cor 7. 29) Moyennant
une adaptation progressive et nonobstant la parole de Jésus rapportée par Luc, ce
rêve de l’avènement du royaume fait aujourd’hui toujours partie d’une
expectative, reportée il est vrai vers l’au-delà. De toute évidence l’influence
de Paul fut plus déterminante que celle de Jésus…
En dévoilant que la réalité représentée par le royaume
est aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur
de soi, Jésus précise qu’il s’agit bien d’une réalité inhérente à cette vie
terrestre. En effet, comme la nature toute entière, chaque cellule de notre
corps est à l’écoute d’une loi absolue. La prise de conscience de cette unité implique la reconnaissance d’une
source de vie à l’intérieur de soi. Quiconque la reconnaîtra, sera reconnu… La reconnaissance
d’une source intérieure engendre donc une reconnaissance par la source elle-même.
Par elle nous serons reconnus et recevrons la lumière dans laquelle seront dissipées
les ténèbres de notre ignorance. Si nous ne la reconnaissons pas, nous demeurons
dans une pauvreté. C’est l’état dans
lequel Jésus a retrouvé les siens, l’état qui est toujours le nôtre… (voir logion 28)
Afin de préciser le caractère intime du lien qui le
relie à sa source de vie intérieure et absolue, Jésus utilise l’image du lien
unissant un fils à son père. (voir logion 15) Mais ce
lien n’est pas une exclusivité qui ne reviendrait qu’à lui ! Unis dans une
même union spirituelle, nous sommes
tous et toutes enfants du père le vivant.
Notons également que, dans cet évangile, le ciel n’appartient pas au domaine du divin mais que, comme la mer, il fait partie de la création
relative. Il n’empêche que, comme toute image relative, le ciel peut aussi être
utilisé dans un sens symbolique afin de préciser le supérieur.
4
a dit jésus
dans ses jours l’homme âgé n’hésitera pas
à interroger un petit enfant de sept jours
au sujet du lieu de la vie
et il vivra
car beaucoup de premiers se feront derniers
et ils seront un
concernant
« premiers et derniers » : Mt 10. 30 - Mc 10. 31 - Lc 13. 30
De cette parole de
Jésus n’ont survécu dans les évangiles canoniques que les « premiers »
et les « derniers », dans le désordre il est vrai… C’est une
rencontre insolite qui nous est présentée dans ce logion. L’homme âgé a vécu une
vie entière, l’enfant sept jours seulement. Il va de soi que le chiffre sept, symbolisant
le parfait, n’est pas choisi par hasard… Le petit enfant vit insouciamment,
inconscient encore de son moi, toujours uni
à la paix et l’harmonie de sa source de vie. Sa présence touche pourtant la
conscience de l’homme âgé à un point tel, que celui-ci soudainement prend
conscience du lien qui, comme l’enfant, l’unit lui aussi à sa source de vie.
Lui aussi fut un jour un enfant de sept jours, tout
pur encore, libéré de toute contrainte exigeante de son moi dominant. Aujourd’hui
il a vécu sa vie, terminé son combat avec soi-même et les autres et il se rend
compte que le crépuscule est proche… Une réflexion rétrospective s’impose à
lui. Sa vie s’était déroulée au sein d’une communauté croyante. Comme les
autres il avait respecté les règles religieuses qui lui avaient été inculquées.
Il ne pouvait pourtant se souvenir d’aucune influence divine concrète durant sa
vie. Au sein de sa communauté cette vie n’était pas non plus devenue vraiment meilleure.
L’importance du moi individuel avait en fait toujours pris le pas sur la
présence du grand protecteur d’en haut. Bien sûr il avait pris conscience que
toutes les facultés dont il disposait provenaient de Dieu, mais comme les
autres, il s’était toujours accordé à lui-même les mérites de ses acquits… Et
de ces acquits il devrait bientôt se séparer…
Était-ce bien en accord avec la volonté divine de s’être
approprié des biens dont il devrait bientôt se séparer…? Était-ce bien là le
plan que Dieu avait eu avec lui ? En considérant son moi comme son maître, ne
s’était-il pas trompé de maître, ne s’était-il pas isolé de son véritable Seigneur,
qui lui avait tout donné… ?
Peut-être étaient-ce de telles pensées qui troublaient
la conscience de l’homme âgé… Vint le moment de la rencontre. Comme illuminé
par une inspiration soudaine il réalisa que lui, le premier, car né le premier,
était uni à l’enfant, le petit dernier, dans une même union avec une même source
de vie. Car le lieu de la vie, là où
l’enfant demeurait toujours, celui de l’unité,
représentait pour lui aussi l’unique état de conscience dans lequel il pouvait
réaliser sa véritable tâche de serviteur…
5
a dit jésus
connais ce qui est devant ton visage
et ce qui t’est caché se dévoilera
car il n’y a rien de caché qui n’apparaîtra
Mc 4. 22 - Mt 10. 26 - Lc 8. 17 et
12. 2
Ce logion nous invite
à porter une attention particulière à ce
qui est devant notre visage. Il s’agit donc d’une connaissance de l’aspect
extérieur du royaume : la nature et ses lois, le domaine de la science. Par
la voie scientifique aussi nous pouvons prendre conscience de la richesse présente
dans le vide absolu, source de toute vie relative. L’homme moderne s’est donné
les moyens pour pénétrer les lois de la nature, pour sonder la physiologie et
le psychisme de l’homme, pour évaluer le subtil équilibre naturel. Par des moyens
audiovisuels nous avons aujourd’hui le privilège d’apprécier le merveilleux
naturel. Qu’il s’agisse du monde minéral, végétal ou animal, à chaque fois nous
sommes en émerveillement devant un processus de vie, guidé par une loi, qui ne
peut être d’origine humaine. Et pourtant, malgré que l’homme lui-même soit l’expression
suprême de cette loi, lui et lui seul est capable d’en perturber l’évolution,
aussi bien à l’intérieur de lui-même qu’à l’extérieur… La vie ne peut pourtant lui
révéler sa plénitude qu’à la condition qu’elle soit intégrée dans cette loi universelle
d’harmonie.
De ce logion peut également
être déduit ce message particulier : que toute connaissance scientifique
exacte ne pourrait s’opposer à une juste appréciation religieuse…
6
ses disciples l’interrogèrent et lui dirent
veux-tu que nous jeûnions
et de quelle manière prierons-nous et donnerons-nous
l’aumône
et qu’observerons-nous en matière de nourriture
a dit jésus
ne dites pas de mensonges
et ce que vous récusez ne le faites pas
car devant la face du ciel se dévoilent toutes choses
il n’y a rien en effet de caché qui n’apparaîtra
et rien de recouvert qui ne sera dévoilé
La croyance juive
est le substrat religieux des disciples. Elle leur impose nombre de règles et
de rites. La pratique de ceux-ci est la condition première pour espérer accéder
un jour au royaume divin. La voie que Jésus nous propose est celle d’une
recherche personnelle et intérieure. Cette voie ne requiert ni rites, ni commandements.
Celle ou celui, qui a pris conscience de la source et de sa loi, n’est plus
concerné par des prescriptions humaines. L’inspiration en provenance de la
source est un guide unique et infaillible. Mais même l’homme qui s’engage dans
cette voie reste toujours tributaire de ses faiblesses et de ses manquements.
Son guide principal sera dès lors une sincérité
dans ses paroles comme dans ses actes. Celui qui accomplit des actions
justes ici bas, agit en harmonie avec le monde créateur, celui d’en haut. Qui échoit
dans l’erreur en subit la loi. Toutes
choses - le bien comme le mal - se dévoileront - lui
seront imputées - devant la face du ciel
- ce qui veut dire : ici et maintenant. C’est cette loi qui en Orient est appelée
la loi de karma. (voir
le logion 58)
Des actes rituels, en tant que gestes symboliques, ne
sont pas forcément dénués de tout sens, dans la mesure où ils peuvent servir à vivifier un juste état d’esprit
dans notre conscience. Les rites juifs étaient toutefois perçus comme un moyen contraignant, permettant de se certifier
un accès au royaume à venir. Cette conception n’est pas celle de Jésus !
Mais, et ceci est quand même remarquable, la prière ne retient pas non plus son
attention…
7
a dit jésus
heureux est le lion que l’homme mangera
et le lion sera homme
et méprisable est l’homme que le lion mangera
et le lion sera homme
Émanant de la
bouche de Jésus cette parole nous semble effarante… À maintes reprises elle fut
utilisée pour attester du caractère extravagant de cet évangile. Nous convenons
que l’interprétation n’en est pas évidente. Certains traducteurs, et non des
moindres, se sont même permis de modifier la succession des mots et donc de
changer le sens de la phrase, afin de parvenir à une interprétation plausible à
leurs yeux.
Le royaume n’est pas une réalité imaginaire qui ne
serait accessible que dans l’au-delà, mais la finalité même de cette vie
terrestre. Par rapport au vécu de cette vie alors et maintenant - vingt siècles
d’évolution n’ont apparemment pas changé grand-chose - Jésus témoigne pourtant
d’une lucidité étonnante.
Ce logion nous présente une double confrontation entre
l’homme et le lion. Bien que l’issue en soit différente, la conclusion est la
même : et le lion sera homme. Le
lion, en tant que souverain dans le monde animal, peut être considéré comme le
symbole d’un pouvoir dominateur dans ce monde inférieur, dans lequel l’homme
vit biologiquement mais est toujours mort face aux valeurs supérieures. La
finalité de la vie n’est pas de demeurer dans les ténèbres de la pauvreté, mais
d’avoir pleinement accès aux facultés qui nous sont déléguées. Afin de se
réaliser soi-même l’homme doit diriger son attention vers la source qui
délègue, vers le supérieur à l’intérieur de lui-même. S’il demeure séparé de
cette source il reste dépendant du monde inférieur, là où le lion dicte sa loi.
La loi du lion est celle du plus fort, qui continuellement incite l’homme à une
confrontation avec les autres, le pousse à s’affirmer soi-même selon des règles
conçues par lui-même.
Il nous arrive des fois d’entendre cette
réflexion : dans la vie il y a deux sortes d’hommes, les vainqueurs et les
vaincus. Les vainqueurs sont ceux, qui dans leur lutte avec le lion ont triomphé.
Ils ont réalisé leurs objectifs et demeurent dans l’illusion de posséder un
pouvoir. Mais en réalité leur pouvoir est totalement dépendant des lois du
lion, qui s’appellent dollar, euro ou tout simplement ivresse de pouvoir. En
conséquence : heureux est le lion… Car
celui qui possède un pouvoir est aussi devenu son esclave. Par l’entremise de
l’homme le lion règnera : et le lion
deviendra homme. Le puissant ne peut régner que par la grâce du lion. C’est
la raison pour laquelle l’homme détenteur de pouvoir est le plus cruel parmi les
animaux…
Les vaincus sont ceux qui, dans leur lutte avec le
lion, se sont inclinés. Un sort bien moins enviable leur est réservé, car
impuissants ils doivent subir la loi du lion. Une dépendance totale en est la
conséquence. Conclusion : méprisable
est l’homme, car du pouvoir du lion il est devenu la pâture. Comme l’animal
dans la jungle ou la savane, son sort au quotidien ne sera plus de vivre mais de
survivre. En lui aussi le réflexe animal prévaudra : et le lion deviendra homme…
Quelle leçon est-elle à déduire de cette métaphore ?
Bien que le territoire de l’homme soit également celui du lion, sa tâche est élevée au-dessus de toute
confrontation avec le lion. Celui ou celle qui accepte le défi du pouvoir
sera toujours perdant ! Car le pouvoir fait partie du monde inférieur. Sa
tentation n’a qu’un nom : orgueil. S’abstenir de toute implication dans
les objectifs du lion est donc le message évident. Quiconque cherche à
s’affirmer selon des lois d’un ordre inférieur et à devenir puissant, ignore la
source même de son potentiel et s’engage dans une confrontation avec le lion.
Qu’il triomphe ou qu’il s’incline, toujours l’inférieur - le lion - prendra
possession de l’homme.
L’ambition est un stimulant naturel, qui nous aide à
développer et à exprimer nos qualités et qui se concrétise dans d’une
confrontation avec les autres. Ceci est le propre d’une période limitée de la
vie. Toutefois, un éveil s’impose …
Car lorsque nous avons pris conscience que toutes les facultés dont nous
disposons ne nous appartiennent pas, mais sont mises à notre disposition par une
source absolue, rien ne nous permet plus de réclamer pour nous-mêmes une quelconque
position de pouvoir… (voir logia 81 et 101) Seule une reconnaissance s’impose. Notre
tâche sera dès lors d’exprimer harmonieusement ce que nous recevons selon une
loi qui ne nous appartient pas. Cette loi ne découle pas du monde inférieur
mais d’une réalité supérieure.
L’interprétation que nous accordons à cette parole de
Jésus corrobore le principe d’ahimsa dont
a témoigné Gandhi et plus tard Martin Luther King. L’utilisation de la violence,
aussi bien par le plus fort que par le plus faible, comme une expression de
puissance ou d’impuissance, n’est jamais le bon choix… !
8
et il a dit
l’homme est semblable à un pêcheur avisé
qui avait jeté son filet à la mer
il le retira de la mer rempli de petits poissons
parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent
il jeta tous les petits poissons dans la mer
sans peine il choisit le gros poisson
celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende
Mt 13. 47-50 : Encore le royaume des cieux est semblable à un filet jeté à la mer et qui rassemble toute sorte de choses. Une
fois plein, l’ayant remonté sur le rivage et s’étant assis, ils ont recueilli
les bonnes choses dans des paniers et ils ont jeté les mauvaises. Ainsi en
sera-t-il à la fin du monde. Les anges viendront et sépareront les mauvais des
justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là il y aura des pleurs et
des grincements de dents.
Comparer Thomas à Matthieu
est plus révélateur que cent commentaires… ! Il est probable que la
présence de pêcheurs parmi les disciples ne soit pas étrangère à l’image
choisie. Mieux que quiconque ils pouvaient apprécier la valeur du gros poisson excellent. L’homme est un pêcheur avisé, qui se donne la peine d’examiner attentivement sa prise. Ainsi
il découvre le gros poisson.
Le message est évident : faites usage de votre
intelligence, discernez le précieux, ne vous souciez pas de valeurs mineures…
De ces valeurs-là nous sommes pourtant bien pourvus dans cette vie ! Nombreuses
sont en effet les théories et idéologies de pseudo scientifiques ou de voyants
illuminés. Développer une ouverture d’esprit est important. Mais tout aussi
important est l’apport d’un sens critique, afin d’établir, suite à une expérience
de vie, une juste échelle de valeurs. Ce qui est périssable ne peut avoir
qu’une valeur périssable… La valeur unique et donc exceptionnelle, qui fait
l’objet de notre recherche, n’appartient pas au monde de l’avoir mais à celui de l’être.
Une valeur existentielle a une portée absolue, car issue de la source même de l’Être.
Parmi les nombreux poissons, que représente la
découverte de Nag Hammadi, cet évangile pourrait lui aussi être considéré comme
un gros poisson excellent…
9
a dit jésus
voici que sortit le semeur
il remplit sa main et jeta
quelques graines en fait tombèrent sur le chemin
des oiseaux vinrent et les picorèrent
d’autres tombèrent sur la rocaille
et ne prirent racine dans la terre
et ne firent s’élever d’épis vers le ciel
et d’autres tombèrent sur les épines
elles étouffèrent la semence et le vers la mangea
et d’autres tombèrent sur la bonne terre
et elle donna un fruit excellent vers le ciel
il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure
Mt 13. 1-9 - Mc 4. 1-9 - Lc 8. 4-8
Ce logion témoigne
d’une qualité exceptionnelle dans la parole de Jésus : celle de saisir à
la fois et la voie et la finalité de la vie dans une image simple,
compréhensible pour tous. Dans les trois évangiles synoptiques il s’agit de la
première de ses paraboles. Celle ou celui qui en a saisi la signification
profonde, a également perçu l’essentiel de son enseignement. La simplicité de
l’image ne garantit toutefois pas une compréhension unanime…
En effet, dans les évangiles synoptiques
cette parabole est suivie d’une interprétation, que Jésus aurait donnée,
quant aux graines qui ne sont pas tombées sur la bonne terre. Cette
interprétation ne fait toutefois pas l’unanimité parmi les trois évangélistes…
Raison pour laquelle les auteurs du «Synopse des quatre Évangiles» de l’École
biblique de Jérusalem concluent à un ajout non pas de Jésus mais de la
communauté ecclésiastique primitive. En plus il s’agit là de ce qui, dans le
logion précédent, nous est présenté comme de petits poissons : des graines
qui n’ont pas réalisé leur finalité… Autre question, qui depuis des siècles a
fait l’objet de maintes discussions, concerne l’origine des nombreux
fruits : sont-ils produits par la semence ou par la bonne terre… ? À
la lumière de cet évangile cette discussion aussi s’avère stérile…
Comme ce n’est ni
le spermatozoïde masculin, ni l’ovule féminin qui est à l’origine de la vie
biologique, mais l’unité nouvelle issue de leur union, de la même manière ce
n’est ni la semence, ni la bonne terre qui produit les fruits, mais l’unité
nouvelle engendrée par leur union !
La question essentielle qui nous concerne tous est
celle-ci : comment l’homme peut-il réaliser la finalité de sa vie, qui est
de produire de nombreux fruits dont il peut lui-même bénéficier ? Avant
d’être semence la graine fut elle-même le fruit issu d’une plante portée par la
bonne terre. Pour réaliser sa finalité la graine doit retourner à l’endroit où
fut son propre commencement. (voir logion 18) Aussi
longtemps que la graine reste graine elle ne pourra réaliser sa finalité, qui
est de servir comme semence. Quand, dans l’union avec la bonne terre, elle se libère de son enveloppe
extérieur et cesse d’être graine, alors elle servira l’évolution de la vie en
produisant de nombreux fruits. Voilà sa finalité.
Comme la nature nous en donne l’exemple, le nouveau ne
peut se manifester dans l’homme que par un démantèlement
de l’ancien… Le détachement de l’ancien est la condition première pour que,
dans l’union avec l’endroit où est le commencement, le lieu de la vie où demeure
toujours l’enfant de sept jours, puisse s’épanouir la vie nouvelle. Aucune
raison de regretter l’ancien… Dans une prise de conscience de l’ancien, de l’orgueil
qui est nôtre, des idées prétentieuses dont nous nous sommes parés, d’une
prétendue connaissance du divin, réside ici et maintenant la condition pour une
naissance nouvelle…
Comme le nirvana
pour le Bouddha, l’intégration dans la
royauté du Père est pour Jésus une réalité à réaliser dans cette vie. Dans
cette conception des paroles de Jésus, de l’importance qu’il donne à la notion
d’unité, est valorisée la parole
rapportée par Jean : afin que tous
soient un, comme vous Père en moi et moi en vous… afin qu’ils soient parfaits
dans le un…
10
a dit jésus
j’ai jeté le feu sur le monde
et voici que je le préserve jusqu’à ce qu’il enflamme
Lc 12. 49-50
Voici une parole
de Jésus qui pourrait bien être prophétique... Sans doute s’était-il rendu
compte de la difficulté qu’éprouvaient ses disciples à accéder à une
connaissance - symbolisée ici par le feu qui jadis était également source de
lumière - trop nouvelle et trop perturbante pour eux. Une incompréhension était
bien souvent le sort réservé à ses paroles. L’embrasement de la flamme, la
prise de conscience qu’il espérait vivifier en eux, a du lui sembler bien
illusoire… Son enseignement serait donc mis en veilleuse jusqu’au jour où
l’humanité puisse en réanimer la flamme et en assumer la responsabilité.
La nouvelle apparition de cet évangile dans la seconde
moitié du vingtième siècle ne serait donc pas le fait du hasard... Depuis
quelques décennies en effet nous observons, dans une partie minoritaire il est
vrai de l’humanité, des multiples indices qui révèlent une aspiration à une spiritualité
nouvelle. Dans cette perspective cet évangile pourrait bien faire office de
catalyseur dans un éveil spirituel de la conscience universelle…
11
a dit jésus
ce ciel passera et celui au-dessus passera
et ceux qui sont morts ne vivent pas
et les vivants ne mourront pas
les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez
du vivant
quand vous serez dans la lumière que ferez-vous (*)
le jour où vous étiez un vous avez fait le deux
mais étant deux que ferez-vous (*)
Mt 24, 34-36 - Mc 13, 30-32 - Lc
21,32-33
(*) Une touche
interprétative consisterait à terminer la première ligne marquée par (*) par
…! et la seconde par …?
Le processus biochimique, par lequel dans notre corps la
matière morte se transforme en matière vivante, appartient à une loi absolue,
qui conditionne la vie biologique. Passer, en conscience, de la mort à la vie
constitue une naissance spirituelle, qui ne peut s’opérer que par une
intégration de la lumière du supérieur dans l’inférieur. C’est la voie par
laquelle dans chaque être peut se réaliser le retour à l’unité originelle. L’histoire
biblique du péché originel symbolise la séparation, la dégradation du un vers le deux. Dans cette séparation réside notre mort spirituelle. L’image
du semeur précise notre tâche : réaliser en nous-mêmes le retour à l’unité
originelle.
Notons que, comme au logion 3, le ciel réfère à une réalité concrète et non pas à l’endroit où
demeure le divin. Le ciel englobe cette vie terrestre, dans laquelle
biologiquement nous sommes vivants mais spirituellement toujours morts…
S’engager dans une voie de prise de conscience spirituelle signifie : reconnaître
le lien qui nous unit à l’Être absolu et apprécier à sa juste valeur notre
responsabilité qui en découle. Celui ou celle qui porte son regard vers cette
source intérieure et reçoit sa lumière, peut se libérer de l’illusion de la valeur
prétentieuse accordée au moi et accéder à la vie. Un ciel nouveau englobera sa
vie. Car non plus la lueur d’une loi dualiste
mais la lumière de l’unité illuminera la voie d’un vécu nouveau. Mais cette expérience sera
elle aussi limitée dans le temps. Car dans l’unité du biologique et du
spirituel le biologique sera toujours temporel…
Celle ou celui qui demeure dans l’obscurité de la
séparation, subit la loi de l’inférieur. Qui reçoit la lumière, reçoit la vie
et ne goûtera pas la mort…
12
ont dit les disciples à jésus
nous savons que tu nous quitteras
qui sera notre guide
jésus leur dit
vu l’endroit où vous êtes vous irez vers jacques le
juste
ce qui ressort du ciel et de la terre lui revient
La traduction de la
dernière ligne pose quelques problèmes. Littéralement il est en effet écrit :
celui que le ciel et la terre ont été à
cause de lui. Une traduction littérale n’a donc pas de sens. Soit nous
avons à faire ici à une erreur de transcription, soit il s’agit d’une
expression spécifique propre à la culture juive qui ne peut être traduite
littéralement.
Vraisemblablement les disciples ont appris de Jésus
que sa présence parmi eux serait de courte durée. (*) En plus il est à déduire
de ses paroles, qu’au moment où il leur donne cette réponse, il a renoncé à l’illusion de pouvoir les élever à un niveau de
conscience digne de lui. La voie de recherche, qui aurait du être la leur -
comme la nôtre d’ailleurs - n’a toujours pas abouti, car toujours ils
témoignent du besoin d’un guide…
Jacques est plus que probablement le frère de Jésus (voir
Mt 13. 55 et Mc 6. 3), qui après la disparition de Jésus prit sur lui la
responsabilité de la communauté primitive. Lui aussi sera d’ailleurs éliminé
par les autorités juives. Il est appelé le
juste. Il lui est donc accordé une connaissance des droits et devoirs
nécessaires au maintien de l’harmonie dans le monde inférieur… car ciel et
terre passeront. Quelle que soit la valeur de son savoir, jamais pourtant il ne
pourra apporter la lumière dont témoignent les paroles de Jésus. (voir logion 38)
(*) Dans la tradition chrétienne il
est reconnu que la durée de la vie publique de Jésus aurait été de trois ans. Une
estimation basée sur la présence dans l’évangile de Jean de trois Pâques. Cette
représentation des faits serait, selon l’École biblique de Jérusalem,
introduite dans la troisième rédaction de cet évangile. La deuxième rédaction
aurait présenté la durée de sa vie publique en six semaines. Le temps écoulé
entre chaque semaine reste toutefois une inconnue. Quoi qu’il en soit la durée
de son témoignage - cette durée ne pourrait par ailleurs en altérer la valeur -
aurait été bien plus courte qu’imaginée aujourd’hui. En outre il est peu probable
que les autorités juives eussent toléré un témoignage aussi dérangeant durant
trois années…
13
a dit jésus à ses disciples
comparez moi dites moi à qui je ressemble
simon pierre lui dit
tu ressembles à un ange juste
matthieu lui dit
tu ressembles à un philosophe sage
thomas lui dit
maître ma bouche n’acceptera d’aucune façon que je dise à
qui tu ressembles
a dit jésus
je ne suis pas ton maître
car tu as bu et tu t’es enivré à la source jaillissante
que moi-même j’ai mesurée
et il le prit se retira et lui dit trois mots
lorsque thomas revint vers ses compagnons ils l’interrogèrent
que t’a dit jésus
thomas leur dit
si je vous disais une des paroles qu’il m’a dites
vous prendriez des pierres et les jetteriez contre moi
et un feu sortirait des pierres et elles vous brûleraient
Mt 16. 13-20 - Mc 8. 27-30 - Lc 9.
18-21
Le logion
précédant situait le niveau des disciples. Ce sont toujours des soucis bien
humains qui font l’objet de leurs préoccupations. Et parmi eux, celui d’être le
plus méritant parmi les disciples. C’est également l’objet de la discussion
dont témoignent Mc 9. 33-34 et Lc 9. 46. La question
de Jésus ressemble à un test. Seul Thomas n’a pas de mots pour exprimer une
comparaison. Pour ce dire il s’adresse à Jésus comme à un maître. S’en suit une réprimande de Jésus. Comment expliquer cette
réaction ? Il est probable que Jésus reconnaît ici son disciple comme son
égal. La tâche première de tous ceux ou celles, qui se sont reconnus comme enfants du Père le vivant, est de servir comme sert Jésus. Un serviteur n’est pas un maître… !
Quels pourraient bien être les trois mots qu’a dits Jésus
à Thomas ? Peut-être était-ce : je
suis toi ou tu es moi… Quoi qu’il
en soit, Thomas était bien conscient que la reconnaissance qu’il reçut ne
serait pas acceptée de bon cœur par ses confrères. Elle susciterait une
jalousie qui engendrerait une réaction négative, voir agressive, dont ils
seraient, selon la loi de karma,
eux-mêmes les victimes.
14
leur dit jésus
si vous jeûnez vous engendrerez une faute
et si vous priez vous serez condamnés
et si vous donnez l’aumône vous ferez du mal à vos
esprits
et si vous allez vers quelque pays que ce soit
et que vous parcourez des régions
si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté
soignez ceux qui sont malades
car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera
pas
mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera
Mt 10. 11-14 et 15. 11 - Mc 6.10-11
et 7. 15 - Lc 10. 5-11
Au logion 6 les
disciples n’ont pas reçu de réponse concrète à leurs questions. Jésus les esquiva
en disant : soyez sincères avec
vous-mêmes dans vos paroles comme dans vos actes. Il est probable qu’ils
aient insisté afin d’obtenir plus de clarté. Cette fois plus question
d’esquives ! Les rites propres à la croyance juive ne sont pas compatibles
avec sa conscience religieuse. Car quiconque a le désir de se rendre réceptif à
l’inspiration du Père, n’a que faire de gestes rituels
trompeurs ! Dans Mt 9. 14, Mc 2. 18 et Lc 5. 33 également Jésus se voit
adressé le reproche que ses disciples ne respectent pas le jeûne. (voir le logion 104) Plus remarquable toutefois est la
phrase : si vous priez vous serez
condamnés…
Une fois de plus nous sommes confrontés au nouveau dans son enseignement. Nous
prions Dieu. Mais que signifie Dieu ? Que représente le Dieu des juifs, le
Dieu de notre imagination et quelle est la réalité cachée dans l’image d’un père… ?
Voilà des questions perturbantes pour chaque croyant ! Dans cet évangile
la notion juive du Divin ne correspond pas à la réalité pour laquelle Jésus à
recours à l’image de l’union entre un père et son fils… (voir
le logion 15)
Communiquer avec une réalité imaginée appartient au
monde de l’imagination et est donc trompeur. La communication qu’un juif croit avoir
avec son Dieu au moyen de la prière n’est qu’imaginaire… La réalité, que Jésus
nous présente par l’entremise de l’image d’un père, est une réalité absolue qui
transcende donc les limites de l’état de conscience humain. Toute tentative de
communication dans la limite de cette conscience ne peut être qu’illusoire. (voir le logion 53)
Enfin Jésus nous rappelle notre devoir le plus
élémentaire : servir. Celui ou celle qui demeure dans un juste état
d’esprit n’a besoin ni de s’occuper de rites, ni de s’inquiéter d’une
alimentation non appropriée. Il importe certes d’être attentif à une alimentation
harmonieuse, afin de maintenir un juste équilibre biologique. Mais quiconque
observe les règles d’une nutrition saine, tout en proclamant des fausses
vérités, se souillera davantage que ne pourrait le faire une nourriture
malpropre…
15
a dit jésus
lorsque vous verrez celui qui n’a pas été engendré de la
femme
prosternez vous sur votre visage et glorifiez-le
celui-là est votre père
Il va de soi que
le verbe voir ne réfère pas à une
expérience sensorielle mais symbolise une vision
intérieure, une prise de conscience. Ce n’est pas la glorification d’une
réalité imaginaire doit être l’objet de notre préoccupation mais bien la juste appréciation
de la réalité que Jésus nous propose par l’entremise de l’image d’un père.
Cette réalité transcende le monde relatif, car : qui n’a pas été engendré de la femme… Elle est donc absolue et ne
peut par conséquent être connue par l’homme… La prise de conscience d’un lien
qui nous unit à une réalité absolue ne peut être confondue avec une connaissance de l’Être absolu en soi...
L’expérience de cette union intérieure représente pour
Jésus une richesse illimitée. Cette richesse il désire la partager avec ses
frères et sœurs. Mais leur état de conscience ne permet pas une communication
directe. Pour témoigner de son expérience il est obligé de recourir à des
images, pour lesquelles leur conscience est réceptive. Il visualise donc son
union intérieure dans l’image du lien intime, qui unit le fils à son père.
Dans la culture juive le statut du père était
nettement différent de ce qu’il représente aujourd’hui chez nous. Le père était
non seulement le possesseur du bien familial, il était non seulement le
procréateur biologique de ses enfants, il représentait surtout l’autorité qui dicte la loi, qui inspire
et guide ses enfants. Sans son père le fils était désemparé… Cette image fait
office de lien entre une réalité intérieure d’un ordre absolu et la conscience
de ceux que Jésus tente d’instruire. Hélas, comme ce fut le cas pour l’histoire
d’Adam et Ève au paradis terrestre, l’image du père ne fut pas perçue dans son
sens symbolique mais reconnue comme une réalité.
Lorsque Jésus parlait de son père en termes absolus, il ne pouvait s’agir que
de Jaweh, le Dieu des juifs. Ainsi fut-il compris…
Pourtant, au chapitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus
précise clairement la distinction :
Vos pères ont mangé la manne dans le désert et
ils sont morts… non pas Moïse vous a donné le pain du ciel mais mon Père vous
donne le pain véritable… je suis le pain de la vie… si quelqu’un mange de ce
pain il vivra pour toujours…
Dans Ex 16. 15b
Moïse dit : «Ceci est le pain que Jaweh
vous a donné à manger»… Non pas Moïse mais Jaweh
a donné la manne dans le désert… ! La distinction entre Jaweh et le
Père est donc évidente.
Il ne s’agit ni du même pain ni du même boulanger… Mais cette distinction est pour
le moins dérangeante pour les rédacteurs évangéliques. Pour la dissiper un des
rédacteurs de Jean a donc eu une inspiration canonique en accordant la manne
non pas à Jaweh mais à Moïse... L’identification du Père en tant que Jaweh était préservée ! La
différence essentielle entre Jaweh et le Père est que Jaweh est un Dieu
totalement séparé des hommes, tandis
que l’image du père symbolise une réalité
intérieure à laquelle tous nous sommes unis
spirituellement.
La confrontation entre la vision nouvelle et les idées
anciennes engendre inévitablement un conflit intérieur. À chacun et chacune de
relever ce défi en toute sincérité avec soi-même. Remarquons quand même qu’à la
fin du logion Jésus ne dit pas : celui-là
est mon père, mais bien : celui-là est votre père… Dans son union spirituelle avec le Père il n’est donc pas le
fils unique !
Ce qui, pour tout enfant du Père, constitue sa glorification, réside dans une humble
reconnaissance de cette grande richesse, dans laquelle lui-même il participe.
La prise de conscience d’une participation dans la royauté du Père implique la
reconnaissance à la fois d’une autorité absolue et d’une responsabilité personnelle
au service de cette autorité. En cela réside le sens de l’offrande
véritable : le serviteur élève le fruit de son service vers le Père
donateur. Cet état d’esprit se doit d’être permanent et ne nécessite aucun acte
rituel…
16
a dit jésus
sans doute les hommes pensent-ils que je suis venu jeter
la paix sur le monde
et ils ne savent pas que je suis venu jeter des
divisions sur la terre
le feu l’épée la guerre
car cinq ils seront dans une maison
trois seront contre deux et deux contre trois
le père contre le fils et le fils contre le père
et monachos ils se tiendront
debout
Mt 10. 34-36 - Lc 12. 51-53
Ce logion confirme
la réflexion faite au logion précédent. L’invitation de Jésus pour accéder à
une vision nouvelle mène inévitablement à un conflit intérieur, qui ne peut
trouver une solution que dans une démarche personnelle et sincère.
Le thème du conflit intérieur est présent dans toutes
les traditions religieuses. Il fait l’objet du décor de la Bhagavad Gita. Dans
sa connaissance de dharma Arjuna, l’archer
aux valeurs morales élevées, ne peut trouver une solution valable à son conflit
intérieur. Krishna, qui personnifie le divin dans l’homme, lui enseigne la voie
par laquelle le divin peut se révéler dans chaque être. Dans l’islam nous
connaissons la notion de jihad, qui
nous est présenté aujourd’hui comme une lutte contre les «incroyants», mais qui
dans sa conception originelle référerait à un combat intérieur. C’est également
le cas pour les gestes rituels des moines bouddhistes, qui nous sont présentés
aujourd’hui comme des moines combattants. Ces rites furent introduits au VI°
siècle par Bodhidharma et symbolisent un combat intérieur, que chaque disciple
doit mener avec soi-même.
Les facultés exceptionnelles dont témoignait Jésus
furent perçues par ses disciples à la lumière de l’histoire biblique. Pour
certains il était un prophète, pour d’autres peut-être même le Messie. La
raison de son avènement aurait été de rétablir l’ordre, de redonner paix et
confiance au peuple juif et de préparer la venue du royaume de Dieu. Cette
conception de sa personne est un malentendu… Son enseignement est
dérangeant ! La mission qu’il s’est assigné n’est pas de concilier mais de
confronter. Quiconque reçoit sa parole se retrouve en opposition aux directives
de la croyance existante et donc à soi-même, à des valeurs personnelles et par
là même à des liens relationnels.
Mais ceux qui renoncent aux valeurs trompeuses, qui se
libèrent de leurs attaches relatives, dans ce détachement retrouvent une liberté
intérieure. Un isolement en est toutefois le prix. La racine du mot monachos est monos, qui signifie seul.
Dans cette racine nous reconnaissons le mot moine.
Les notions de détachement, liberté et solitude sont toutes présentes dans le
mot monachos. Une traduction exacte en
est donc plus que problématique... Il représente pourtant une notion
essentielle dans le cheminement que nous propose Jésus. Cette notion ne
concerne pas un comportement extérieur mais un état d’esprit intérieur. Elle
est la condition pour accéder à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être
absolu, la source de vie à l’intérieur de soi, et pour servir comme sert la graine.
17
a dit jésus
je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu
et ce que l’oreille n’a pas entendu
et ce que la main n’a pas touché
et qui n’est pas monté au cœur de l’homme
Mt 13. 14-15 - Lc 10. 23-24
1 Cor 2. 9 : mais, comme il est
écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas
entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé
pour ceux qui l’aiment.
Paul apporte ici la
preuve qu’il avait une connaissance des paroles de Jésus. Seule la
phrase : ce que la main n’a pas
touché - parole probablement trop sensuelle à son goût - manque dans sa
citation. Vu le rôle qu’a joué Paul avant sa conversion en tant que pharisien pur
et dur, responsable en plus de la lapidation de Stéphane, il est peu concevable
qu’il n’eut pas eu pour le moins partiellement connaissance du discours trop
perturbant et donc inacceptable de Jésus. C’est la raison probable qui l’a mené
à ignorer, dans la prédication de son évangile, celui de Jésus. En outre il a explicitement
admis vouloir méconnaître le Jésus «de chair et de sang» (2 Cor 5.16) et ne
reconnaître que «le Christ crucifié et ressuscité». Il fait donc précéder sa
citation du logion 17 par les mots : comme
il est écrit… Mais des références aux écrits vétérotestamentaires - comme à
Isaïe 64. 3-4 - sont fort peu convaincantes.
Ce qui peut être reçu n’appartient ni au domaine du
sensoriel ni à celui de l’émotionnel. Il s’agit d’une expérience d’un ordre
différent à laquelle la conscience de l’homme peut avoir accès. L’expérience d’une
intégration du supérieur dans l’inférieur, n’est pourtant pas un évènement
spectaculaire, mais une évolution progressive dans la conscience individuelle.
Cette prise de conscience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de sa démarche libératrice.
18
on dit les disciples à jésus
dis-nous comment sera notre fin
a dit jésus
avez-vous donc dévoilé le commencement
pour que vous vous préoccupiez de la fin
car là où est le commencement là sera la fin
heureux celui qui se tiendra dans le commencement
il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort
Mt 16. 28 - Mc 9. 1 - Lc 9. 27
La question des
disciples reflète une inquiétude certaine, qui est également celle de bon
nombre de vivants : qu’en sera-t-il après la mort ? La réponse de
Jésus n’est pourtant pas révélatrice. Non pas une réalité «post mortem» devrait
être l’objet de notre préoccupation, mais bien celle que nous vivons
aujourd’hui ! Comment pouvons-nous réaliser ici et maintenant la finalité
de notre vie… ?
Pour le semeur la finalité s’appelle moisson. Là où il
a semé, où s’est réalisée l’unité de la semence et de la bonne terre, là sera aussi
la moisson… Au-delà du symbolisme ce lieu a une valeur absolue et est donc intemporel. Début et fin sont un, comme dans la joie sont un le semeur et le moissonneur… (Jn 4.
35-36) La voie de la graine est aussi celle de l’homme. Dans l’unité avec la
bonne terre, là où fut son commencement, la graine doit cesser d’être graine,
doit «lâcher son petit moi», pour devenir semence : servante anonyme…
Celle ou celui qui de sa vie a reconnu le substrat
absolu, la source intemporelle au plus profond de soi, a également reconnu sa véritable
finalité. Ainsi peut se réaliser le retour du fils prodigue dans la maison
paternelle, sa réintégration dans l’autorité du père. Dans cette prise de
conscience tout souci concernant un devenir éternel est dérisoire…
19
a dit jésus
heureux celui qui était déjà avant qu’il ne fût
si vous êtes mes disciples et entendez mes paroles
ces pierres vous serviront
pour vous il y a en effet cinq arbres dans le paradis
qui ne bougent ni l’été ni l’hiver
et leurs feuilles ne tombent pas
celui qui les connaîtra ne goûtera pas la mort
Ce logion confirme
d’une façon insolite la réalité absolue à la base de tout être relatif. Comme
ce fut le cas du lion au logion 7, nous sommes une nouvelle fois confrontés à une image déroutante. S’agit-il bien d’une
parole de Jésus où serait-ce une image fantaisiste provenant du milieu gnostique,
responsable de la transmission de cet évangile…? Quoi qu’il en soit nous
pouvons toujours tenter de dévoiler le sens de cette métaphore particulière.
Dans ce monde relatif tout est continuellement
tributaire de la « loi des changements ». Aujourd’hui rien n’est plus
tout à fait pareil à hier. De la loi absolue, qui guide l’évolution naturelle, qui
conditionne l’harmonie dans la nature, qui fut un jour symbolisée dans l’arbre
de la connaissance du bien et du mal, de cette loi aucun Adam ne peut s’octroyer
l’autorité. Car comme celle de la graine, la finalité de l’homme est tout
simplement de servir…
L’image de la graine nous ramène au commencement.
L’entité biologique, appelée homme, fait partie d’un concept de vie absolu et
donc intemporel, dont il n’est qu’une expression temporelle. Temporellement
nous disposons d’un corps, d’une individualité propre, d’une conscience de
notre moi. Cette conscience nous permet d’évaluer notre moi à sa juste valeur,
d’en reconnaître la source absolue et de vivre en conséquence le lien qui nous
unit à cette source.
L’unité, dans laquelle nous sommes unis à la vie,
transcende tout phénomène relatif par lequel elle s’exprime… À l’arbre chaque
feuille accomplit sa tache au service de la vie. La mort de la feuille n’entame
nullement la vie de l’arbre, mais en sert l’évolution… Une goutte d’eau s’évapore
de l’océan et devient goutte de pluie. Elle accomplit
sa tâche dans l’harmonie naturelle et retourne finalement vers l’océan. Elle fut
océan, devint goutte et est à nouveau océan…
L’homme est pourtant tellement plus qu’une feuille, plus
qu’une goutte de pluie… Ses capacités sont tellement plus riches, sa tâche
tellement plus élevée. Tout est mis à sa disposition pour vivre la vie en sa
plénitude : la motte de terre, une pierre
aussi. La motte de terre ne peut devenir fertile que si la goutte de pluie
participe à l’harmonie. Qu’eût été aujourd’hui la vie sur terre, si chaque
homme eût demeuré dans cette loi et eût apprécié sa finalité à sa juste
valeur…? Une réalité paradisiaque sans doute... L’expérience de nos cinq sens, qui
nous relient au monde phénoménal - serait-ce là le symbolisme des cinq arbres ? - est tributaire de
l’état de la conscience individuelle. De cette conscience la source est élevée
au-dessus de tout phénomène de changement ou de précarité…
Certains pourraient discerner dans ce logion une
allusion au phénomène de la réincarnation. L’idée d’avoir demeuré jadis dans un
autre corps sur cette terre, une idée qui en soi n’est pas à rejeter d’office,
peut-elle toutefois être de quelqu’utilité sur la voie de la connaissance de
soi… ?
20
ont dit les disciples à jésus
dis-nous à quoi est comparable le royaume des cieux
il leur dit
il est comparable à une graine de moutarde
la plus petite de toutes les semences
mais quand elle tombe sur la terre travaillée elle produit
une grande tige
et elle est un abri pour les oiseaux du ciel
Mt 13. 31-32 - Mc 4. 30-32 - Lc 13.
18-19
L’expression le royaume des cieux semble être une
expression traditionnelle juive, présente également dans les évangiles
canoniques. Le discours de Jésus est comme une symphonie, dans laquelle
différents thèmes se rappellent régulièrement à notre attention. L’attente de
la venue du royaume fait partie intégrante de la croyance juive. Mais les
disciples se trouvent confrontés à une conception différente de cette réalité… Pour
eux, comme pour nous, l’acceptation de cette conception nouvelle n’est pas
évidente ! Un détail non négligeable pourtant : la graine doit tomber
sur la terre travaillée…
La conscience de l’homme est comme un terroir dont le
potentiel est à peine commensurable. L’état dans lequel elle se présentait
alors - et aujourd’hui toujours - ne correspond hélas plus à sa pureté
originelle. Un savoir prétentieux et des visions hallucinatoires l’ont profondément
perturbée. Ce qui fut harmonieux et aurait du le rester, est devenu disharmonieux.
De cette pollution l’homme seul est responsable ! Il s’en suit que lui
seul - ce qui veut dire chacun pour soi - peut y remédier. À lui revient
maintenant la tâche de manier la charrue…
La dernière ligne de ce logion illustre de façon
imagée notre responsabilité dans cette vie : comme tout ce qui croît et
fleurit dans la nature, nous avons nous aussi à servir Sa loi d’harmonie.
L’unité de l’inférieur et du supérieur ne peut s’exprimer que par une
intégration de valeurs supérieures dans la réalité inférieure.
21
a dit mariam à jésus
à qui ressemblent tes disciples
il a dit
ils ressemblent à de jeunes enfants qui se sont installés
dans un champ
qui ne leur appartient pas
quand les maîtres du champ viendront ils diront
laissez-nous notre champ
eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur
champ
je dis donc ceci
si le maître de maison sait que le voleur arrive
il veillera avant qu’il ne vienne
et il ne permettra pas qu’il pénètre dans la maison de
son royaume
et qu’il y prenne ses affaires
mais vous veillez face au monde
ceinturez vos reins d’une grande force
afin que les pillards ne découvrent le chemin vers vous
car l’acquit que vous attendez ils le découvrirons
que dans votre centre soit un homme averti
lorsque le fruit est mûr il est venu
rapidement sa faucille à la main il l’a cueilli
celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende
Mt 11. 16 et 24. 43-44 - Lc 7. 31-32
et 12. 39-40 - Mc 4. 29
Ce logion est
composé de deux parties distinctes. Jésus commence par répondre à Mariam, ensuite
il s’adresse à plusieurs personnes - mais
vous, veillez…- probablement ses disciples. Mariam nous est mieux connue
sous le nom de Marie Madeleine. Aussi bien de l’évangile de Philippe que de
celui de Marie Madeleine elle-même - deux évangiles faisant également partie de
la découverte de Nag Hammadi - nous pouvons déduire qu’un lien particulier
unissait Mariam à Jésus. Philippe la présente même comme sa compagne de vie. Sa
question indique bien qu’elle ne se considère pas comme une disciple.
Pour les disciples la réponse de Jésus n’est pas bien
flatteuse… Ils utilisent le champ -
leur entité biologique - pour en jouir comme des gamins, inconscients du fait
que ce champ ne leur appartient pas. Quand les propriétaires viennent réclamer
leur bien, ils doivent non seulement le leur laisser mais, en plus, se défaire
de ce dont ils se sont parés. Il est clair que pour Jésus les disciples ne se sont
toujours pas rendus compte de leur tâche véritable. Leur démarche intérieure
n’a toujours pas commencé…
Notre entité biologique, ce corps physique et
psychique qui est le nôtre, nous est offert non pas comme
un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être
rendu… Tout nous sera repris : la vie biologique comme tout ce dont nous
nous sommes parés dans cette vie. Quel est le sens véritable de ce prêt, quelle
en est la finalité…?
La seconde partie du logion met en scène le
propriétaire d’une maison, qui a un souci évident de préserver son bien contre
toute effraction. Aux disciples, qui n’ont pas à se soucier de biens matériels
et qui n’ont donc pas de maison à protéger, Jésus dit : veillez face au monde. Car ce monde est
le territoire du lion, où toujours subsiste la tentation de se laisser
entraîner dans une confrontation avec les autres. Ceux qui désirent assumer une
participation au royaume doivent maintenir une prudence alerte face aux valeurs
éphémères du monde inférieur.
La démarche, qui mène à l’expérience du lien qui nous
unit à l’Être absolu, est un processus évolutif dans la conscience
individuelle. La route est longue et son cheminement ne peut se réaliser
que pas à pas. (voir le logion 97) Chaque conception
nouvelle franchit une limite et permet le développement d’une vision nouvelle.
Elle est comme un fruit à cueillir. Tel
que le pêcheur avisé nous devons maintenir une intelligence alerte, afin de distinguer
les fruits qui ont une valeur absolue de ceux qui ne représentent qu’une valeur
éphémère. Les pillards symbolisent en somme nos propres désirs égocentriques,
qui sont toujours sous l’emprise du pouvoir du lion.
22
jésus vit des petits qui tétaient
il dit à ses disciples
ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent
dans le royaume
ils lui dirent
alors étant petits entrerons-nous dans le royaume
jésus leur dit
quand vous aurez fait le deux un
et que vous aurez fait l’intérieur comme l’extérieur
et l’extérieur comme l’intérieur
et le supérieur comme l’inférieur
en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un
seul
pour que le mâle ne se fasse mâle ni la femelle se fasse
femelle
quand vous aurez fait un œil à la place des yeux (*)
et une main à la place de mains
(*)
et un pied à la place de pieds (*)
et une image à la place d’images (*)
alors vous entrerez dans le royaume
Mt 19. 13-14 - Mc 13. 15 - Lc 18.
15-17
2 Clém. 12.
2-6 : En effet, le Seigneur lui-même interrogé pour savoir quand viendrait
le royaume dit : lorsque les deux seront un et l’extérieur comme
l’intérieur, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle… lorsque vous ferez
cela, dit-il, viendra le royaume de mon Père.
Afin de ne pas
rompre une harmonie évidente, les lignes indiquées par (*) ont été transcrites
dans l’esprit du logion. En fait il est écrit :
quand vous aurez fait des yeux à la place d’un œil
et une main à la place d’une main
et un pied à la place d’un pied
et une image à la place d’une image…
Veuillez excuser
cette incartade directe dans le texte…
Chez les disciples la confusion est totale :
comment pourraient-ils redevenir petits ? Le symbolisme dans l’image des enfants
qui tètent leur échappe… Ils conçoivent l’image comme une réalité et celle-ci
est totalement étrangère à leur attente juive. L’image de l’unité, dans
laquelle sont unis l’enfant de sept jours et sa source de vie, représente une
réalité qu’ils ne peuvent encore concevoir. Le nécessaire retour à la pureté
originelle, celle qui était au commencement, est une conception pour laquelle
leur conscience n’est toujours pas réceptive. Le sera-t-elle un jour…?
La vision nouvelle du royaume, en tant qu’une vie
consciemment vécue dans son unité originelle, est au cœur même du discours de
Jésus. Dans l’image de l’unité de la semence et la bonne terre cette réalité
trouve un symbolisme parfait. Il est toutefois nécessaire de frapper plus d’un
coup sur un même clou avant que celui-ci soit fixé !
La correction textuelle, que nous nous sommes permis d’apporter,
nous semble justifiée. Jésus s’efforce en effet, presque désespérément, de
préciser la notion d’unité : l’intérieur
et l’extérieur, l’inférieur et le supérieur, le masculin et le féminin… En
plus, nous lisons dans Mt 6. 22 et Lc 11. 34-36 cette parole de Jésus : si donc ton œil est simple (unique), ton corps sera illuminé. La
signification du mot grec haplous est
simple ou un. Sa traduction par lucide ou clair est erronée ! Ainsi nous pouvons
faire le constat que certains traducteurs évangéliques modernes et le
transcripteur copte sont unis dans une même incompréhension…
Porter son regard vers la lumière intérieure ne
nécessite pas deux yeux…Vers l’extérieur nous voyons avec deux yeux et
discernons une impressionnante variation de couleurs. Qui discerne des
couleurs, sans connaître la lumière, ne voit que des couleurs. Qui connaît la
lumière, connaît toutes les couleurs…! Les images qu’observent nos yeux lors
d’une projection cinématographique ne représentent qu’une réalité virtuelle.
Dans l’obscurité d’une salle de projection elles nous paraissent pourtant
réelles…
La réalité telle qu’elle se manifeste dans ce monde -
l’extérieur qui est aussi l’inférieur - s’exprime par une harmonie d’énergie et
de matière. Pour l’homme l’expérience en est dualiste. Tout y est polaire,
chaque qualité y trouve son contraire ou son complément : chaud et froid,
lumière et obscurité, joie et peine, masculin et féminin, yin et yang. La
valeur unique, sous-jacente à cette réalité, est d’un ordre absolu et s’appelle
harmonie. C’est elle qui dirige le tout, du nucléaire au cosmique. De
cette valeur absolue la loi de karma,
qui en fustige toute perturbation, est le gardien. Celui ou celle, qui élève sa
conscience au niveau de l’unité dans l’ordre originel, transcende le phénomène
de dualisme.
L’image de l’unité du
mâle et de la femelle, du masculin et du féminin, a donné lieu à quelques
élucubrations sexuelles, nous rappelant un état hermaphrodite ou androgyne soi-disant
originel… Elles furent conçues afin de troubler la sérénité de cet évangile. Une
interprétation peut pourtant s’avérer tellement plus simple ! L’image de
l’unité de la graine et la bonne terre est accessible à chaque homme, ayant une
connaissance de la vie champêtre. L’image de l’unité du masculin et du féminin
peut aujourd’hui se traduire dans l’image plus subtile de l’unité du
spermatozoïde mâle et de l’ovule féminin à l’origine de toute vie humaine. Ni
la semence mâle, ni l’ovule femelle n’est à l’origine de la vie. C’est leur unité qui spontanément engendre la vie…
L’interprétation de l’image, la juste compréhension de
la notion d’unité à la base de toute manifestation de la vie, n’est pourtant
que le point de départ d’un cheminement, qui peut mener à une expérience réelle.
La conception de l’état de conscience d’unité ne pourrait en effet se limiter à
un processus cérébral, dans lequel le dualisme ne serait transcendé que
mentalement…
23
a dit jésus
je vous choisirai un entre mille
et deux entre dix mille
et unifiés ils se tiendront debout
Mt 22. 14
Dans ce
logion la logique mathématique n’est pas à l’honneur ! Mais l’analyse mentale,
tout en étant un moyen précieux, connaît elle aussi ses limites… Car la réalité
pour laquelle Jésus tente d’éveiller notre conscience transcende le domaine
aussi bien de la réflexion mentale que celui du vécu émotionnel. L’expérience
est nouvelle, les lois qui la régissent également ! Au-delà du savoir
mental seule une sincérité critique personnelle prévaudra comme guide
véritable. Le nouveau ne serait pas nouveau si l’expérience n’en était pas
différente, voire déroutante…
Le choix, dont
il est question, ne se fait pas suite à quelque privilège fortuit, mais il est
la conséquence d’une reconnaissance.
(voir le logion 3) Dans un logion précédant Jésus
reconnut en Thomas le disciple, dont la conscience s’était unifiée à la sienne.
Raison pour laquelle il le choisit. Se considérer comme élu est une attitude
quelque peu vaniteuse, appelée aussi «whisful thinking»… Cette illusion contamina
un peuple entier, toucha également un certain Paul et dans son sillage l’Église
qui s’est appelée catholique. Toujours elle se considère en effet comme
l’épouse élue par l’époux appelé Christ. Ni Paul, ni l’Église ne pourraient être
suspectés d’une modestie excessive…
24
ont dit ses disciples
enseigne nous le lieu où tu es
car il est nécessaire que nous le cherchions
leur dit jésus
celui qui a des oreilles qu’il entende
il y a de la lumière à l’intérieur d’un être lumineux
et il illumine le monde entier
s’il n’illumine pas il est une ténèbre
Jn 1. 38-39
Les disciples ne
connaissaient-t-ils donc pas le lieu
où demeurait Jésus … ? Il nous arrive parfois de souhaiter connaître la
circonstance dans laquelle une parole fut dite. Probablement nous nous trouvons
ici dans la situation du chapitre 14 de l’évangile de Jean. Jésus y réfère à
son lien avec le Père, à la maison du Père où nombreux sont ceux qui peuvent trouver
refuge. Thomas y témoigne du souci de connaître la voie vers le Père, tandis
que Philippe formule cette demande : «montre nous le Père»… Tous deux ont
le même désir : celui de partager l’expérience de Jésus.
La venue du royaume n’est pas un évènement sensoriellement
perceptible. Le lieu où est Jésus n’est pas non plus un
endroit délimité dans l’espace mais une réalité intérieure et donc spirituelle.
Ceci fait partie de la vision nouvelle du royaume… En conscience Jésus est un avec l’Être, qui est source absolue.
Quiconque est un avec lui demeure
dans cette source. Qui demeure dans la source ne peut garder l’eau pour soi, ne
peut en cacher la lumière… La finalité
d’une connaissance est de servir, celle de l’amour est de se donner… La tache
du disciple véritable, qui est devenu lumineux,
est de rayonner la lumière. Qui n’est pas réceptif à la lumière, demeure dans
les ténèbres et ne peut donc rayonner…
25
a dit jésus
aime ton frère comme ton moi intérieur (psychè)
veille sur lui comme sur la prunelle de tes yeux
Mt 22. 37-38 - Mc 12. 29-31 - Lc 10.
27
Dans cette vie
nous sommes toutes et tous enfants du même Père. Bien sûr sommes-nous
génétiquement différents, avons-nous subi des influences diverses par notre
éducation, nos attaches culturelles, par les convictions éthiques ou
religieuses de nos aînés. Surmonter ces différences relatives et focaliser
notre esprit sur cette réalité unique, dans laquelle nous sommes unis dans une
même loi absolue, voilà le défi qui nous concerne tous. À l’exemple de toutes
les cellules de notre corps, notre tâche consiste à vivre en harmonie. Ceci
implique également que nous sommes tous et toutes responsables les uns des autres.
«A ceci tous
reconnaîtrons que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les
autres.» (Jn 13. 35) Comme, dans leur
naïveté, les disciples pensaient devoir redevenir petits pour avoir accès au
royaume, nombreux sont ceux qui pensent qu’il suffit de respecter le
commandement de l’amour du prochain, pour se garantir d’une vie éternellement bienheureuse…
Il va de soi que le souci du prochain est une tâche essentielle dans
l’expression de l’harmonie. Cet amour ne pourrait pourtant être considéré comme
le moyen suprême par lequel un but
imaginaire – l’accès au royaume dans l’au delà - peut se réaliser. La faculté
d’aimer que nous recevons est la conséquence du lien
qui nous unit à notre source spirituelle.
Il ne convient donc pas d’accorder à nous-mêmes le
mérite de la bonté, car tout ce que nous pouvons donner en amour nous le recevons !
Notre tâche principale consistera à fixer solidement nos racines dans cette
source. («les hommes manquent de
racines, ça les gène beaucoup… » Le Petit Prince XVIII) Dans une prise de
conscience de notre intégration dans une loi absolue d’harmonie, de notre
participation ici et maintenant dans la royauté du Père, réside notre
responsabilité au service de notre prochain.
L’amour du prochain est sans aucun doute l’enseignement
pratique principal, qui fut retenu des évangiles. Cet évangile laboure pourtant
bien davantage le champ de notre conscience ! La valeur absolue à la base
de toute expression de la vie s’appelle harmonie. Une harmonie dans les pensées
s’exprime en intelligence, une harmonie dans les sentiments en amour… L’harmonie
des deux est nécessaire pour qu’une action soit juste. Utiliser un savoir dans
un état d’esprit égoïste est aussi peu justifiable que de vouloir exprimer la
bonté sans posséder une connaissance nécessaire… Chaque conscience individuelle
peut recevoir une inspiration, lui permettant de manifester harmonieusement
amour et intelligence.
Chaque «moi» jaillit de manière égale d’une source
absolue et a donc une valeur égale. Toute valeur
accordée à sa propre personne est tributaire du psychisme individuel.
Relativiser l’importance du moi dans une fraternité universelle permet de
reconnaître dans chaque être, homme ou femme, blanche ou de couleur, arabe,
juive ou chrétienne, cette qualité essentielle : d’être tous et toutes égaux
dans notre unité avec l’Être absolu…
26
a dit jésus
la paille dans l’œil de ton frère tu la vois
mais la poutre dans ton œil tu ne la vois pas
lorsque tu auras ôté la poutre de ton œil
alors tu verras
et tu pourras ôter la paille de l’œil de ton frère
Mt 7. 3-5 - Lc 6. 41-42
Parce que vivre en
harmonie est la finalité de cette vie, chaque être aspire au bonheur, le fruit
naturel de l’harmonie. Mais les lois de l’inférieur, les règles que l’homme a
conçues pour lui-même, le poussent à réaliser ses propres ambitions et à
s’affirmer lui-même dans une confrontation avec les autres.
Depuis que l’homme fit de l’un le deux, et aussi longtemps qu’il persiste dans cette séparation,
l’inférieur restera isolé de la lumière du supérieur. La loi qui prévaut dans
le monde inférieur est celle du lion. Cette loi nous incite à détecter les
faiblesses chez l’autre, afin d’en tirer profit. De ce fait les défauts des
autres sont davantage l’objet de notre sens critique que nos propres
manquements. Un changement de mentalité s’impose donc…
Le point de départ de ce
changement est une introspection personnelle et sincère. De quelles valeurs me
suis-je donc paré ? Par quel subterfuge me suis-je accordé savoir, pouvoir
et droits ? De quelle confusion suis-je devenu la victime ? La
sincérité est le moyen le plus efficace pour reconnaître l’orgueil qui ne cesse
de nous harceler, pour déceler dans notre œil la poutre qui nous empêche de voir.
La loi d’harmonie ne laisse
pas place au jugement ou discrimination, car tous nous sommes à valeur égale issus de l’Être absolu. Quel que soit le délit commis par un ou une autre, jamais nous ne
pouvons juger à sa juste valeur les circonstances personnelles qui l’ont poussé
à la faute. Jamais la reconnaissance d’une erreur chez son prochain ne nous autorise
à porter un jugement sur la personne elle-même…
«Aimer son ennemi» est une
parole qui dans les évangiles fut malencontreusement attribuée à Jésus. En
effet, le préalable à toute considération de quelqu’un comme son ennemi, est un
jugement porté sur la personne elle-même. Ici se distingue la conception bouddhiste
de la commisération : confrontés
à une incompréhension envers l’autre, il convient d’être toujours conscient des
restrictions de notre propre compréhension… À
un aveugle nous ne pouvons faire le reproche de nous heurter… à moins que nous
soyons aveugles nous-mêmes…
27
si vous
ne jeûnez pas au monde
vous ne
découvrirez pas le royaume
si vous
ne faites pas du sabbat le sabbat
vous ne
verrez pas le père
Une fois de plus
des rites juifs sont mis en cause par Jésus. Son attitude de rejet face à ces
rituels ne nous est plus étrangère. Qu’ont-ils donc de si dérangeants ?
Aussi bien le jeûne que le sabbat réfèrent à une
abstinence, mais leur vécu ne correspond plus à leur conception originelle. Le
jeûne ne peut se limiter à une abstinence temporaire d’une alimentation
traditionnelle. Le sabbat ne concerne pas un rite hebdomadaire où l’on
s’abstient d’une activité journalière habituelle pour se consacrer à Dieu.
Au logion 21 Jésus disait : mais vous veillez face au
monde. Ici il s’engage davantage :
jeûnez au monde… Ce jeûne ne concerne pas un rituel temporaire mais un état
d’esprit permanent ! Si nous voulons éviter toute confrontation avec le
lion du logion 7, il importe de renoncer aux valeurs que le lion impose. Jeûner au monde ne signifie pas renoncer au
monde, mais refuser toute implication dans les valeurs trompeuses que nous
propose le monde inférieur. Avoir une attention pour une alimentation saine,
afin de maintenir un équilibre biologique harmonieux, est certes louable. S’astreindre
durant une période limitée à de strictes règles de vie et d’alimentation, pour
satisfaire à un imaginaire commandement divin, n’est pas une attitude justifiable
! Une nutrition harmonieuse ne nécessite aucun jeûne particulier…
Un raisonnement analogue peut s’appliquer au sabbat.
Le sabbat véritable ne nécessite aucune directive humaine… Une attention portée
vers le supérieur ne pourrait se limiter à un rite hebdomadaire, mais devrait être
un état d’esprit permanent dans notre conscience. Une participation à un
rituel, qui tend à maintenir un juste état d’esprit intérieur, n’est certes pas
à rejeter. Jamais pourtant un rite ne peut constituer un acte contraignant,
dans le but d’obtenir pour soi une récompense éternelle… Une attention particulière
portée à Dieu un jour sur sept, fut-ce le temps d’un rituel, ne pourrait
compenser un attachement «au monde» durant les six jours restants ! L’état de
conscience d’un lien qui nous unit à l’Être absolu se doit d’être permanent…
Cet état implique tout naturellement un renoncement aux éphémères valeurs
inférieures. Sabbat et jeûne sont donc indissociables.
Voir le père ne pourrait évidemment être
considéré comme une expérience sensorielle, mais comme une prise de conscience
de cette réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père.
Dans cet évangile les verbes «voir» et «entendre» sont quasiment toujours à
prendre dans leur sens figuré.
28
a dit jésus
au milieu du monde je me suis tenu
en chair je leur suis apparu
tous je les ai trouvés ivres
personne parmi eux qui soit assoiffé
et mon moi intérieur (psychè) a souffert pour les enfants des hommes
car aveugles ils sont dans leur cœur
et ils ne voient pas que vides ils sont venus au monde
et qu’ils chercheraient à quitter le monde étant vides
si ce n’est que maintenant ils sont ivres
quand ils auront rejeté leur vin alors ils changeront de
mentalité
Le constat que fait
ici Jésus est accablant… Quel est le sens d’une source s’il n’y a personne d’assoiffé…
L’homme n’a plus conscience ni de son origine, ni de sa finalité. Dans une
complaisance égocentrique il s’est enivré…
Le corps physique, qui nous est confié et qui recèle
tant de possibilités, est une entité précieuse mais servante. Pourtant, non
sans une arrogance certaine, nous nous imaginons en être le propriétaire. Comme
les gamins prirent possession de leur champ, nous aussi nous sommes devenus les
orgueilleux possesseurs de notre corps. Nous vivons donc dans l’illusion d’être
le seul maître de nos talents, de ce que nous possédons et croyons savoir. De
la source de toutes nos possibilités nous nous sommes séparés et nous nous
sommes enivrés ! L’enfant de
sept jours, qui lui demeure toujours vide
et donc pur dans l’unité avec sa source de vie, de cette ivresse sera bientôt
la victime. Car toujours le lion dicte sa loi dans le monde inférieur…
Comme pour la graine la bonne terre représente et son commencement
et sa finalité, pour l’homme aussi ils ne font qu’un. Dans le rétablissement de
l’unité avec sa source réside pour lui la réalisation de sa finalité :
être source lui-même. Mais une coupe n’est utile que si elle est vide… Alors
seulement elle peut recevoir l’eau de la source et servir comme sert la source
elle-même. Celui ou celle qui est parvenu à une juste connaissance de soi, qui a
reconnu son ivresse, peut rejeter son vin
et devenir à nouveau vide. La
voie de la rédemption véritable passe par une purification intérieure. Ce
cheminement là personne ne peut l’accomplir pour nous, ni Krishna, ni Bouddha,
ni même Jésus… (voir le logion 38)
29
a dit jésus
si la chair a été à cause de l’Esprit c’est une
merveille
si par contre l’Esprit a été à cause du corps
c’est la merveille des merveilles
mais moi je m’émerveille de ceci
comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté
44
a dit jésus
celui qui blasphème le père à lui sera pardonné
et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné
celui qui par contre blasphème l’Esprit pur
à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel
Mt 12. 31-32 - Mc 3. 28-30 - Lc 12.
10
Pour la première
fois nous nous sommes permis d’associer deux paroles de Jésus. La raison en est
que dans chacune d’elles nous est présentée une réalité nouvelle, ô combien
importante : pneuma ou l’Esprit.
Exceptionnellement nous avons utilisé une majuscule, afin de distinguer
l’Esprit pur de l’esprit humain : ce guide intérieur que nous considérons
comme faisant partie intégrante de notre moi intérieur. Dans le logion 44 l’importance
accordée à l’Esprit est évidente : un
blasphème de l’Esprit jamais ne sera pardonné…
Dans le logion 29 nous est présentée la relation entre
la chair (sarks) en ligne 2 et le
corps (soma) en ligne 3 d’une part,
et l’Esprit de l’autre. Cette relation est également présente dans le prologue
de l’évangile de Jean : « et la
parole (l’esprit) est devenue chair… ».
Dans la tradition chrétienne le divin nous est
présenté sous la forme d’une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son
Fils unique et l’Esprit Saint, l’inspirateur divin de l’homme. Ils sont
distingués tout en étant un seul. Ceci est appelé un mystère. Le mot mystère
nous paraît comme un déguisement de l’orgueil humain, qui s’est octroyé la
connaissance d’une «structure divine»… Dans cette structure Jésus est élevé au
statut divin, malgré le fait que jamais il ne s’est explicitement présenté
lui-même comme fils de Dieu. Ceux qui croyaient reconnaître en lui un
« fils de Dieu » - quelle que soit la signification que cet épithète
eût alors pu représenter - furent par contre clairement réprimandés par lui.
(Lc 4. 41 - Mc 3. 12) Et pourtant, ce fut cette filiation divine qui fut fatale
à l’homme, qui avait pris conscience d’un lien intérieur l’unissant à l’Être
absolu… Car l’humain et le Divin devaient
obligatoirement rester séparés…
La conception nouvelle de la trinité implique que le
lien intérieur, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque homme. Chaque être humain est, dans une union spirituelle, enfant du Père. C’est la prise de
conscience de cette unité qui fait toute la différence entre vie et mort. Mais
comment l’homme peut-t-il avoir conscience d’un lien avec «cela», dont il ne
peut s’acquérir une connaissance… ?
Dans l’histoire de la genèse du monde, telle qu’elle
nous est présentée dans le prologue de l’évangile de Jean, le «verbe» joue un
rôle essentiel. Avant le commencement il était en Dieu. Dans le verbe est la
vie. Il est la lumière par qui fut la vie et qui demeure toujours dans la création. Mais le monde ne l’a pas reconnu. À tous ceux qui l’on
reçu il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu…
Avant le
commencement était absence de tout phénomène relatif, ni temps ni espace, que
le vide : l’Être non manifesté, immuable et absolu… Dans ce vide réside
toutefois le potentiel total de la création. Verbe est parole : vibration
initiale. Vibration sous-entend : temps, espace et énergie. Le verbe symbolise
donc l’expression de l’Être absolu, la manifestation du non manifesté, par qui
la création toute entière et donc l’homme fut. En
Orient cette impulsion initiale et toujours présente est symbolisée dans le mantra universel Aum. Le verbe n’était pas seulement au début : il est toujours
présent, à chaque instant. Mais l’homme ne
l’a pas reconnu… Pourtant l’homme peut le reconnaître, car à tout instant
il peut recevoir cette vibration, qui est lumière intérieure. Dans cette
expérience réside la prise de conscience de son état d’enfant du Père.
Le verbe symbolise l’Esprit. Par l’Esprit fut la
création et donc l’homme. Il demeure toujours dans la création et donc dans
l’homme, qui peut en recevoir l’inspiration. L’Être absolu, dans son aspect non
manifesté, ne peut être connu par l’homme. Aucune parole, aucune image ne
pourrait Le lui révéler. Toute représentation n’est que réalité virtuelle…
L’Esprit est l’expression même de l’Être. De cette expression l’homme peut en
faire l’expérience. L’’Esprit représente donc le lien spirituel qui unit l’homme à l’Être absolu et qui s’exprime par une
inspiration. La tâche du fils de
l’homme consiste dès lors à transformer ce qu’il reçoit de l’Esprit, selon Sa
loi d’harmonie.
La trinité n’est
pas une spécification imaginaire conçue par l’homme pour exprimer sa
connaissance de l’Être inconnaissable, mais une réalité essentielle et
continuellement présente à l’intérieur de chaque être. Par l’Esprit
l’homme peut redevenir conscient du lien qui l’unit à sa source de vie. Dans
l’image d’une source l’unité du Père et de l’Esprit peut trouver un symbolisme
révélateur. Une source est un vide duquel jaillit de l’eau. La source n’est ni
le vide, ni l’eau, mais l’unité des
deux : sans vide point d’eau, sans eau point de source… Le vide ne peut
faire partie de l’expérience de l’homme, car vide est absence… De l’eau par
contre il peut en faire l’expérience ! Mais quel est le sens de la source
s’il n’y a personne d’assoiffé…, personne en qui ou
par qui l’eau peut se transformer en vie… ? (voir
le logion précédent) Voilà la tâche de l’homme, qui est aussi sa
finalité : servir dans l’unité avec sa
source. Cette vision de la trinité appartient au nouveau…
L’interprétation du logion 29 n’est certes pas simple.
À la lumière de la nouvelle conception de la trinité nous pouvons tenter d’élucider
quelque peu cette parole :
Si l’Esprit est à l’origine de l’homme de chair et de
sang, c’est une merveille : la merveille de la genèse de la vie biologique.
Si toutefois le corps, qui demeure dans les ténèbres de l’ignorance, porte en
soi la possibilité de prendre conscience de l’Esprit et donc de retrouver la
vie, voilà une merveille bien plus merveilleuse encore…
C’est le miracle
de la vie biologique que l’Esprit est devenu chair. Le plus grand des miracles
est toutefois que le corps, la base physiologique de la conscience, peut
reconnaître l’Esprit et ainsi accéder à la vie. Voilà la naissance
nouvelle ! La distinction faite ici entre sarks et soma est toute
subtile… Sarks réfère au corps animé,
à l’unité de soma et psychè. La condition pour que l’homme prenne à nouveau conscience de son
unité originelle est toutefois que le corps, animé par le psychisme, devienne vide. (voir le
logion précédant) Ceci implique que le psychisme doit retrouver son état originel
de repos, de silence intérieur. Ce qui subsiste alors est l’état «non animé» du
sarks : soma, le corps. Le personnel a déserté l’office, la porte s’est
fermée, à l’intérieur ne subsiste que silence, paix, repos… Le repos est le moyen
par excellence par lequel le psychisme peut se purifier. (voir
le logion 53) Grâce à cette purification le pneuma
pourra à nouveau manifester dans l’homme Sa loi d’harmonie.
L’Esprit est le plus grand
des trésors qui soit à notre disposition, car porteur du potentiel total de la
vie. Il est l’eau, par laquelle la source est reconnaissable. C’est Lui qui
maintient l’harmonie dans la nature, qui vivifie les qualités du corps et de
son psychisme, qui est aussi la lumière intérieure, source de connaissance. Pourtant
Il est toujours méconnu par l’homme… C’est la raison pour laquelle l’homme
demeure dans les ténèbres de son ignorance.
celui qui
blasphème le père, tire une flèche dans le vide…
celui qui
blasphème le fils, se blasphème lui-même, ce qui est absurde…
mais
celui qui, par ignorance, blasphème l’Esprit, méconnaît ce qui porte la
vie en Soi…
Nous sommes bien
éloignés du dualisme séparant le corps et l’Esprit, un dualisme qui caractérise
la vision gnostique traditionnelle. Bien éloignés également de la vision
dualiste de Paul, qui prétendait :
La chair et le sang ne peuvent avoir part dans de
royaume de Dieu et le temporel ne peut avoir part dans l’intemporel… (1 Cor 15. 50)
30
a dit jésus
là où il y a trois dieux ce sont des dieux
là où il y en a deux ou un je suis avec lui
Lorsque les juifs
entendaient Jésus parler en termes absolus de son père, ils comprenaient qu’il ne
pouvait s’agir que de Jaweh. Mais se présenter comme fils de Jaweh était un blasphème,
car aucun homme ne pouvait se réclamer d’une descendance divine. Un malentendu qui
engendra des conséquences dramatiques… À ce sujet ils l’interrogèrent donc.
Une fois de plus sa réponse est perturbante. Que trois dieux soient des dieux est une
évidence. Mais parler de deux ou un, auxquels
il serait uni, est plus qu’énigmatique… Comment l’absolu, symbolisé dans le mot
Dieu, pourrait-il se diviser de telle sorte qu’il y en ait deux…! Et pourtant…
Lorsque Jésus utilise l’image d’un père pour témoigner
de son alliance à l’Être absolu, cette image est simple. C’est également le cas
lorsqu’il utilise, comme au logion 74,
l’image d’une source. Mais si nous distinguons, comme au logion
précédant, dans l’image de la source le vide et l’eau en tant que symboles du
Père et de l’Esprit, l’image se décompose, devient «deux». Non pas deux comme
une impossible division de l’Unique, mais comme deux aspects distincts d’une
seule réalité : l’Être dans son aspect intemporel et immuable et l’Être
s’exprimant dans une création. En termes savants ceci est appelé l’aspect transcendant
et immanent du Divin. À cet Être absolu Jésus est uni : je suis avec Lui.
Jésus exprime donc un état de conscience d’unité avec l’Être absolu. Cet état de
conscience n’engendre toutefois pas une identification
à l’Être…! Unité et identification sont deux notions à ne pas confondre ! Le
fils et son père sont un, mais pas identiques ! L’enfant de sept jours
demeure lui aussi dans l’unité avec sa source de vie…
Puisque l’unité du Père et de
l’Esprit fut considérée jadis comme la source même de la vie, elle fut exprimée
par l’image de l’unité du masculin et du féminin. Ainsi on retrouve dans des
écrits gnostiques la représentation de l’Esprit - ruah en hébreux est au féminin - comme la Mère aux côtés du Père.
La seule manière d’approcher l’Être absolu et inconnaissable est en effet de
recourir à des images. Mais celles-ci ne sont qu’un moyen ! Jamais l’image
ne peut être confondue avec la réalité qui en est l’objet. Ce qui en réalité
est unique et absolu peut donc, dans une image relative, se décomposer …
Comme le Père et l’Esprit
sont un, ainsi chaque être est unifié à cette réalité unique. Car en elle réside
la source de toutes les facultés, que nous accordons pourtant si aisément à
nous-mêmes. Parce qu’existe la création, existe l’homme, et parce qu’existe l’homme,
existe la notion de Dieu. Avant l’apparition de l’homme sur terre tout était
unité : le monde créé et le monde créateur, l’inférieur et le supérieur.
L’homme les a séparés en naturel et surnaturel… Le sens de la démarche religieuse est de prendre à nouveau conscience
de leur unité.
31
a dit jésus
un
prophète n’est pas accepté dans son village
un médecin
ne soigne pas ceux qui le connaissent
Mt 13. 57 -
Mc 6. 4 - Lc 4. 23-24
La tâche d’un
prophète est d’apporter une juste connaissance concernant le lien qui unit
l’inférieur et le supérieur. Celle d’un médecin est de soigner une disharmonie
physique ou psychique. En Jésus ces deux tâches sont unies. Cette tâche double est
également celle de ses disciples. (voir le logion 14)
Aussi bien une prétendue connaissance qu’une maladie ou une souffrance sont des
symptômes d’une disharmonie. La connaissance de Jésus est holiste, car elle
découle de l’harmonie de l’unité.
Il est probable que cette
parole lui fut inspirée par sa propre expérience. En tant que juif il a du transcender
les limites de sa propre culture, afin de parvenir à la connaissance qui maintenant
est la sienne. La transmission de cette connaissance à ses proches n’est pas une
tâche aisée… Il est un fait que des voix étrangères attirent plus aisément
notre attention que celles qui nous sont familières. Ainsi Jésus nous est plus
familier que le Bouddha. Ses paroles inattendues dans cet évangile seront
pourtant moins facilement acceptées par notre mental que celles, souvent fort
intéressantes il est vrai, provenant d’un Dalai Lama…
32
a dit jésus
une
ville construite sur une haute montagne et qui est forte
ni elle
ne pourra être prise
ni elle
ne pourra être cachée
33
a dit jésus
ce que
tu entendras de ton oreille
de
l’autre oreille proclame le sur les toits
car
personne n’allume une lampe et la met sous un buisson
ni dans
un endroit caché
mais il
la met sur un lampadaire
afin que
tous ceux qui vont et viennent voient sa lumière
Mt 5. 14 et
7. 24-27 - Lc 6. 47-49
Mt 10. 27 -
5. 15-16 et 4. 21 - Lc 12. 5 - 11.33 et 8. 16
Dans ces deux
logia successifs Jésus tente, non sans un enthousiasme certain, de visualiser
la richesse qu’il éprouve à l’intérieure
de lui-même. Il compare la force qu’il reçoit à une ville fortifiée. Même si
nous sommes encore fort éloignés de notre but final, chaque vision nouvelle que
nous pouvons acquérir et qui est inspirée par le supérieur, a une valeur
absolue. Cette richesse ne peut nous être prise, à moins d’une négligence de
notre part… (voir le logion 35) Comme la lumière d’une
lampe elle ne peut non plus rester cachée, car elle porte en elle une force qui
dissipe les ténèbres...
L’image d’une ville fortifié évoque forcément l’idée de pouvoir. La lumière elle
ne suscite pas cette idée. Parce que la lumière est le fruit d’une loi absolue
- une ville fortifiée par contre est le produit de la main de l’homme - elle ne
peut être source de pouvoir. La lumière ne peut que servir… Comme elle, toute
connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. Une connaissance servante est le
fruit d’une autorité qui jamais ne peut dégénérer en pouvoir… !
34
a dit jésus
si un
aveugle conduit un autre aveugle
ils
tombent tous deux dans un fossé
Mt 15. 14 -
Lc 6. 39
Tant que l’homme
ignore sa véritable nature, qu’il reste séparé de la lumière de sa source
intérieure, il demeure dans les ténèbres de sa pauvreté. Sa compagne au
quotidien s’appelle souffrance… La finalité de l’homme est pourtant ni de
souffrir, ni de demeurer dans les ténèbres. Comme il dispose de deux yeux pour
voir vers l’extérieur, il peut également diriger l’attention de son esprit vers
l’intérieur et faire ainsi l’expérience d’une lumière différente, qui n’est pas
perceptible à l’aide de ses deux yeux. La réceptivité pour cette lumière
détermine qui est aveugle et qui ne l’est pas…
Suivre des guides, qui
demeurent dans la présomption de connaître la voie, n’est pas le bon choix.
Nombreux pourtant sont ceux qui pensent détenir la vérité et se croient appelés
au rôle de balise lumineuse. Dans les ténèbres de notre ignorance nous ne
sommes pas capables de distinguer l’aveugle du voyant… Mais celui ou celle qui
reçoit la lumière intérieure n’a que faire de guides aveugles !
Dans l’évangile de Philippe,
déjà cité au logion 21, nous lisons cette parole remarquable de Jésus. Lorsque
des disciples lui font le reproche d’aimer davantage Marie Madeleine
qu’eux-mêmes - car il l’embrassait
souvent sur … - il leur dit : tant
qu’un aveugle et un voyant demeurent ensembles dans l’obscurité, rien ne les distingue.
Mais lorsque vient la lumière le voyant verra et l’aveugle pas… C’est ce
qui distingue Marie Madeleine des disciples…
35
a dit jésus
il
n’est pas possible que quelqu’un pénètre de force
dans la
maison du fort
à moins qu’il ne lui
lie les mains
alors il
bouleversera sa maison
Mt 12. 29 -
Mc 3. 27 - Lc 11. 21-22
Le logion 21
contenait déjà une recommandation à la vigilance. Celle-ci se répète ici. Ce
que nous recevons de la source intérieure a, il est vrai, une valeur absolue
qui nous fortifie, mais nous restons toujours des êtres de chair et de sang... Toujours
les tentations du monde inférieur restent présentes, nos faiblesses également… Avec
nos deux yeux nous observons tant de miroitements capables d’éclipser
temporairement la lumière intérieure. Ainsi le fort se laisse duper, se laisse lier
les mains…
L’ennemi qui est le plus à
craindre, qui peut à nouveau nous priver de notre liberté, qui peut bouleverser
notre harmonie intérieure, est de toute évidence notre «petit moi» et ses
désirs égocentriques. La loi du lion nous pousse en effet à satisfaire à nos propres
désirs, car précisément en cela réside notre liberté… Croyons-nous…! Mais celle
ou celui qui cherche à se servir soi-même, à combler ses désirs, se fragilise
dans une dépendance, dans une assuétude psychique… Car nos désirs égocentriques
nous entraînent à désirer toujours davantage !
La loi naturelle est ainsi
faite que se sont nos désirs qui déterminent le contenu de notre volonté et, par
conséquence, dirigent donc nos actes. Vivre sans désirs n’est pas possible… !
Sur ce point une certaine philosophie orientale est souvent mal comprise. Ce
qui nous incombe n’est pas d’éliminer nos désirs mais d’en corriger l’objet.
Notre force et notre liberté ne résident pas dans un moi dominateur mais dans un
moi serviteur… La vie n’est pas un « self service »…!
36
a dit jésus
ne vous
souciez pas du matin au soir et du soir au matin
de ce
que vous revêtirez
Mt 6. 25-34
- Lc 12. 22-31
Ce logion
s’associe tant au logion précédent qu’au suivant. Il va de soi que le souci de
notre aspect extérieur - ce que nous
revêtirons – symbolise ici toutes les valeurs relatives, qui peuvent faire
l’objet de notre préoccupation. Une certaine vanité, le souci de notre
apparence, de l’image que nous présentons de nous-mêmes, n’en est qu’un aspect.
Il sied pourtant de ne pas
tirer des conclusions trop hâtives ! Ce logion ne récuse en effet nullement
l’intérêt que nous pouvons porter à nombre de valeurs relatives, qui font
partie de la richesse et de la beauté de la vie. Jouir de ces valeurs là n’est pas
en désaccord avec une vie spirituelle ! Toutefois, la loi de la vie est
une loi d’harmonie et donc de mesure… Du
matin au soir et du soir au matin est en dehors de toute mesure… Temps et
discernement sont mis à notre disposition. Comment les vivre harmonieusement… ?
37
ont dit
ses disciples
quel jour
nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous
a dit jésus
lorsque vous
vous serez défaits de votre honte
et
aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds
et que
vous les aurez piétinés comme font les petits enfants
alors vous
verrez le fils de celui qui est vivant
et vous
n’aurez plus de craintes
Le logion 12 nous
a appris que les disciples savaient que Jésus les quittera bientôt. À cette
connaissance semble s’ajouter l’attente d’une réapparition parmi eux… Cette expectative n’est qu’illusion… comme n’est
qu’illusion l’attente messianique, qui fait partie d’un concept religieux dans
lequel un peuple entier se considère comme l’élu de YHWH. Ce genre de
considérations vaniteuses fait partie de la parure, dans laquelle l’homme honteusement a dissimulé son ignorance
en créant l’espérance…
La metanoia, ce revirement dans
notre état de conscience que préconise Jésus, est radicale ! Des visions
imaginaires doivent faire place à une réelle recherche du fils de celui qui est vivant… Dans la foi chrétienne l’expression
«fils de l’homme» fut réservée au Christ. Voir
le fils de celui qui est vivant implique non seulement de reconnaître
Jésus en tant qu’un être qui a pris pleinement conscience de son état d’enfant du père le vivant, mais surtout de reconnaître cette qualité essentielle
en soi-même. Pour accéder à cette prise de conscience il est toutefois nécessaire,
à l’image de l’enfant de sept jours, de retourner à la pureté originelle, de devenir
intérieurement à nouveau vide et donc
de se défaire de toute parure superficielle.
La honte, qui nous retient de nous voir nous-mêmes dans notre nudité
originelle, n’est que la conséquence de notre orgueil. Celui ou celle qui s’est
défait de son orgueil, qui a rejeté son
vin, qui a piétiné ses vêtements,
peut reconnaître en soi-même son «soi» véritable : le fils ou la fille de
l’homme, qui est enfant de Celui qui est vivant… L’enfant égaré,
qui a retrouvé le chemin de la maison paternelle et s’est reconnu comme enfant
du Père, ne connaîtra plus de craintes. La réunification n’a qu’un
nom : la joie… !
38
a dit jésus
bien des
fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis
et pour
vous il n’y a pas d’autre de qui les entendre
il y
aura des jours où vous me chercherez
et ne
me trouverez pas
Lc 17. 22 -
Jn 7. 33-34 et 8. 21
Le logion
précédant précisait la voie des disciples : un dépouillement de leur ego, un
démantèlement des valeurs et espérances illusoires dans lesquelles ils se sont
investis. Les «vérités» religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une
valeur relative… C’est la raison pour laquelle les croyants restent soumis à
des doutes et des angoisses. Ceux-ci ne peuvent se dissiper dans une espérance
mais dans la lumière une connaissance véritable...
À cette connaissance tous et
toutes nous aspirons, les disciples comme nous-mêmes. Seulement voilà, la connaissance que Jésus nous propose ne concerne pas
le domaine du savoir mais celui de l’être… La gnose ne peut se révéler que par
une expérience personnelle. La voie de la connaissance de soi est un
cheminement que personne d’autre ne peut parcourir à notre place, pas même
Jésus… Sa tâche consiste à nous enseigner la direction à prendre. Et, envers
ses disciples, lui seul peut accomplir cette tâche …
L’espoir des juifs se fonde
sur une rédemption à venir. Selon Paul cette rédemption s’est réalisée par la
croix… La parole de Jésus est perturbante : la rédemption réside dans un cheminement que chacun de vous doit
accomplir dans la solitude de sa nudité intérieure… Son nom est prise de conscience… Dans cette voie il importe, non pas que
vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes…
39
a dit jésus
les
pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose
et ils les
ont cachées
ni ils
sont entrés eux-mêmes
ni ils
ont laissé entrer ceux qui le voulaient
vous par
contre soyez prudents comme les serpents
et purs
comme les colombes
102
a dit jésus
malheur à
eux les pharisiens
parce
qu’ils ressemblent à un chien qui dort dans la mangeoire des bœufs
car ni
il ne mange ni ne laisse les bœufs manger
Mt 10. 16 et
23. 13 - Lc 11. 52-54
Les vérités
religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… La
critique de Jésus fustige ici ces gens là, qui s’imaginent être investis d’une
connaissance de l’Inconnaissable et empêchent ainsi d’autres de s’engager dans
la voie d’une recherche véritable : celle de la gnose. Sa mise en question concerne la distinction entre une croyance, comme un ensemble de vérités concernant
Dieu conçu par l’homme et la gnose, en tant que démarche intérieure propre
à la conscience individuelle, dans la recherche du lien qui nous unit à l’Être
absolu.
Par delà le monde et suivant la diversité des
cultures, des croyances diverses se sont développées. La fascination pour un
pouvoir absolu, qui transcende les limites humaines, est universelle. Depuis
que l’homme existe il s’est octroyé la connaissance d’une réalité absolue et
l’a transmise à d’autres. Tant le judaïsme que le christianisme et l’islam ont
leur source au Moyen Orient et leurs racines dans la bible hébraïque. Leur
ancêtre commun s’appelle Abraham. Tous partagent une foi en un Dieu unique,
mais chaque croyance professe ses propres vérités quant à la relation séparant l’homme de Dieu. Pour celles-ci
chacune d’elles invoque des révélations divines que certains auraient reçues.
Seulement voilà, ces révélations n’ont pas été perçues de manière égale… Caque
croyance reste pourtant convaincu de sa propre élection divine. Des confrontations
fratricides, au nom de Dieu, Allah ou YHWH, ont laissé et laissent toujours des
sillons sanglants dans notre histoire. L’orgueil humain nécessite-t-il des
preuves plus évidentes… ?
Il y a connaissance et ignorance, réalité et fiction…
Jamais un homme ne pourra en empêcher un autre de dissimuler son ignorance par des
fabulations. Tout savoir humain porte la marque de ses restrictions.
Reconnaître cela en nous-mêmes est un premier pas sur la voie de la
connaissance de soi. Dans ce que nous croyons savoir, dans ce que nous
reconnaissons comme une vérité, notre ignorance infantile fut initialement
totalement dépendante des autres. Si nous voulons atteindre une maturité adulte
religieuse, nous devons mettre un terme à cette dépendance ! La voie de la
gnose de Jésus invite à une démarche libératrice. Jamais ce cheminement ne
pourrait entraver la liberté d’autrui, ni être la cause de confrontations.
Quiconque impose à autrui sa propre vision religieuse
comme une vérité absolue, commet une faute d’orgueil et porte en cela une
grande responsabilité ! Toute connaissance se doit de servir, d’être libératrice
et non d’asservir. Jamais, par sa gnose, Jésus usa-t-il de pouvoir…
La recommandation à la fin du logion 39 concerne d’une
part les autres et d’autre part nous-mêmes : soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. La prudence nous rappelle la vigilance du
pêcheur avisé au logion 8. Une pureté
intérieure, semblable à celle de l’enfant de sept jours, est la condition pour
ne plus tomber dans le piège, dont nous avons été les victimes.
40
a dit jésus
un cep de vigne fut planté en dehors du père
et n’étant pas fort il sera extirpé par sa racine
et il périra
Mt 15. 13 - Jn 15. 5-6
Tout
investissement en ce bas monde ne peut être que temporel et donc éphémère. Notre
savoir y sera toujours relatif et donc limité. Le monde phénoménal, dont nous
pouvons acquérir une connaissance, est lui aussi tributaire de «la loi des
changements». Chaque expérience humaine est dépendante de l’état de la conscience
individuelle et celle-ci aussi est continuellement en évolution. De cette
évolution nous sommes nous-mêmes responsables…
Détacher l’attention de notre esprit du monde
phénoménal pour la diriger vers l’intérieur, vers le repos du vide à
l’intérieur de nous-mêmes, engendre une évolution purificatrice dans les
structures physiologiques de notre conscience. (voir
le logion 53) Toute connaissance, qui émane d’une conscience pure, est inspirée
par l’Esprit. Elle a une valeur absolue, car : sa racine est dans le Père.
41
a dit jésus
celui qui a dans sa main à lui sera donné
celui qui n’a pas
le peu qu’il a lui sera pris de sa paume
Mt 13. 12 et 25. 29 - Lc 8. 18 et 19.
26 - Mc 4. 25
Ce que nous avons
dans notre main n’a de valeur que s’il s’agit du fruit de ce qui fut planté à
l’intérieur du Père. (voir le logion précédent) Tout
engagement dans une voie de recherche intérieure sera reconnu, car il aura des
conséquences positives pour nous-mêmes comme pour d’autres. Ceci aussi est un
aspect non négligeable de la loi de karma,
reconnu par Krishna dans la Bhagavad Gita. Ce qui, par contre, nous est acquit
selon des lois inférieures, nous sera irrémédiablement repris. Ceci est une
suite logique du logion précédent et trouve sa conclusion naturelle au logion
42.
42
a dit jésus
vous soyez passant
Voici le logion le
plus court de cet évangile. Être passant ni signifie nullement être
indifférent ! Cette vie est un passage que nous avons à accomplir dans un
engagement harmonieux avec la nature et les hommes. Par rapport aux biens de ce
monde nous nous devons toutefois d’être passant.
Dans cette vie il nous est donné de jouir et de
bénéficier de bien des richesses que nous offre la nature, de découvrir et
d’apprécier d’autres personnes et d’autres cultures, d’accéder à une
connaissance dans bien des domaines. Mais avant toute chose il nous est donné
de vivre et donc d’agir en harmonie avec la nature et tous les êtres vivants.
Agir en harmonie implique une action sans
dépendance aucune de ses fruits, dénuée de toute attente d’un bénéfice personnel
quelconque. Être détaché et rester libre, voilà l’état naturel de l’homme,
l’état du monachos…
Au début du siècle fut découvert cette inscription sur
le porche d’une porte de l’ancienne ville de Fateh pur Sikri, au sud de Delhi,
construite par le Mogol Akbar le Juste :
Jésus - la paix soit sur lui - a dit
le monde est un pont
passe dessus
mais n’y établis pas ta demeure
Cette parole de
Jésus était déjà connue dans le monde arabe au XI° siècle.
43
ont dit à lui ses disciples
tu es qui pour nous dire ces choses
par ce que je vous dis ne savez-vous pas qui je suis
mais vous êtes comme les juifs
car ils aiment l’arbre et détestent son fruit
et ils aiment le fruit et détestent l’arbre
Jn 8.
25 : Ils lui dirent : qui es-tu ? Jésus leur dit : d’abord
ce que je vous dis. (Cette traduction est celle de l’École biblique de
Jérusalem)
La question «qui es-tu ?» était pour les
disciples - comme elle est toujours pour nous - une question intrigante… Qui
est cet homme qui, comme en témoignent d’autres
sources, guérit des malades, réalise des choses invraisemblables et surtout
parle un langage imagé qui les perturbe ? Sa réponse est précise : ce que je vous dis… Plus important que
ses actes est le contenu de sa parole. Avant toute chose sa tâche consiste à enseigner
une connaissance qui témoigne du lien intérieur et spirituel qui est le sien.
Son désir est d’instruire ses proches quant à la voie qui mène à cette
expérience. Mais l’image de Dieu, qui leur a été imposée par la croyance juive,
ne correspond pas à celle du père que Jésus leur présente pour visualiser son
lien spirituel intérieur et le rendre accessible à leur conscience. C’est la
raison pour laquelle il fustige ici l’erreur des juifs. Mais que signifie
l’arbre qu’ils aiment et dont ils détestent le fruit, et quels sont les fruits
qu’ils apprécient, mais dont ils détestent l’arbre… ?
La croyance juive concerne un
Dieu unique, mais les fruits de leur croyance ont un goût amer… YHWH est en
effet un Dieu tout-puissant et angoissant, car un jour Il sera le Grand Juge de
chacun d’eux. Pour obtenir son
indulgence il est donc nécessaire d’observer scrupuleusement Sa loi, de
sacrifier consciencieusement à des nombreux rites… La relation qu’ils vivent
avec leur Dieu est contraignante, pas agréable à vivre. Les fruits de leur
croyance ont en effet un goût amer…
Les fruits qu’ils apprécient
sont ceux que nous apprécions tous : une vie en harmonie avec soi-même et les
autres. Ce fruit là appartient à l’arbre que Jésus appelle Père, mais que les
juifs ne reconnaissent pas. Parmi les fruits de cet arbre point de lois ou de
rites contraignants. L’homme qui a reconnu en lui-même son alliance avec le
Père, reçoit spontanément Ses fruits - Son inspiration - comme un don. Pas à
pas Il lui révèle la vie en une plénitude toujours croissante. C’est Lui
l’arbre, que les juifs renient, mais dont ils
aiment le fruit…
Ceci précise une fois de plus
que la reconnaissance d’une concordance entre la croyance juive et l’enseignement
de Jésus ne pourrait être que la conséquence d’un malentendu de sa parole ou,
comme ce fut le cas de Paul, d’une méconnaissance de celle-ci.
44
voir le logion 29
45
a dit jésus
des
raisins ne sont pas récoltés sur des buissons épineux
ni sont
cueillies des figues sur des chardons
car ils
ne donnent pas de fruits
un
homme bon produit le bien de son trésor
un
homme mauvais produit des choses mauvaises
du
trésor pervers qui est dans son cœur
et il
dit des choses mauvaises
en
effet de l’abondance du cœur il exprime le mal
Mt 7.15-20
et 12.33-37 - Lc 6. 43-45
Notre conscience, l’endroit
où prennent naissance nos pensées et nos sentiments, détermine également le
choix de nos actions. La cause de nos errements, de nos visions erronées, d’un
mauvais état d’esprit, n’a pas son origine dans une influence ou le pouvoir
d’un satan ou de quelqu’autre source du mal, mais en nous-mêmes. Les
perturbations, dont est victime notre conscience, sont source de disharmonies. Toute
action émanant de l’obscurité, d’un état disharmonieux, ne peut qu’augmenter
les ténèbres. La lumière ne jaillit pas
des ténèbres, mais d’une source de lumière… L’obscurité n’a pas de source.
Elle n’est qu’absence, manque de
lumière. C’est la raison pour laquelle les ténèbres n’ont pas de pouvoir sur la
lumière et qu’il est donc insensé de lutter contre le manque, contre l’absence
d’harmonie. Celle ou celui qui
illumine dissipe spontanément les ténèbres… !
La représentation du monde
comme le théâtre d’une lutte entre les forces du bien et du mal est une vision dualiste
certes attrayante et inspirante pour l’imaginaire, mais qui fait partie du
monde de l’imaginaire… L’imputation de
l’origine du mal à un satan équivaut à la dénégation de notre propre
responsabilité. Cette responsabilité
est la conséquence naturelle de notre participation, consciente ou
inconsciente, dans la royauté du Père.
La source de notre conscience
est également la source d’où jaillit la lumière intérieure. Celui ou celle qui renie
cette source intérieure et préfère se confondre dans les ténèbres extérieures,
est soi-même responsable des troubles qui perturbent son cœur… Les fruits de ses actes sont en conséquence…
46
a dit jésus
parmi les
enfantés de la femme
depuis adam
jusqu’à jean le baptiste
il n’y
pas plus élevé que jean le baptiste
en
sorte que ses yeux ne seront point brisés
mais moi
je vous dit
celui
parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume
et sera
plus élevé que jean
Mt 11. 11 -
Lc 7. 28
La référence au petit ne nécessite plus de commentaire.
La reconnaissance par Jésus de Jean le Baptiste comme le plus élevé parmi les
hommes depuis Adam, est quand même remarquable. Car, par cette
reconnaissance, il dépasse en importance tous les personnages bibliques… Qui
est cet homme ? Les évangiles nous le font connaître comme un personnage singulier,
qui résidait dans le désert et y prêchait une metanoia dans l’attente de la venue du royaume. Il aurait également
baptisé Jésus. Son appel – metanoiete
- fut malencontreusement traduit par : convertissez-vous.
La metanoia est en effet un retournement de mentalité bien plus
radical que ne le laisse supposer une conversion ! Il ne s’agit pas de
croire plutôt en ceci qu’en cela mais d’une inversion intérieure. Sa vision
religieuse est appréciée par Jésus car : ses yeux ne seront pas brisés… Pourtant lui non plus n’a pas encore
réalisé sa finalité, ne s’est pas encore
fait petit…
Une fois de plus Jésus prend
ses distances par rapport à ceux qui dans l’histoire religieuse juive l’ont
précédé. Dans l’évangile de Jean il les fustige même comme «voleurs et brigands»… (Jn 10. 8)
47
a dit jésus
il
n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux
ou
qu’il bande deux arcs
et il
n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres
car il
honorera l’un et outragera l’autre
aucun
homme ne boit du vieux vin
sans
désirer aussitôt de boire le vin nouveau
et le
vin nouveau n’est pas mis dans de vieilles outres
de peur
qu’elles ne se fendent
et le
vieux vin n’est pas mis dans une outre neuve
pour
qu’il ne se gâte pas
et un
vieux tissu n’est pas cousu à un vêtement neuf
car une déchirure
se produirait
Mt 6. 24 et
9. 16-17 - Lc 16. 13 et 5. 36-39 - Mc 2. 21-22
Dans la première
partie de ce logion Jésus précise que le choix, qui s’impose à nous, ne tolère
pas de compromis. Notre expérience de vie nous apprend pourtant que, dans nos
rapports humains, un compromis est bien souvent le meilleur des choix.
Seulement voilà, il ne s’agit pas ici de rapports humains mais d’un choix
essentiel et personnel, qui détermine l’orientation que nous voulons donner à notre
vie. Quelle voie vais-je suivre…? Pour qui ou quoi ai-je à servir dans cette
vie…?
Ceux qui parmi nous ont fait
un choix religieux et se proposent d’honorer la volonté de Dieu, méritent tout
notre respect. Mais en quoi consiste cet engagement ? Est-ce honorer des
commandements ou des prescriptions dictés par une autorité ecclésiastique et
donc humaine ? En quoi la volonté d’Allah est-t-elle différente de celle
de YHWH ou de celle du Dieu des catholiques, des protestants ou des
orthodoxes ? Quel Dieu interdit l’usage de préservatifs, refuse le
sacerdoce aux femmes ou, tel que Paul le perçut, ne leur accorde pas les mêmes
droits qu’aux hommes ? Tant que des humains décident du contenu de la
volonté de Dieu, il nous reste bien des choix…
Projeter
une qualité humaine - le vouloir - sur l’Être absolu est un exercice dépourvu
de sens… «Cela», que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père,
qu’il conçoit comme une source d’inspiration à l’intérieur de lui-même, n’est
conciliable ni à l’image de YHWH, ni à celle de «Dieu le Père», telle qu’elle
nous est présentée par la croyance chrétienne… Le choix, que Jésus nous impose
ici, est aussi radical que bouleversant ! Il fait partie du cheminement auquel
il nous invite et qui constitue un défi pour la liberté et la responsabilité personnelle
de chaque être.
La deuxième partie du logion
nous est plus familière. L’amateur de vin se doit toutefois de prendre en considération
les conditions précaires dans lesquelles ce liquide fut jadis conservé. C’est
la raison pour laquelle le vin nouveau prévalait sur le vieux vin. En outre
nous pouvons constater qu’une déviation commune est présente dans les évangiles
canoniques. Dans ce logion il est en effet question d’une réparation d’un vêtement neuf, qui ne pourrait se faire à
l’aide d’un vieux tissu. Ceci nous
semble l’évidence même ! Chez les trois évangélistes synoptiques il s’agit
par contre de la réparation d’un vêtement ancien à l’aide d’un tissu neuf, qui
ne serait concevable… Que faisait notre arrière grand-mère lorsqu’un vêtement
était usé à un endroit précis…?
Plus important toutefois est
de sonder l’image afin d’y déceler le message. Que signifient le vieux vin et
le vin nouveau, les vieilles outres et les outres neuves, le vêtement neuf et
le tissu usagé ? Le nouveau,
dont il s’agit dans l’enseignement de Jésus, est la prise de conscience du lien
intérieur unissant chaque être, ici
et maintenant, à l’Être absolu, sa source de vie. Ce lien est universel, car chaque
homme peut le reconnaître. Il surpasse donc le domaine de l’imaginaire religieux…
Le choix qui s’impose à nous est radical : ou nous accédons à la vision
nouvelle et n’avons que faire de l’ancien, ou nous demeurons dans l’ancien…
Servir deux maîtres, le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’est pas conciliable… !
Et pourtant ce fut le Dieu de
l’ancien qui devint celui de la croyance nouvelle, différente de la croyance
juive… Nous pouvons essayer de comprendre maintenant comment cette nouvelle croyance
a pu prendre racine. La condition essentielle, pour qu’une croyance nouvelle eût
pu prétendre à quelque chance de survie, était qu’elle soit fondée sur la
croyance des ancêtres et donc sur l’Ancien Testament. Mais, selon les autorités
religieuses en place, la prédication de Jésus n’était pas conciliable à la
croyance des ancêtres… C’est alors qu’intervient le personnage de Paul…
Paul était un pharisien
convaincu et, selon ses propres écrits, le plus ardent parmi les persécuteurs
des disciples de Jésus. Il n’est donc pas concevable qu’il n’eut pas eu, pour
le moins partiellement, connaissance du contenu pernicieux de l’enseignement de
Jésus. Ceci ne l’a toutefois pas empêché, après les évènements insolites sur le
chemin de Damas et sa soudaine conversion, de reconnaître en Jésus crucifié et ressuscité le Messie tant
attendu par les juifs. Seulement voilà, l’évangile de Jésus était toujours ce
qu’il était : inacceptable pour la majorité des juifs, comme pour Paul… Le
génie de Paul fit qu’il parvint à substituer son propre évangile à celui de
Jésus, devenu superflu... car, comme il le précisa humblement dans son
premier épître aux corinthiens : notre
pensée est la pensée du Christ... ! (2. 16)
L’évangile
que Paul prêcha n’avait rien de commun avec celui de Jésus ! La reconnaissance de
Jésus en tant que Christ - christos étant
la traduction grecque de mashiah -
eut deux conséquences déterminantes. D’une part elle confirma le lien avec l’ancestral
et, d’autre part, elle eut pour effet que Paul subit l’anathème de sa propre
religion juive. Une croyance nouvelle, fondée sur la conception théologique de
Paul et non pas sur l’enseignement de Jésus, était née…
48
a dit jésus
si deux
font la paix entre eux dans cette seule maison
ils
diront à la montagne éloigne-toi
et elle
s’éloignera
Mt 17. 20 -
18. 19 et 21. 21 - Lc 17. 16 - Mc 11. 22-23
Le message est
limpide : deux ont a faire la paix, à s’unifier. Dans cette seule maison peut référer au corps, le support physiologique
dans lequel nous sommes invités à accomplir notre tâche. Cette maison pourrait aussi référer à la «demeure» du Père, dans
laquelle tous nous sommes invités à résider.
Dans la création tout parait
s’exprimer en notions dualistes. Notre jugement s’y fonde si aisément sur des
normes de bien et de mal. Ainsi sont les règles dans le monde inférieur. En
méconnaissant la loi d’harmonie l’homme s’est séparé de sa source d’inspiration. Il s’est nanti de lois, a
présomptueusement prôné son savoir et a ainsi bouleversé une échelle de valeurs
absolue. Ce qui à l’origine était un,
est devenu deux…
Notre tâche, ici et
maintenant, est évidente : rétablir l’unité.
Quiconque s’est rendu compte de son erreur, peut s’engager dans une voie menant
à l’unité originelle, peut parcourir le cheminement du fils prodigue. Ainsi
chaque être peut à nouveau prendre conscience de son intégration dans l’autorité
du Père, dans Sa loi d’harmonie. Son inspiration agit comme la lumière :
elle dissipe les ténèbres, aplanit chaque obstacle, tel que nous le révèle l’image
de la montagne.
Ce n’est donc pas une «foi» en qui ou en quoi
que ce soit, qui est en mesure d’éloigner des montagnes, mais la réalisation de l’unité originelle. Comme
les croyances ont méconnu le sens profond de cette unité, non seulement elles n’ont pas déplacé des montagnes, mais en
plus, elles ont causé de profonds abîmes parmi les hommes…
49
a dit jésus
heureux sont
eux les monachos ceux qui sont choisis
parce que
vous découvrirez le royaume
comme vous
êtes issus de lui
vous y
retournerez
Le cheminement
nécessaire pour réaliser notre finalité, pour participer dans la royauté, est celui
du monachos. La signification de monachos a déjà été précisée dans
l’introduction (traduire est trahir…) et au logion 16. Chaque être,
désireux d’accéder à une maturité spirituelle, se doit de se libérer mentalement
de liens contraignants, d’une assuétude à de valeurs trompeuses, religieuses ou
autres, et de s’engager dans la voie libératrice d’une recherche personnelle. Des
vérités rassurantes que d’autres nous proposent sont
sans valeurs… La richesse véritable est à découvrir individuellement au plus profond
de soi. Voilà le défi du nouveau !
La finalité de la graine se
réalise dans son retour à l’endroit de son origine. Dans cette unité elle cesse
d’être graine pour servir comme semence et devenir germe… Pour l’homme, la
réalisation de sa finalité consistera donc dans un retour à l’état de
conscience originel : celui d’une unité dans l’Être absolu. Cet état est
celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera
reconnu, sera choisi…
50
a dit jésus
s’ils vous
disent vous venez d’où
dites leur
nous sommes venus de la lumière
là où
la lumière s’est produite
par
elle-même elle s’est dressée
et elle
s’est manifestée dans leur image
s’ils vous
disent qui êtes-vous
dites nous
(sommes) ses enfants
et nous
(sommes) les choisis du père le vivant
s’ils vous
demandent
quel est le signe de votre père qui est en vous
dites leur c’est un mouvement et un repos
Voici une des
paroles les plus impressionnantes de cet évangile. Il s’agit en quelque sorte d’un mini récit de
la genèse, tel qu’il nous est proposé dans le prologue de l’évangile de Jean.
Le symbolisme du verbe y est repris
et précisé par celui de la lumière. L’accès à une juste compréhension du
contenu de cette parole nécessitera temps et patience… Que celui (ou celle) qui cherche ne cesse de chercher…
La lumière est un symbole éminemment riche et universellement
utilisé. Elle est non seulement la condition première pour toute expérience
visuelle, elle détermine également le rythme des jours et des nuits, de
l’activité et du repos, des saisons. En plus, en harmonie avec la matière, elle
est responsable pour la chaleur comme pour la production de l’oxygène. Sans la
lumière la vie sur terre ne pourrait exister… C’est la raison pour laquelle
elle représente le symbole par excellence pour l’action ô combien essentielle
de l’Esprit.
La qualité la plus évidente de la lumière est celle de
permettre la visibilité. Symboliquement voir
réfère à la faculté d’accéder à une vision, à une connaissance. Et pourtant, la
lumière elle-même n’est pas visible… Des images ne se révèlent à nos yeux que grâce
à une union harmonieuse de la lumière et la matière… Ainsi une projection
cinématographique nécessite un écran pour révéler l’image que la lumière porte
en elle.
Quel est le signe par lequel l’enfant du père le vivant, qui porte en lui la lumière et dont la
tâche est d’illuminer, est reconnaissable ? C’est une expression d’harmonie,
la loi unique à la base de toute vie. Harmonie signifie équilibre, mesure… Le
rythme essentiel propre à la création est mouvement
et repos, activité et non-activité, jour et nuit, été et hiver… Au chapitre
4 de la Bhagavad Gita (verset 18) Krishna nous dit : « celui qui voit la non-activité dans l’action et l’action dans la
non-activité est un sage, également constant dans l’action ». C’est
cette loi de mesure qui régit et soutient la nature toute entière, qui nous
révèle l’unité au-delà du dualisme, l’ordre au-delà du chaos… Dans
l’accomplissement de l’unité, dans l’état de conscience du monachos, mouvement et repos,
activité et non-activité, sont un.
Dans l’évangile de Jean Jésus nous présente le signe
de reconnaissance de ses disciples comme : si vous vous aimez les uns les autres. Ici le signe est : c’est un mouvement et un repos. Comment
concilier ces deux paroles… ? Comme l’intelligence est l’expression d’une harmonie
dans les pensées, l’amour est l’expression d’une harmonie dans les sentiments… Une
complicité dans Sa loi d’harmonie est donc la condition première pour toute
expression d’amour…
51
on dit à lui ses disciples
quand viendra le jour du repos de ceux qui sont morts
et quel jour le monde nouveau viendra-t-il
il leur dit
ce que vous guettez cela est venu
mais cela vous ne le reconnaissez pas
52
on dit à lui ses disciples
vingt-quatre prophètes ont parlé en israël
et tous ont parlé par toi
il leur dit
de celui qui est vivant devant vous
vous vous êtes détournés
et vous avez parlé de ceux qui sont morts
Suite à une
question et l’expression d’une vision de ses disciples, Jésus fait à chaque
fois une même constatation désolante : à la lumière de son témoignage ne
se révèle que la nuit profonde de leur incompréhension… Une fois de plus se confirme
la ténacité de leurs attaches à l’ancien et s’étale leur manque de maturité
spirituelle. Ils n’ont toujours pas compris que la réalité, représentée par le
royaume - le monde nouveau - est intérieure
et donc spirituelle, et qu’elle ne correspond pas à l’attente suscitée par les
écrits bibliques.
Pour nous également sa réponse est troublante... Il
sied en effet de constater que notre prière : «que Votre (Ton) règne
arrive …» n’est pas bien réaliste… Hormis le fait qu’un progrès douteux
d’une modernité religieuse permet aujourd’hui à l’homme de tutoyer Dieu, force
est de constater que nous sommes toujours ignorants quant à la présence de la
royauté du Père dans notre vie… Car Son autorité est une présence continue et
spirituelle au service de chaque être qui le désire vraiment. À tous et à
toutes elle nous est offerte comme un repas de mariage, la fête de l’unité qui
est source de vie… Toute demande est dérisoire… À chaque instant nous sommes invités
à participer à Son autorité... Cette prise de conscience déclare l’attitude de
refus de Jésus par rapport à la prière implorante des juifs, qui est aussi devenue
celle des chrétiens.
Pour les disciples, qui demeurent toujours dans
l’ancien, le message de Jésus reflète celui de tous les prophètes. Sa réponse
est radicale : vous n’êtes toujours pas capables de distinguer celui qui est vivant de ceux qui sont morts…
Il est compréhensible que ces deux logia n’aient pas
laissé de traces dans les évangiles canoniques. Seul Jean atteste d’une parole
parallèle : tous, qui sont venus
avant moi, sont des voleurs et des brigands (Jn 10. 8). Un fait remarquable
est qu’Augustin avait lui une connaissance du logion 52. Dans : « Contra adversarium legis et
prophetarum » XI. 4. 14 nous lisons en effet : « Lorsque les apôtres… demandaient au
Seigneur ce qu’il pensait des prophètes des juifs, il répondit : celui qui
est vivant devant vous, vous le rejetez et nous parlons des morts ! »
53
ont dit à lui ses disciples
la circoncision est-elle utile ou non
il leur dit
si elle était utile leur père les engendrerait circoncis
de leur mère
mais la circoncision véritable en esprit a trouvé toute
son utilité
À nouveau un rite
juif est mis en cause. La réponse de Jésus à ses disciples est aussi précise
qu’évidente : à une telle pratique ne peut être accordée une dimension
religieuse… Ce que le Père a prévu ne pourrait être corrigé par la main de
l’homme ! Plus importante toutefois est la transposition du geste rituel
vers une réalité spirituelle. Une valeur véritable concerne l’Esprit et non pas
le zizi…
Au logion 27 le jeûne fut précisé comme : jeûnez face au monde. Cette
recommandation n’invitait pas à un renoncement au monde, mais à un détachement des
valeurs superficielles qui régissent le monde inférieur. Le jeûne concerne donc
le domaine de l’activité. La circoncision est un rituel dont l’acte consiste en
un geste concret de détachement. La transposition de ce geste vers l’Esprit, lui
accorde une dimension intérieure et précise
qu’il concerne la non-activité.
Activité et non-activité sont intimement liées, car de
toute action le repos est la base. Pneuma,
l’Esprit, se manifeste à travers notre psychisme, comme une énergie inspirante
et harmonisatrice. Plus notre état psychique est en harmonie, plus l’action qui
en découle aura des chances d’être juste. La circoncision en esprit concerne un détachement intérieur par lequel
notre mental se libère de toute
attache au domaine de l’activité, pour se porter vers celui de la non-activité,
du repos dans un vide intérieur.
Dans l’évangile de Matthieu (6. 6) Jésus a cette
parole remarquable :
Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et,
ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans le secret et ton Père, qui
voit dans le secret, te donnera de retour.
Précisons que la
traduction : prie ton Père dans le
secret est une transcription inexacte. À nouveau il s’agit ici d’une parole
imagée. La chambre dont nous devons fermer la porte est notre chambre
intérieure, l’endroit où réside notre conscience. Si nous voulons diriger notre
attention vers le Père, la source inspiratrice intérieure, il est impératif de détacher l’attention de notre mental du
domaine où il dirige nos actions : la
porte doit être fermée. Ceci représente l’état dans lequel notre conscience,
libérée de toute implication dans le monde extérieur, peut retrouver un repos intense et conscient, dans lequel sa réceptivité pour les dons de l’Esprit est
optimale. Cet état permet de réaliser la finalité de toute prière : une
attention dirigée vers le Père, qui
lui-même est dans le secret. Le Père
«voit», mais nous ne pouvons le «voir»… Pour notre conscience le Père n’est pas
accessible… Le but de la véritable prière
est de nous rendre réceptifs à Son inspiration.
Cet état de conscience, empreint d’une intense
spiritualité, correspond pourtant à une logique scientifique. La nature nous
apprend en effet que tout état de repos, de potentiel énergétique mineur, correspond
naturellement à un état d’ordre ou d’harmonie supérieur. À chaque fois que nous
induisons un état de repos intense dans les structures qui constituent la base
physiologique de notre conscience, nous recevons une impulsion d’harmonie par laquelle
notre système nerveux central retrouve une fraction de sa pureté originelle. À
partir de structures plus ordonnées la qualité de toute expérience : des
pensées, des sentiments et des actions, sera donc plus harmonieuse. Ceci est la
voie par laquelle l’Esprit et Sa loi naturelle se manifestent dans l’homme.
Les traditions orientales nous apprennent que la
pratique de la méditation est la base même de toute évolution personnelle. Le
but d’une méditation est de détacher temporairement l’attention de notre mental
du domaine de l’activité et de la diriger vers celui de la non-activité, du
repos intérieur. La spécificité d’un état méditatif est que la conscience y
reste en éveil, bien que la qualité du repos soit intense. Malgré que cet état spécifique
soit naturel, les attaches contraignantes de notre mental à une activité extérieure
sont devenues telles qu’une aide est nécessaire pour induire un état de repos
méditatif dans notre conscience.
Différentes techniques peuvent être utilisées pour atteindre
un tel repos. La plus communément pratiquée est l’utilisation d’un mantra. Un mantra est un son possédant une valeur vibratoire spécifique, qui se
manifeste dans notre cerveau par la pensée répétitive d’un mot sans contenu
mental. Le manque de contenu engendre une absence d’activité mentale. Ainsi l’attention
de notre mental est en quelque sorte captée et détournée vers le domaine de la
non-activité, de l’absence de pensées.
En Occident nous connaissons également la pratique de
telles techniques. Les chants grégoriens, la récitation de litanies avec sa
succession de «priez pour nous», la pratique du rosaire, sont autant de
moyens capables d’induire un repos méditatif, à la condition de ne pas porter une
attention au contenu des mots. Dans
l’absence de pensées, qui caractérise l’état de silence méditatif, il n’y a
plus de «moi». Chaque individu redevient «être», uni à l’Être, car réceptif
pour Son inspiration. La goutte de pluie a rejoint l’océan, sa mère
naturelle… Cette qualité de repos est le composant devenu nécessaire pour rétablir
l’équilibre originel dans le rythme essentiel de mouvement et de repos. (voir le logion
50) La condition pour y parvenir est une
circoncision en esprit…
54
a dit jésus
heureux les pauvres
parce que le royaume des cieux est vôtre
Mt 5. 3 - Lc 6. 20
Être pauvre ne
signifie pas nécessairement demeurer dans un état d’indigence… Ceux qui sont
capables de pourvoir en leurs besoins vitaux, sans pour autant prétendre à
quelque superflu dérisoire, ne peuvent s’attacher à des valeurs qui s’avèrent
être superficielles et trompeuses. Spontanément la vie leur apprend à apprécier
ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires d’une précarité temporelle. Combien
de fois n’avons-nous pas pu constater que la solidarité parmi les plus dépourvus
est bien plus sincère que parmi les riches. La joie du partage avec d’autres,
qui, en plus, leur sont souvent totalement étrangers, est la richesse qu’ils
récoltent. Cette leçon nous est surtout proposée par des hommes et des femmes
que nous considérons comme plus primitifs que nous… Et pourtant nous ne
souhaitons à personne le privilège de ne pas être riche…
Dans l’expression de l’harmonie tout est une question
de mesure ! Que la richesse n’est pas une garantie de bonheur est une évidence.
Être pauvre peut signifier : ne pas posséder de superflu. À ce que nous ne
possédons pas nous ne pouvons nous attacher… Celui ou celle qui est détaché du
superflu peut plus librement porter son attention vers ces valeurs là, qui ne
sont pas tributaires du temporel. Comment distinguer être et avoir… ?
55
a dit jésus
celui qui ne récuse pas son père et sa mère
ne pourra se faire mon disciple
et s’il ne récuse pas ses frères et ses sœurs
et ne porte sa croix comme moi
il ne sera pas digne de moi
101
celui qui ne récuse pas son père et sa mère comme moi
ne pourra se faire mon disciple
et celui qui n’aime pas son père et sa mère comme moi
ne pourra se faire mon disciple
car ma mère m’a enfanté
mais ma mère véritable m’a donné la vie
Mt 10. 37-38 - Lc 14. 26-27
La raison pour
laquelle nous avons associé ces deux paroles est évidente. Chacune nous
confronte en outre à un même problème de traduction. Traduire est un exercice
délicat ! Vingt siècles nous séparent en effet du contenu d’une parole qui
en plus émane d’une culture foncièrement différente de la notre. Le verbe que
nous avons traduit par récuser fut,
dans la tradition évangélique, souvent traduite par haïr. Cette traduction du verbe grec misein n’est pas inexacte. Se pose pourtant la question :
pourquoi a-t-on opté pour la signification la plus extrême du verbe grec ?
Il nous semble que le contenu que nous accordons aujourd’hui au verbe haïr, n’est pas conciliable avec la teneur
générale du message de Jésus. Il est probable qu’une traduction par prendre ses distances pourrait bien être
la plus appropriée aujourd’hui. En effet, au logion 101 la valeur d’aimer est également à l’honneur.
Atteindre une condition d’adulte signifie pour
l’enfant : prendre ses distances
par rapport au cocon familial sécurisant, pour s’engager dans une voie de responsabilités
et de choix personnels. Cet engagement n’engendre nullement une haine envers ses parents ! Il est
clair pourtant que Jésus opte pour un engagement radical : s’ouvrir au
nouveau nécessite une rupture avec l’ancien. Accéder à un stade adulte religieux
suppose en effet un renoncement à des valeurs imposées par d’autres afin de
s’engager dans la voie d’une recherche personnelle et sincère. Ce cheminement
là ne peut se faire que dans la solitude d’une liberté personnelle.
La gnose de Jésus est une connaissance servante et
donc libératrice. Son disciple est un être libéré, qui porte en lui le germe de
la vie nouvelle. La liberté mentale, nécessaire à toute évolution spirituelle,
peut être entravée par des liens émotionnels. La douleur inhérente à un détachement,
symbolisée ici par le port d’une croix,
fait partie d’un processus évolutif menant à une vie conscience religieuse différente.
Mais la liberté nouvelle, le fruit d’une circoncision en esprit, ne pourrait en
aucun cas porter un préjudice à la pratique de l’amour !
Fait remarquable au logion 101 est que l’image de la
mère se substitue à celle du père. Vu le statut religieux de la femme juive, cette
substitution ne pouvait être que culturellement dérangeante et ne facilitait
certes pas l’accès à la parole imagée de Jésus. (voir
le logion 114) Par cette image il différencie la vie biologique, que nous
recevons de notre mère, de la vie véritable, que nous recevons de notre mère véritable. La naissance
biologique est une merveille dont l’enfant n’est ni conscient, ni responsable.
La naissance spirituelle par contre nécessite un engagement conscient et
responsable.
La référence à la croix ne pourrait être une allusion
à Golgotha, puisque Jésus parle ici au présent. À lui aussi incombe la tâche
d’assumer les conséquences de son choix. Jadis celles-ci pouvaient toutefois mener
à une humiliation à une croix réelle…
56
a dit jésus
celui qui a connu le monde a découvert un cadavre
et celui qui a découvert un cadavre
le monde n’est pas digne de lui
80
a dit jésus
celui qui a connu le monde a découvert le corps
mais celui qui a découvert le corps
le monde n’est pas digne de lui
Deux logia qui se
distinguent à peine. Il est probable que nous sommes ici en présence de deux
variantes d’une même parole. Il importe toutefois d’en évaluer la différence.
Car différence il y a entre un cadavre
et un corps et non seulement
biologiquement ! Le premier est inutile, le second par contre a une valeur
certaine car il est le moyen par lequel l’Esprit s’exprime en nous. (voir le logion 29) Tout corps qui en soi-même a reconnu
l’Esprit est devenu vivant. Sinon il n’est que cadavre.
Les valeurs humaines qui régissent le monde sont relatives et donc
précaires. Elles déterminent pourtant la «conscience de soi», l’importance accordée
à notre moi, le rôle qui nous incombe dans la société .
Mais dans celle-ci prévaut avant toute chose la loi du lion, celle du plus
fort, du plus influent, car à lui ou elle appartient le pouvoir. De ce pouvoir
je suis devenu dépendant, car sournoisement il a restreint ma liberté. Cette
prise de conscience implique une invitation à une recherche de valeurs
véritables dans une direction différente. Des cadavres peuvent redevenir des
corps, retrouver la vie en reconnaissant l’Esprit. Celui ou celle, qui en
soi-même a reconnu l’Esprit, a surpassé les valeurs du monde : le monde n’est pas digne de lui (ou d’elle)…
57
a dit jésus
le royaume du père est semblable à un homme
qui possédait une semence excellente
son ennemi vint la nuit et répandit de l’ivraie parmi la
semence excellente
l’homme ne laissa pas arracher l’ivraie
de peur dit-il que vous alliez en disant nous
arracherons l’ivraie
et que vous arrachiez le blé avec elle
en effet le jour de la moisson les ivraies apparaîtront
elles seront arrachées et brûlées
Mt 13. 24-30
Matthieu est le
seul évangéliste à rapporter cette parole, dans une formulation nettement
amplifiée il est vrai. En plus il fait suivre son discours d’une interprétation
qui de toute évidence, et comme ce fut le cas pour l’ajout au parabole du
semeur, ne pourrait être attribuée à Jésus. Son interprétation peut en outre
officier comme exemple pour l’ivraie semée parmi la bonne semence… Ceci est devenu
hélas le sort réservé à bien des commentaires évangéliques !
Toutes et tous nous avons été un jour un enfant de
sept jours, exempts encore de toute souillure, demeurant dans la pureté de
l’union avec notre source de vie. Ce que nous recevions alors correspondait à
Sa loi d’harmonie. De cette loi l’homme s’est séparé… Du fruit de l’arbre de la
connaissance - l’autorité du Créateur - Adam s’est accaparé. Son savoir est
devenu loi. Mais celui qui agit en fonction d’un prétendu et donc prétentieux savoir
ne peut causer que perturbations. De celles-ci chaque enfant est devenu la
victime. Ce qui au commencement était vierge et pur sera bien vite souillé par
les conséquences de l’orgueil humain.
Une prise de conscience de cette évolution fatidique
requiert, à l’exemple du vieil homme au logion 4, expérience et réflexion. La patience
est une belle vertu ! Il n’est pas évident de distinguer rapidement
l’ivraie des fruits de la bonne semence… La faculté de distinguer est
tributaire de l’intelligence et donc d’une expérience de la vie. Une perception
exacte de valeurs ne peut s’opérer qu’à la condition que notre conscience soit
suffisamment épurée, purifiée, de sorte qu’elle puisse redevenir comme de celle
de l’enfant de sept jours…
La loi de karma
relie toute action à ses conséquences. Ce que nous semons nous le
récoltons ! Au chapitre 4 de l’évangile de Jean Jésus nous propose cette
image remarquable : semeur et
moissonneur sont un… Le jour de la moisson, qui fut perçu par Matthieu comme
le jour du jugement dernier, accompagné d’horreurs ô combien
menaçantes, est indissolublement rattaché au jour où semence et bonne
terre ont retrouvé leur unité… La où est
le commencement là sera la fin… Comme dans le jeu de l’oie, veuillez si
nécessaire retourner à la case 18…
58
a dit jésus
heureux l’homme qui a connu l’épreuve
il a découvert la vie
L’épuration nécessaire,
dont il était question au commentaire précédent, ne peut s’opérer sans épreuves
ni peines ! Cette réalité fut déjà précisée par Jésus dans l’image d’une
croix à porter. Ce logion ci nous confronte à l’un des aspects les plus
délicats de cette vie : l’expérience dune épreuve. Toute épreuve engendre
une souffrance. Le sens de celle-ci peut être reconnue et donc acceptée, elle
peut aussi nous rester cachée… Une épreuve est souvent nécessaire pour nous
contraindre à une juste réflexion, afin de nous permettre une prise de
conscience de nos propres errements. Une telle expérience est essentielle dans
le cheminement que nous devons accomplir. Des fois le sens d’une épreuve, qui
un jour nous plongea dans la détresse la plus profonde, ne se révèle que des
années plus tard… La souffrance fait en quelque sorte office
de garde-fou personnel, comme la loi de karma
est le régulateur d’une harmonie universelle.
Une connaissance de la création relative nous apprend
qu’à la base de toute évolution se trouve une loi d’harmonie. Cette loi associe
particules élémentaires, atomes, molécules et cellules dans une création
continue. Parce qu’à l’homme et à lui seul est déléguée une liberté d’action,
lui seul peut interférer dans cette loi et être la cause de perturbations. Mais la loi est absolue et toute
perturbation engendre une réaction qui préserve l’harmonie. En cela réside
le sens de la loi de karma.
Karma signifie action.
Lorsque nous agissons à l’encontre de la loi d’harmonie, nous provoquons une interférence
dans un équilibre, qui cherche à se
rétablir soi-même. Inexorablement, bon gré mal gré, l’addition nous sera donc
présentée… Si nous sommes capables de percevoir la relation de cause à effet,
nous pouvons, non sans quelque peine il est vrai, en accepter les conséquences.
En absence de toute compréhension nous sommes confrontés à une injustice
intolérable…
Une des caractéristiques du monde créé est une interdépendance
permanente, qui concerne tous les éléments de la vie. Chaque perturbation
individuelle aura donc des conséquences collectives, comme la collectivité
entière pourra bénéficier d’une action positive individuelle. Dans les
conséquences de la loi de karma toutes
et tous, coupables ou innocents, nous sommes également concernés, car unis dans
une solidarité universelle.
Depuis que l’homme
est apparu sur terre il a été la cause de tant de perturbations qu’il nous est
impossible aujourd’hui d’évaluer à sa juste valeur l’ensemble des conséquences
de la loi de karma. Ce manque de perception ne nous permet toutefois pas
d’affirmer qu’un évènement, dont le sens nous échappe, soit dépourvu de sens… Attribuer
la cause des épreuves que nous subissons à une volonté divine, à un hypothétique
pouvoir satanique ou à la fatalité, implique une méconnaissance de notre propre
responsabilité… ! Parce que,
consciemment ou inconsciemment, tous et toutes nous sommes intégrés dans la
royauté du Père, dans Sa loi d’harmonie et donc dans le développement de la vie
sur terre, nous sommes tous et toutes responsables de l’évolution de cette
création.
Personne n’est exempt de fautes. Dans les conséquences
de celles-ci nous sommes tous solidaires, nonobstant notre ignorance, notre
perception de justice ou d’injustice… La prise de conscience de cette réalité
et la réflexion qu’elle peut susciter en nous peuvent
être déterminantes dans l’évolution de notre propre vie. Jamais pourtant la
souffrance ne pourrait être acceptée comme une maîtresse, à qui fatalement nous
devons nous soumettre, ni ne pourrait-elle être reconnue comme un moyen qui, à l’image de la souffrance
du Christ, peut nous ouvrir les portes du ciel !
Dans le Christ furent associés amour et souffrance.
Cette association présente pourtant une contradiction évidente. Car l’amour est une expression d’harmonie, la
souffrance par contre la conséquence d’une disharmonie…
59
a dit jésus
scrutez celui qui est vivant tant que vous êtes vivants
afin que vous ne mouriez
et cherchant à le voir vous ne pourriez voir
À plus d’une reprise
Jésus nous engage à ne pas abandonner notre vigilance. Ce qui est acquis peut,
par inadvertance, être perdu… Toujours nous restons des êtres fragiles, marqués
par nos faiblesses. Même si nous sommes devenus conscients de notre
tâche, du cheminement qui doit être le nôtre, cette conscience peut à tout instant
être envahie par l’ivraie toujours présente et nous détourner de la juste voie.
Scruter celui qui est vivant signifie :
diriger notre regard vers la source de la lumière intérieure, celle qui nous permet
de voir. Car la réceptivité à cette lumière détermine la distinction entre
vie et mort.
60
ils virent un samaritain qui portait un agneau et entrait
en judée
il dit à ses disciples
que va-t-il faire de l’agneau
ils lui dirent
le tuer et le manger
il leur dit
tant que l’agneau est vivant il ne le mangera pas
mais bien s’il le tue et qu’il devienne cadavre
ils dirent
autrement il ne pourra pas faire
il leur dit
vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos
pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés
La recommandation du
logion précédant se répète ici de façon plus explicite encore. Malgré que nous ayons
pu accéder à une vision nouvelle, que nous ayons relativisé la valeur de notre
moi dans une reconnaissance mentale de la source absolue de toutes nos facultés
et que nous soyons parvenu à un état de
conscience plus serein, le pouvoir de l’ancien n’est pas prêt à désarmer… La
résistance de l’ancien moi, investi de tant de respectabilité, n’est pas à
sous-estimer ! C’est lui qui peut nous faire régresser à l’état de cadavre
et nous donner à nouveau en pâture au lion…
Au logion 59 la recommandation de Jésus était : scrutez celui qui est vivant tant que vous
êtes vivants. Ici elle est : cherchez
pour vous-même un lieu dans un repos. Quelle concordance y a-t-il entre ces
deux recommandations ? La direction vers laquelle nous devons scruter le vivant est intérieure,
vers le silence du vide à l’intérieur de nous, là où se situe aussi le lieu du repos. Ceci nous rappelle le
logion 53 et sa circoncision en esprit.
En outre s’impose ici une réflexion étonnante. Le mot
hébreu désignant un agneau est talya.
Mais ce mot signifie également serviteur.
Une confusion semble donc inévitable… Jésus est le serviteur, pas
l’agneau ! Car un serviteur sert tant qu’il est vivant, un agneau ne sert que s’il est devenu cadavre…
61
a dit jésus
deux reposeront là sur un lit
l’un mourra l’autre vivra
a dit salomé
qui es-tu homme
étant issu de un tu es monté sur mon lit
et tu as mangé à ma table
jésus lui dit
je suis celui qui est issu de celui qui est égal (*)
il m’a été donné ce qui est à mon père
-
je suis ta disciple
à cause de cela je dis ceci
quand il sera désert il sera rempli de lumière
mais quand il sera partagé il sera rempli de ténèbres
Lc
17. 34-35 - Mt 24. 40-41 - Jn 14. 10 et 16. 15
Ce logion nous présente
une rencontre insolite entre Jésus et une femme, appelée Salomé. Une rencontre entre
deux personnes, comme celle avec la samaritaine dans l’évangile de Jean,
suscite toujours la question : comment cette conversion a-t-elle été
transmise…? En plus ce logion témoigne d’une certaine intimité. Une situation peu
commune donc pour une conversation religieuse, sujet strictement réservé alors à
la gente masculine. Une telle discrimination n’a toutefois pas de raison d’être
dans la gnose de Jésus.
Dans ses paroles nous reconnaissons les thèmes principaux
de son enseignement :
-
le choix entre vie et mort
-
l’unité avec le Père
-
la nécessité de redevenir vide ou désert
La conception religieuse
dont témoigne Jésus est radicale : ou nous devenons vivants, ou nous restons
morts. Il n’y a pas de demi-mesure… Ou nous rejetons le vin qui nous a enivrés
et sommes à nouveau devenus vides, déserts,
et donc réceptifs à la lumière intérieure, ou nous demeurons dans le partage de
la séparation et donc dans les ténèbres…
La ligne 8, indiquée par (*) peut être l’occasion
d’une réflexion approfondie ! Quelle est la nature du lien unissant le
fils de l’homme au Père…? Moi et le Père
sommes un dit Jésus dans Jn 10. 30. Unité signifie-t-elle identité…? La
graine et la bonne terre sont un, l’époux et l’épouse sont un… mais pas
pareilles… Jésus se présente ici comme : issu de celui qui est égal. Le fruit de la graine est graine… La
goutte de pluie, qui est issue de l’océan, ne pourrait considérer l’océan comme
son égal… Quoique… tous deux sont H2O !
Bien que, comme le Bouddha, Jésus était sans doute un
être hors du commun il était aussi, comme en témoignent les évangiles, un être
de chair et de sang. Pour lui non plus il n’était pas toujours facile
d’exprimer sa connaissance dans un langage accessible à tous. Des fois ses
paroles ressemblent davantage aux koans du bouddhisme zen…
62
a dit jésus
je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes
mystères
ce que ta droite fera
que ta gauche ne sache pas ce qu’elle fait
Mt
5. 3-4 Notez également la prétentieuse
manipulation chez Mt 13. 10-13, Mc 4. 10-12 et Lc 8. 9-10
Une parole
mystérieuse en effet, qui laissa des traces dans les évangiles canoniques.
Toute action conçue dans l’harmonie de l’unité est une action juste. Elle est à
la fois servante, libératrice et dépourvue de toute expectation quant aux
fruits qu’elle pourrait nous apporter. Qui donne avec sa droite tout en désirant
recevoir avec sa gauche n’agit pas selon Sa loi…
«Sois concerné
par l’action elle-même, non par ses fruits» nous dit Krishna dans la
Bhagavad Gita. «Tant que nos propres
désirs déterminent le choix de nos actions, nous demeurons dans un cycle qui ne
produit que souffrance» ainsi parle le Bouddha. Au chapitre 4 de l’évangile
de Jean Jésus nous dit : semeur et
moissonneur sont un dans la joie...
Les conséquences de l’action sont inhérentes à
l’action elle-même : ce que nous semons nous le moissonnons… Semeur et
moissonneur sont en effet un. Il n’y
a de comptes a rendre, ni de droite à gauche, ni à un
Juge Suprême ! Cause et effet sont unis dans l’action elle-même. En cela
réside l’essence même de la loi de karma.
La tâche du semeur est de semer… La conséquence de son
geste n’est toutefois plus de son ressort. La tâche du serviteur est de servir.
Ni ce qu’il donne, ni les conséquences de son service ne lui appartiennent.
Même la bonté, que nous pouvons exprimer et que fièrement nous accordons à
nous-mêmes, ne nous appartient pas ! Nous ne pouvons qu’être
reconnaissants de recevoir la faculté d’exprimer une bonté… Celui ou celle, qui
s’octroie quelque mérite que ce soit, s’attache, se rend dépendant. Dépendance
est manque de liberté… Dans Sa loi il n’y a point de place pour une dépendance, seulement pour une harmonie librement consentie !
63
a dit jésus
il était un homme riche qui possédait une grande fortune
il dit j’utiliserai ma fortune pour semer récolter
planter
afin que je remplisse mes greniers de fruits
en sorte que je ne sois privé de rien
et cette nuit là il mourut
celui qui a des oreilles qu’il entende
Lc 12. 16-20
Si besoin est,
veuillez consulter le logion 42 ou 54
64
a dit jésus
un homme avait des invités
et lorsqu’il eut préparé le repas il envoya son
serviteur
afin qu’il convie les invités
il alla au premier et lui dit mon maître te convie
il dit j’ai de l’argent pour des marchands
ils viennent ce soir et je leur donnerai des ordres
je m’excuse pour le repas
il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie
il dit j’ai acheté une maison et il me faut un jour
je ne serai pas disponible
il vint chez un autre et lui dit mon maître te convie
il lui dit mon ami va se marier et je ferai le repas
je ne pourrai pas venir excuse moi pour le repas
il alla vers un autre et lui dit mon maître te convie
il lui dit j’ai acheté une ferme et irai recevoir le revenu
je ne pourrai pas venir je m’excuse
le serviteur vint et dit à son maître
ceux que tu as conviés au repas se sont excusés
le maître dit à son serviteur
va au bord des chemins
ceux que tu rencontreras amène les pour prendre le repas
les acheteurs et les marchands ne rentreront pas
dans les lieux de mon père
Mt 22. 1-10 - Lc 14. 15-24
Que représente le repas auquel ces personnes sont
invitées, mais qu’elles n’apprécient pas à sa juste valeur ? Est-ce une
récompense céleste qui nous attend au terme de nos épreuves terrestres ? La dernière ligne du logion précise en effet
qu’il s’agit bien du Père qui invite. Et qui sont les conviés, acheteurs et marchands, qui se sont excusés ?
Ne s’agit-il pas de nous, qui aimons tant notre profit…? Et ceux qui, finalement,
sont conviés à la fête parce qu’ils ont
déjà engagé leur cheminement…? Ce festin pourrait-il
faire partie de la réalité de cette vie terrestre…?
La représentation biblique du
paradis terrestre est peut être considérée comme un conte idyllique plus symbolique
que réel… Que cette vie puisse être vécue comme un festin nous semble tout
aussi peu réaliste ! Notre expérience quotidienne de la vie s’oppose foncièrement
à une telle vision. Pourtant ce n’est pas la première fois que cet évangile
nous confronte à une réalité peu crédible. Dans l’ivresse qui est la nôtre, la
pauvreté des ténèbres dans lesquelles toujours nous demeurons, dans un savoir
prétentieux concernant Dieu et ses commandements, notre faculté de discernement
est visiblement ébranlée. L’orgueil, qui nous pousse à nous considérer comme les
détenteurs d’une connaissance véridique, voir infaillible, ne nous permet pas
d’imaginer une réalité différente, qui serait la conséquence d’une vie vécue
selon Sa loi d’harmonie… À l’invitation
de cette loi, à laquelle répondent spontanément toutes les plantes, tous les
animaux, toutes les cellules de notre propre corps aussi, à cette invitation
notre moi reste sourd…
Ce
que vous guettez cela est venu, mais vous ne le reconnaissez pas était dit au
logion 51. Comme le nirvana pour le
Bouddha, la participation à la royauté du
Père fait, selon Jésus, partie de la réalité de cette vie. Chez Luc (17. 21)
aussi nous lisons : car le royaume
de Dieu est au-dedans de vous… Une vie vécue dans une unité spirituelle avec
l’Être absolu, qui est à la fois source et loi, symbolisé par Jésus dans
l’image d’un père, serait-elle donc le
repas auquel tous et toutes nous sommes conviés ici et maintenant.
Si la réalité d’un festin,
comme celle du paradis terrestre, eût à l’origine fait
partie du scénario de la création, quelle pourrait bien être la cause de la
tournure désastreuse qu’ont pris les évènements ? Ce scénario pourrait-il
encore être corrigé ? La réponse à cette question nous confronte à la responsabilité
de chaque être humain sur cette terre. Car à lui seul est déléguée une liberté
d’action. Le prix de cette liberté s’appelle toutefois responsabilité, tant individuelle que collective. Au logion 58 nous
avons tenté d’évaluer la loi de karma :
dans l’action même réside sa conséquence. Toute action juste s’intègre dans la
loi d’harmonie, toute action fautive perturbe l’harmonie. Une action, émanant
d’une conscience qui méconnaît les valeurs véritables, aura toujours des
conséquences néfastes !
Depuis que l’homme, l’Adam, a
commis sa faute d’orgueil, qu’il a méconnu l’autorité du Père, il a renié Sa
loi d’harmonie. Toujours nous sommes l’Adam, car toujours ce sont nos désirs
égocentriques qui déterminent le choix de nos actions. Ce qui est sacro-saint
dans notre vie est moi, mon et ma… Voici ma
famille, ma maison, mon travail, mon droit, mon peuple, ma culture, ma foi… Il y a urgence à dé-mon-ter
un certain orgueil, à dé-mâ-ter un
bateau ivre… Non pas que nous ayons à répudier toutes nos valeurs, mais une
bonne dose de relativisation pourrait bien convenir…
Un arbre est constitué de
milliards de cellules, qui toutes sont à l’écoute de Sa loi. Imaginez un
instant que ces cellules se comporteraient comme des êtres humains… Il n’y
aurait plus d’arbre mais un amas de poussière, car toute cohérence harmonieuse
aurait disparu ! Ce qui détermine notre comportement n’est pas une responsabilité
collective, mais un intérêt personnel. Cet état d’esprit est, depuis la chute
d’Adam, à l’origine d’une spirale de négativité dont les conséquences sont devenues
maintenant incommensurables. Car inexorablement la loi fustige toute
perturbation. Comme Jésus au logion 28, nous ne pouvons que faire un constat désolant
et reconnaître notre propre responsabilité.
Ce
qui sur cette petite planète tous et toutes nous unit est tellement plus
important que ce qui nous sépare. Porter notre attention vers ces valeurs, qui
nous unissent dans une même source de vie et sa loi, nécessite toutefois un
abandon de préoccupations égocentriques, qui nous rendent sourds à l’invitation
la plus essentielle. Celle ou celui qui a pris conscience de cette réalité et
s’est engagé dans la voie d’un juste cheminement, est convié à la fête chez
le Père.
Quelle que soit l’image de cette
réalité terrestre, qui puisse être la nôtre, jamais elle ne pourrait constituer
une excuse pour méconnaître notre responsabilité ici et maintenant. Car tous
ensemble nous déterminons aujourd’hui une qualité de vie pour tous ceux qui nous
succèdent sur cette planète.
65
il a
dit
un
homme fortuné avait un vignoble
il le
donna à des cultivateurs pour qu’ils le travaillent
afin d’en
recevoir le fruit de leurs mains
il
envoya son serviteur pour que les cultivateurs lui donnent
le
fruit du vignoble
ils
s’emparèrent du serviteur et le frappèrent
un peu
plus ils l’eussent tué
le
serviteur alla et le dit à son maître
son
maître se dit peut-être ne les a-t-il pas reconnus (*)
il
envoya un autre serviteur
les
cultivateurs le frappèrent lui aussi
alors le
maître envoya son fils se disant
peut-être
respecteront-ils mon fils
puisque les
cultivateurs le reconnaissaient comme l’héritier du vignoble
ils le
saisirent et le tuèrent
celui qui
a des oreilles qu’il entende
Mt 21. 33-41
- Mc 12. 1-9 - Lc 20. 9-16
(*) Cette ligne
fut traduite littéralement. Une erreur de transcription est probable. Plus
logique serait en effet : peut-être
ne l’ont-ils pas reconnu.
Cette vie biologique nous la
recevons non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous
appartient, un prêt doit être rendu ! Si nous voulons jouir pleinement du
prêt qui nous est confié, il nous incombe de respecter des règles élémentaires.
Avant toute chose nous devons être et rester conscients que toutes les facultés,
qui nous sont déléguées et que nous considérons comme nôtres, ne nous
appartiennent pas. De ce prêt les fruits non plus ne nous reviennent pas… En
réclamer la possession est péché d’orgueil : accorder à soi ce qui ne lui
appartient pas… Ceci concerne non seulement les fruits que nous récoltons mais
également les droits, le savoir, le pouvoir et même la bonté dont nous nous
sommes parés.
Quand les conditions de vie
nous sont favorables et nous permettent une certaine aisance matérielle, nous
avons le privilège de découvrir et de jouir de bien des choses agréables, comme
d’un bon vin… Ceci n’a rien de
réprimandable, à la condition toutefois de rester conscient de la source
donatrice et de sa loi d’harmonie. Car une jouissance ne peut se faire ni au
détriment d’autrui, ni au détriment de la nature. Le but du prêt, qui nous est
confié, est qu’il soit utilisé à bon escient. En tant que bons serviteurs il
nous incombe de cultiver le vignoble et d’en récolter les fruits.
La tâche du serviteur est de
servir et donc de remettre au seigneur du vignoble les fruits qu’il a récoltés.
Ceci est le sens véritable de l’offrande : l’homme élève le fruit de son
service vers le Père donateur. Par cette reconnaissance il s’élève lui-même à
sa véritable nature : celle de fils
ou fille du père le vivant. Alors seulement il jouira pleinement du vin
qu’il aura produit dans l’unité avec
le seigneur du vignoble. Car point de festin sans vin !
Entendue dans une perspective
chrétienne cette parole est apparemment prophétique… Qui d’autre que le Christ
crucifié pourrait-il bien être symbolisé par le fils unique assassiné…?! Cette
image ne peut pourtant nous détourner de l’essence même du message de Jésus,
qui est que tous et toutes nous sommes enfants du Père. Le sens de l’unique héritier appartient à l’image, qui tente de
nous démontrer que l’homme est prêt à tout pour s’accorder à lui-même richesse
et pouvoir, qui ne lui reviennent pas ! L’image du propriétaire du vignoble symbolise une réalité absolue. Ce qui dans l’image a un sens, ne l’a
pas forcément dans la réalité symbolisée ! Dans l’absolu il ne pourrait
être question d’héritage …
66
a dit jésus
renseignez-moi sur
la pierre
celle
qu’ont dédaignée les bâtisseurs
c’est elle
la pierre d’angle
Mt 21. 42-43
- Mc 12. 10-11 - Lc 20. 17-18
La pierre d’angle était
jadis considérée par les bâtisseurs comme une pièce maîtresse qui déterminait
la solidité d’un édifice. Symboliquement cette pierre réfère donc à une valeur essentielle dans la gnose
de Jésus. La condition première pour accéder à une juste vision religieuse est
une recherche personnelle. Celle-ci suppose la volonté de se remettre en
question, de relativiser des valeurs reçues, afin de s’engager dans une voie spirituelle
libératrice. Cette pierre d’angle fut toutefois méconnue par les autorités
religieuses, car elles ont caché les clefs de la gnose. (voir
le logion 39) À sa place elles ont prôné leurs propres vérités quant à Dieu et
ses commandements. Un savoir prétentieux, car inaccessible à l’homme, remplaça
l’expérience de la gnose. Autorité devint pouvoir… En plus, l’engagement dans
une voie de recherche personnelle est un cheminement bien plus exigeant que l’acceptation
de prescriptions religieuses !
Comme la musique naît du
silence et l’eau de la source jaillit du vide, chaque connaissance émane de la conscience
individuelle. L’état de pureté de la
conscience détermine la qualité de toute connaissance. Pour nous, êtres humains,
cette pureté ne se retrouve que chez
l’enfant de sept jours, cet enfant que prétentieusement certains croient
devoir purifier par un baptême… La conscience représente donc l’ultime pierre
d’angle dont dépend la valeur de toute évolution personnelle. Peu nombreux sont
ceux ou celles qui l’ont reconnue. Dans cette reconnaissance pourtant Krishna,
Bouddha et Jésus sont unis.
Les traditions religieuses
orientales ont toujours une attention particulière pour un cheminement
personnel, dans lequel un rôle prépondérant est réservé à la méditation. En
occident, par contre, nous sommes devenus les héritiers d’un savoir
judéo-chrétien. Six cents ans après Jésus est venu Mohammed. Tant le judaïsme
que le christianisme et l‘islam se fondent sur la conviction que certaines
personnes ont reçu une révélation émanant directement du divin. L’orgueil de se
considérer comme élu par Dieu engendra celui d’avoir accès à une connaissance
de ce qui ne peut être connu par l’homme. Voilà ce qui constitue la pierre
d’angle des croyances, qui se singularisent par leurs vérités dogmatiques.
67
a dit jésus
celui qui
connaît le tout
s’il est
privé de lui-même
il est
privé du domaine entier
Une juste
connaissance de soi serait donc la condition essentielle à tout savoir dans
quelque domaine que ce soit. Cette
connaissance est celle du connaisseur, de la nature profonde du «soi», qui a
perçu et transcendé les illusions engendrées par l’importance accordée au «moi».
Au milieu des richesses
naturelles, le domaine dans lequel il peut réaliser la finalité de son être,
l’homme s’est érigé comme un dominateur. Sur tout il peut régner. Dans cette
ivresse il a négligé la source de ses possibilités et sa loi inspiratrice qui exprime
l’harmonie. Dans les ténèbres de son ignorance il s’est égaré. Un prétendu savoir
est devenu la pierre d’angle de son pouvoir illusoire… Parvenir à une juste connaissance de soi sous-entend une prise de
conscience qu’à l’intérieur de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l’Être
absolu. Cette prise de conscience engendre la reconnaissance de notre
responsabilité dans notre participation à Son autorité.
De la reconnaissance d’un
lien qui nous unit à l’Être découle également la reconnaissance d’un «soi»
ayant un point d’attache avec l’absolu. Ce «soi» est le «moi» qui s’est libéré
de ses spécificités psychiques et somatiques. Par ce «soi» chaque être est
relié de manière égale à sa source absolue. À travers le «soi» individuel l’Esprit
donne forme et contenu à des structures physiologiques par lesquelles s’expriment
à la fois le corps, le psychisme et l’ego.
Chaque
arbre se distingue de chaque autre, mais est de manière égale relié à la
terre : par ses racines. À travers ses racines il reçoit le suc vital de
la terre. À la superficie de ses radicelles
les plus fines, là où s’opère la transformation de la nappe phréatique en un
suc individuel, lui permettant une expression individuelle et unique, là se
situe le mystère du «soi» individuel…
Afin de réaliser sa finalité
et de servir en produisant de nombreux fruits, chaque graine doit cesser d’être
graine, doit obligatoirement passer par un processus de «démantèlement». Ainsi
chaque être, qui désire réaliser sa finalité, doit nécessairement se libérer
mentalement de toute attache au «moi» personnel. Cette libération passe, selon
l’enseignement de Jésus, par l’expérience du repos dans le vide au plus profond
de soi. Ce détachement mental - la
circoncision en esprit - nous révèle les richesses que chaque «soi» individuel
peut recevoir et exprimer en une créativité personnelle.
Dans cette connaissance de
soi, dans la prise de conscience qu’au plus profond de nous-mêmes tous et
toutes nous sommes unis à l’Être absolu, notre terroir universel car spirituel,
le vide dont le tout est pénétré, réside la dignité et la responsabilité de chaque
vie individuelle. Dans cet état de conscience ne peut plus exister la tentation
d’accorder au «moi» les fruits que nous produisons…
La nécessité de relativiser
notre moi personnel, d’en intégrer l’importance dans le contexte d’une harmonie
universelle, n’engendre pourtant nullement la négation de l’ego individuel ! Toujours,
à l’intérieur de l’homme, son ego restera le principe centralisant de la
conscience individuelle. Pour lui son ego représente donc une grande richesse.
Mais dans la loi d’harmonie chaque individualité sert l’unité. Dans cette
serviabilité il ne peut exister de dépendance.
Aucune entité n’est plus importante qu’une autre. Aucun rapport de force ne
pourrait s’y manifester… De cette loi l’homme s’est toutefois séparé. Il a
méconnu la tâche servante de son ego pour en faire un ego dominateur. Dans cet
orgueil il s’est enivré. Ce qui est toujours une grande richesse, son ego, est
devenu son plus grand ennemi…
68
a dit jésus
vous êtes
des heureux
lorsqu’on vous
récuse et qu’on vous persécute
et
qu’il ne sera trouvé de traces en vous là où vous étiez persécutés
Mt 5. 11 -
Lc 6. 22
La traduction de
la dernière ligne pose quelque problème. La transcription mot à mot en est :
et ne sera pas découvert de lieu dans
l’endroit où vous aurez été persécutés en vous.
Lorsque le «moi» s’est
libéré, s’est détaché de l’importance accordée à ses qualités somatiques et
psychiques et a pris conscience du «soi» véritable, il est devenu invulnérable
face à l’agression des autres. Douleur et souffrance font partie du monde
inférieur et ne peuvent sévir que tant que persiste une dépendance par rapport
aux lois inférieures. C’est la raison pour laquelle des rishis orientaux nous disent que chaque être porte en soi la cause de sa propre
souffrance… Une libération totale engendrerait donc une indépendance par
rapport à la loi de karma et, par
conséquent, du mal causé par autrui. Dans cet état une gifle sur la joue droite
ou sur celle de gauche ne nous causerait plus aucune peine…
Cette dernière réflexion,
présente également dans les évangiles canoniques, ressemble davantage à un joli
conte de fée qu’à la réalité du vécu au quotidien… L’expérience du cheminement nous
apprend pourtant que notre vulnérabilité, bien qu’elle soit toujours présente,
peut ostensiblement décroître. Plus nous devenons réceptifs à la lumière
intérieure, moins nous nous laissons perturber par des ombrages… Cette
expérience peut nourrir le rêve d’un futur bien plus bel encore…
L’enseignement de Jésus est l’expression
de son expérience personnelle, qui constitue la base de sa gnose. Ici il nous
apprend que lorsque nous demeurons dans l’harmonie de l’unité, nous ne pouvons
plus être touchés par l’agressivité de qui que ce soit. Ceci concerne donc au
premier chef sa propre personne. Comment expliquer dès lors que Jésus lui-même aurait
connu la souffrance…? Qu’ont observé des hommes et quelle était la réalité à
l’intérieur de lui-même…? En quoi, par ailleurs, pourrait consister la valeur d’une
glorification de la souffrance qui, en fait, est la conséquence d’un état de
disharmonie et non d’unité…? Est-ce bien raisonnable d’accorder à la souffrance
d’un homme un effet rédempteur pour toute une humanité, passée et à venir…? Cette
représentation des faits ne signifie-t-elle pas pour nous tous
une solution de facilité…? La glorification de la croix, dans le sillage de la
théologie paulinienne, n’eut-elle pas en plus pour conséquence de méconnaître la
valeur libératrice de l’enseignement de Jésus…?
69
a dit jésus
heureux sont
ceux qui ont été persécutés dans leur cœur
ils ont
connu le père en vérité
heureux sont
ceux qui sont affamés
car sera
rassasié le ventre de qui veut
Mt 5. 6 - Lc
6. 21
Cette parole
s’associe à la parole précédente, au logion 58 aussi. Toute expérience de
souffrance ou de peine est un moyen par lequel nous pouvons évaluer notre
vulnérabilité et nos limitations. Car jamais nous ne serons à même de découvrir
le sens de ce qui peut nous survenir. Puisque notre intelligence ne peut avoir
accès au domaine de l’absolu, les conséquences de la loi de karma sont un défi constant pour notre perception
de justice. Dans ces restrictions demeure notre vulnérabilité…
Toute épreuve peut engendrer
une sagesse. Plus nous sommes attachés aux valeurs inférieures - et nos proches
aussi font partie du monde inférieur - plus nous sommes confrontés à notre
fragilité intérieure. Cette expérience est hélas nécessaire pour évaluer
quelles valeurs nous rendent forts et quelles sont celles qui nous fragilisent,
afin de déterminer pour nous-mêmes une juste échelle de valeurs existentielles.
Parce qu’existe la lumière, existent les ombres… Celui ou celle qui a soif de
lumière, qui est affamé d’harmonie,
peut en découvrir la source à l’intérieur de soi-même et évaluer la force
qu’elle peut lui donner.
Au chapitre 4 de l’évangile
de Jean l’image de l’eau est reprise par celle du pain. Le sens de l’image
reste toutefois inchangé. Quiconque découvre la source véritable en soi-même ne
sera non seulement plus jamais assoiffé ou affamé, mais sera source lui-même. Ceux qui dans le désert ont mangé la manne
du ciel sont morts… Mais celui qui mange le pain que donne mon Père vivra…
(Jn 6. 30 et suite) La condition toutefois pour apprécier ce pain est d’être affamé…
70
a dit jésus
quand vous
aurez engendré cela en vous
ce qui
est vôtre vous sauvera
si vous
n’avez pas cela en vous
ce qui
n’est pas vôtre vous tuera
La vie est un
processus évolutif, caractérisé par une croissance spontanée et dirigé par une
loi absolue. La tâche du semeur est de semer… Ce qu’engendre l’unité de la graine et de la bonne terre n’est plus de sa
compétence. La vie se manifeste spontanément !
Il y va de même pour le nouveau, qui peut s’épanouir dans notre conscience.
Mais pour engendrer cela en nous il
est nécessaire de labourer le terroir de notre conscience, afin qu’il devienne
de la bonne terre. En cela consiste le nécessaire processus de purification
intérieure. Alors seulement la vie pourra se manifester spontanément et engendrer cela en nous, par une
intégration du supérieur dans l’inférieur.
Ce qui est le fruit du
supérieur a une valeur absolue. Il ne s’agit plus d’un prêt mais d’un
présent… ! Ceux qui ont récolté ce fruit ont découvert la vie. Celle ou
celui qui n’a pas cela en soi est mortellement malade…
71
a dit jésus
je
renverserai cette maison
et
personne ne pourra la reconstruire
Une fois de plus
se pose la question du contexte dans lequel cette parole fut dite. Que signifie
cette maison ? En plus, jamais
la tâche du fils de l’homme ne pourrait s’exprimer par une destruction, un
combat «contre», un renversement… Une
interprétation plausible ne peut, à notre humble avis, se dévoiler que par une
référence au logion 66 et sa pierre d’angle. Lorsque la pierre d’angle est
méconnue par les bâtisseurs, l’édifice ne peut être solide et représente donc
un danger. En le renversant cela peut
être démontré… Combien de croyances ne se sont-elles pas fondées sur des
pierres d’angle plus que douteuses…?
Il faut toutefois admettre
que chaque maison peut être reconstruite… S’agirait-il dès lors d’une maison
symbolique ? Certains ont fait de Jésus le dernier descendant de la Maison
de David et donc l’ultime Messie possible… Les lignées familiales que mentionnent
Matthieu et Luc dans leur évangile sont pourtant divergentes… La communauté
pharisienne, dont Paul fit longtemps partie, ne reconnaissait pas cette
descendance. Raison pour laquelle Paul chercha et trouva une motivation
différente pour le statut messianique du « Christ » Jésus.
L’enseignement religieux que
Jésus présente dans cet évangile ne peut être conçu dans la tradition biblique.
Il ne s’y profile ni comme un Messie, ni comme un « Fils de Dieu »
biblique. Sa conception transcende celle de la Bible hébraïque. Les prophètes
de la Bible sont morts… Ceux qui l’ont précédé seraient-ils des voleurs et des
brigands… ? (Jn 10, 8) Aurait-il,
par cette parole, voulu mettre une fin définitive à une construction humaine
bien plus imaginaire que portée par une véritable expérience
spirituelle… ?
72
un
homme dit à jésus
parle à
mes frères
afin
qu’ils partagent les biens de mon père avec moi
il lui
dit
homme qui
a fait de moi un partageur
il se
tourna vers ses disciples et leur dit
suis-je un
partageur
Lc 12. 13-15
La tâche de Jésus
est élevée au dessus des lois conçues par l’homme, afin de maintenir un ordre
équitable dans ce bas monde. Une loi peut être bonne ou mauvaise. Cela ne le
concerne pas. Lorsqu’une femme fut sur le point d’être lapidée, il ne s’est
opposé ni à un jugement, ni à une loi. «Que
celui qui est sans fautes jette la première pierre…» Il confronte l’homme à
soi-même, à sa responsabilité.
D’autre part Jésus ne pourrait
pas non plus être considéré comme un médiateur entre Dieu et les hommes. Le but de sa parole est de témoigner d’une
lumière intérieure. La lumière n’intercède, ni ne départage, elle illumine… Quiconque se rend réceptif à sa parole et
en recherche le sens véritable, peut bénéficier de l’illumination de son
enseignement et reconnaître son «soi» véritable. Cette voie de rédemption chaque
être doit l’assumer personnellement, sans médiateur. Voilà le défi que nous
propose Jésus. Au besoin retournez au logion 38.
73
a dit jésus
la
moisson est abondante mais les ouvriers sont rares
priez donc
le maître qu’il envoie des ouvriers à la moisson
Mt 9. 37-38
- Lc 10. 2
En sa plénitude la
vie est à notre disposition, car la
moisson est abondante. Les rares
ouvriers, qui ont atteint le lieu de la moisson, nous rappellent ceux qui, au
logion 64, ont eu accès au repas parce
qu’ils avaient déjà entamé leur cheminement… Parcourir le chemin suppose un engagement conscient, une volonté de
se remettre en question, une prise de conscience de la nécessité d’une
purification intérieure, afin de devenir réceptif à l’invitation du Père. Là où
est le commencement, où demeure l’enfant de sept jours, où se réalise l’unité
de la semence et de la bonne terre, là aussi est le lieu de la moisson. Celle
ou celui, qui connaît l’endroit de l’unité, en connaît aussi la voie et
participera à la moisson. Je suis la
voie, la vérité et la vie… (Jn 14. 6) Comme ce fut le cas pour le repas,
l’invitation appartient au Père. La réponse incombe toutefois à notre
responsabilité…
L’image d’une moisson abondante est elle aussi peu
conciliable avec notre vécu réel de cette vie… L’attente d’une moisson dans un au-delà
serait-elle plus réaliste…?
74
il a
dit
maître
nombreux sont ceux autour du puit
mais
personne dans le puit
75
a dit jésus
nombreux sont
ceux qui se tiennent près de la porte
mais ce
sont les monachos
qui
entreront dans l’endroit du mariage
Au logion 74 Jésus
utilise l’image d’un point d’eau, d’un puit,
qui dans des régions arides représente une source de vie. Au logion 75 il nous
propose l’endroit du mariage, le lieu
où est fêtée l’union de l’homme et de la femme, de l’unité qui est source de vie
nouvelle. Le symbolisme que peut représenter une source fut évoqué
antérieurement (voir le logion 29). L’image du mariage rappelle celle de
l’unité de la semence et de la bonne terre. Tant pour le puit que pour le
mariage, l’invitation est d’entrer à
l’intérieur.
Au départ de toute vie
biologique humaine se trouve l’union d’un spermatozoïde et d’un ovule : l’unité
du masculin et du féminin. La transposition de l’image biologique vers une
réalité spirituelle est une démarche qui, dans les évangiles canoniques, est restée
muette… Culturellement il était alors en effet plus que délicat d’accorder à la
femme une valeur égale à celle de l’homme (voir le logion 114 !). Dans l’élévation
de Jésus en tant que fils de Dieu, le psychisme paulinien ne pouvait concevoir l’image
d’un Christ de chair et de sang, qui en plus serait «souillé» par quelqu’acte
sexuel… Dans les évangiles Jésus figure
donc comme un époux sans épouse…! En s’accordant à elle-même le statut d’épouse
du Christ, l’Église illustra son incompétence à assumer une ingérence dans
l’inconcevable.
Se tenir autour du puit ou près de la
porte du mariage n’est pas une démarche appropriée. Que peut faire la
différence entre une présence à l’extérieur et celle à l’intérieur ? Au
logion 75 la réponse est limpide : le monachos.
Ceux ou celles qui flânent autour du puit,
qui poussés par quelque curiosité, se tiennent près de la porte de l’endroit du
mariage, préfèrent pourtant la terre ferme qui porte leurs
pas ou une douce insouciance à l’abri des murs sécurisants de leur foi… Une
simple curiosité ne suffit pas pour s’engager vraiment dans une voie de
recherche spirituelle !
Le monachos s’est libéré dans son esprit, a relativisé la valeur du «moi»
toujours tributaire de normes relatives et précaires et a reconnu sa véritable tâche
dans le lien qui l’unit à l’Être absolu. Cette démarche lui a révélé sa
finalité de serviteur dans l’autorité
du Père. Par une prise de conscience d’un lien intérieur et donc vertical - à l’image du puit - il s’est débarrassé d’attaches
horizontales. Détaché, libéré, le monachos
est devenu un dans la source et
participe à la fête du mariage.
Le monachos n’est pourtant reconnaissable à aucun signe extérieur.
C’est son état de conscience qui détermine sa qualité. La tâche du monachos est ni de fuir la disharmonie,
ni de la combattre, mais de faire rayonner la lumière intérieure. Toute démarche
spirituelle suppose un cheminement intérieur.
Ce cheminement est essentiel pour parvenir à un équilibre mental naturel et
ainsi à une juste évolution personnelle. Cette voie fut pourtant méconnue par
les autorités religieuses. Le parcours religieux fut délimité par des
commandements et des interdits, assortis de la menace d’une éternelle torture
infernale... C’est la voie que choisit l’Église pour nous faire connaître l’enseignement
de Jésus… à moins que ce ne soit la doctrine de Paul…
La déferlante pseudo
spirituelle appelée « new age », qui a envahi le monde occidental
durant la seconde moitié du vingtième siècle, a eu le mérite de nous révéler
une aspiration nouvelle à un vécu spirituel inspiré par l’exemple oriental. Bien que ce
phénomène témoigna trop souvent d’un mimétisme superficiel, il refléta néanmoins
un réel besoin d’une spiritualité nouvelle, auquel une Église arthrosée n’a pu
répondre. Cet évangile n’a pourtant pas sa place dans une vitrine «new age» !
Il s’avère que la metanoia, à
laquelle Jésus invitait ses disciples voici deux mille ans, était alors trop
radicale pour être entendue. Son invitation est aujourd’hui plus que jamais
actuelle. Reste à voir en quelle mesure vingt siècles d’histoire aient pu inspirer
la conscience humaine… L’homme est-il prêt aujourd’hui à une véritable et
nécessaire introspection ? Son éveil serait-il tel qu’il puisse vivre sa
liberté, sa responsabilité, son intelligence et son amour dans une communion spirituelle
avec la source de toutes ses facultés… ?
76
a dit jésus
le
royaume du père est comparable à un marchand
qui
possédait un ballot et découvrit une perle
le
marchand était un homme sage
il
vendit le ballot et acheta pour lui cette perle
vous
aussi cherchez le trésor qui ne périt pas
qui
demeure dans l’endroit où la mite ne peut le manger
ni le
ver ne peut le détruire
Mt 13. 45-46
et 6. 19-20 - Lc 12. 33
Le choix que fait
le marchand est comparable à celui du pêcheur avisé au logion 8. Ici le
marchand opte pour la valeur inaltérable d’une perle plutôt que pour des biens
périssables. Une fois de plus est mis en exergue l’importance
de l’intelligence, de la faculté de discernement qui nous est confiée. C’est un
aspect important qui distingue cet évangile des évangiles canoniques, où
l’amour du prochain et le don de soi sont bien davantage à l’honneur. L’intelligence
au service d’une réflexion religieuse libre et personnelle - comme, entre
autres, Teilhard de Chardin nous en donna l’exemple - ne fut hélas jamais appréciée
par les autorités ecclésiastiques…
Comme nous est déléguée la faculté
d’aimer, au même titre nous est déléguée la faculté de réfléchir… Dans
l’autorité du Père notre tâche consiste à faire un usage optimal de toutes les
facultés mises à notre disposition. En outre, toute expression de bonté n’a de
valeur que si l’action se fonde sur une connaissance appropriée !
77
a dit jésus
je suis
la lumière qui est sur eux tous
je suis
le tout
le tout
est venu de moi (*)
et le
tout est venu à moi
fendez le
bois là je suis
soulevez la
pierre là vous me trouverez
Jn 8. 12
(*) Nous
soupçonnons ici une inversion des lignes 4 et 5. L’expérience de la lumière
intérieure, du vide dont le tout est
pénétré, est en effet antérieure à l’expression qui peut en être faite.
L’expérience d’un état de
conscience d’unité, dont témoignent mystiques et yogi, ne peut s’exprimer par
des paroles… La parole appartient au monde relatif et s’exprime donc en termes
dualistes. La lumière et sa source sont un…
Celui ou celle qui en soi-même reconnaît cette lumière est un avec la lumière et donc uni
à sa source, qui est aussi le
vide… Le vide est «cela» qui pénètre le
tout, qui permet l’expression de chaque vibration, de chaque particule
élémentaire, de chaque atome. Dans l’inférieur «cela» s’exprime en énergie et
matière, en images et couleurs. Au plus profond de l’être du monachos «cela» se manifeste comme une
lumière embrasante : je suis être,
parce que le vide me pénètre de sa lumière et m’élève dans sa source… Ceci
n’est pas l’expression d’une exaltation de soi mais la reconnaissance d’une
intégration dans l’Être absolu.
Ceux qui voient dans
l’inférieur distinguent des couleurs… Celle ou celui qui connaît la lumière,
connaît toutes les couleurs ! Qui reconnaît la source dans le vide, voit le tout en soi et soi-même dans le tout. La suspicion de panthéisme,
dont ce logion fait l’objet, appartient à ceux qui voient avec deux yeux et ne
distinguent que des couleurs. Pour la lumière dans les couleurs leurs yeux sont
encore trop faibles, leur conscience trop aveugle…
78
a dit jésus
pourquoi
êtes-vous sortis vers la campagne
pour voir
un roseau agité par le vent
et pour
voir un homme paré de vêtements délicats
là sont
vos rois et vos supérieurs
ceux-ci
portent des vêtements délicats
et ils
ne pourront pas connaître la vérité
Mt 11. 7-10
- Lc 7. 24-27
D’où vient le
roseau et d’où le vent qui l’agite ? Ils témoignent d’une vie pure,
spontanée et naturelle. La connaissance de la nature et de ses lois est une
opportunité pour relativiser tout prétentieux pouvoir humain. Chaque expression
naturelle répond en effet à une loi absolue d’harmonie. Dans la reconnaissance d’un lien permanent, unissant toute expression
relative à sa source absolue, réside le principe fondamental de la conscience
religieuse universelle.
Notre attention se porte
hélas bien plus aisément vers un spectacle artificiel présenté par de hauts dignitaires
parés de vêtements délicats. Ce n’est
pourtant pas auprès de ces gens là, détenteurs de savoir et de pouvoir, que
nous découvrirons la sagesse véritable… L’enseignement que nous propose la
nature est bien plus précieux qu’un cortège de professeurs ou de cardinaux…
79
une
femme dans la foule lui dit
heureux le
ventre qui t’a porté et les seins qui t’ont nourri
il lui
dit
heureux sont
ceux qui ont entendu la parole du père
et qui
l’ont gardée en vérité
car il y
aura des jours où vous direz
heureux le
ventre qui n’a pas conçu
et les
seins qui n’ont pas allaité
Lc 11. 27-28
et 23. 29
Ainsi que Paul en rendit
un témoignage explicite, l’espoir d’un avènement divin libérateur était
solidement ancré dans l’esprit des juifs. L’histoire du peuple élu par YHWH est
marquée par de nombreuses dominations étrangères. Un jour viendrait pourtant où
l’autorité divine serait rétablie. Mais avant que cela
puisse se faire la venue d’un Messie était nécessaire. Ceux, qui jadis furent
reconnus comme tel, n’ont pu mener leur tâche à bien. Peut-être cette femme a-t-elle
reconnu en Jésus un prophète illuminé ou même le Messie tant attendu… Hélas, il
ne peut que la désabuser. Ils ne se trouvent pas sur la même longueur d’onde…
L’avènement libérateur
qu’espèrent les juifs n’est qu’un rêve. Comme n’est qu’illusion l’alliance
qu’ils croient avoir avec leur Dieu. Il n’est pas évident de remettre en
question des convictions aussi profondément enracinées dans les esprits et qui détiennent
en plus une réponse à des angoisses existentielles. Ce constat est valable tant
pour l’homme moderne, que pour les contemporains de Jésus. La réalité
représentée par l’image d’un royaume est bien réelle, mais elle ne correspond
pas à l’attente juive. L’avènement du royaume n’est pas le happening, tel qu’il
fut conçu dans la Bible hébraïque et reconnu par Paul, mais une réalité intérieure, qui ne peut se
révéler qu’au terme d’un cheminement intérieur. Cette réalité nouvelle ne peut
se dévoiler que par une réceptivité à la
parole du père. Une telle écoute n’est hélas pas présente. Jésus ne peut
que constater la confusion et tenter de préserver ses auditeurs d’une attente
illusoire et d’alléluias présomptueux…
Car toujours la loi de karma accomplira sa tâche et fustigera
les erreurs humaines, faisant des victimes parmi des coupables et des innocents.
Ceci peut paraître contraire à tout sentiment de justice, contraire aussi à
l’image d’une l’infinie bonté divine… Pour des images l’homme seul est
responsable. La loi est ce qu’elle est : imperturbable et impitoyable…
80
voir le logion 56
81
a dit jésus
celui qui
s’est fait important qu’il se fasse roi
et
celui qui exerce un pouvoir qu’il renonce
110
a dit jésus
celui qui
a trouvé le monde et s’est fait important
qu’il
renonce au monde
Autorité et pouvoir
sont deux notions distinctes, qui dans notre société et probablement depuis que
l’homme est apparu sur terre, sont trop aisément confondues. Une autorité est le
fruit naturel d’une connaissance. C’est elle qui dans la représentation
biblique fut symbolisée par le fruit de l’arbre de la connaissance, celui dont Adam
s’est accaparé. Une autorité repose sur une juste connaissance mise au service et donc libératrice pour
autrui. Quiconque ne met pas sa connaissance au service d’autrui, mais se sert soi-même afin de se faire
important, exerce un pouvoir. Tout
exercice de pouvoir restreint la liberté d’autrui.
Cette confusion fut fatale à
ceux qui se sont considérés comme les héritiers des disciples de Jésus. Depuis
qu’au quatrième siècle l’empereur romain Constantin adhéra à la croyance
chrétienne, l’autorité religieuse et le pouvoir politique, Dieu et César, se
sont épousés. Jamais une telle alliance contre nature n’eût pu être conçue…
surtout pas au nom de Jésus, le serviteur, qui jamais ne s’est rallié aux
puissants mais a toujours pris parti pour les plus faibles… En Jésus est en effet personnifié le
témoignage que jamais une connaissance religieuse ne pourrait engendrer quelqu’exercice
de pouvoir que ce soit…
Chaque croyance se fonde sur
une prétendue connaissance du divin, concrétisée dans des commandements et des interdits.
Ceux-ci sont présentés comme étant d’origine divine et donc irrévocables. Cette
connaissance n’a pas été mise au service de l’homme. Pour lui elle n’était pas
libératrice mais contraignante : autorité est devenue pouvoir… Renoncer à toute implication dans un
exercice de pouvoir est le message évident qui nous est présenté dans ces deux
logia. Car quiconque participe à un pouvoir subit la loi du lion. L’histoire de
l’Église de Rome illustre bien toutes les conséquences que peuvent engendrer aussi
bien une confusion entre autorité et pouvoir que le désir de s’octroyer un
pouvoir…
Du logion 81 est à déduire
que le titre de roi n’est pas à confondre avec un exercice de pouvoir !
L’autorité royale engendre elle aussi une responsabilité au service des autres.
La confusion entre autorité et pouvoir trouve son origine dans la conscience
individuelle et appartient donc à la responsabilité de chaque être. Lorsque, victime
de perturbations, la conscience se trouble, le moi se fait orgueilleux et
s’accorde un pouvoir, il s’engage dans une voie fatale illustrée par l’histoire
du péché originel. Adam - l’homme - s’est accaparé du fruit de l’arbre de la connaissance
afin de s’octroyer un pouvoir directeur dans la création. Il a confondu être et
avoir, donner et prendre… Le geste d’Adam n’était pas donnant mais prenant… Inexorablement
ce geste fut sanctionné par la loi de karma.
Toujours son orgueil est
nôtre… Toujours, et nonobstant la croix, une lucidité rédemptrice nous fait
défaut… La prise de conscience des conséquences dévastatrices de l’orgueil humain,
qui a abusé tant d’un savoir douteux que d’un pouvoir illicite, est
déterminante dans le choix de notre réponse à l’invitation de Jésus dans cet évangile.
82
a dit jésus
celui qui
est près de moi est près de la flamme
et
celui qui est éloigné de moi est éloigné du royaume
Origines - homilia in Jeremiam 20.3 : j’ai lu quelque part
que le Sauveur a dit - je me demande si on a mis ces mots dans la bouche du
Sauveur ou si on l’a cité de mémoire ou bien encore si ce qu’on dit est vrai -
en tout cas voici ce que le Sauveur dit en ce passage : celui qui est près de moi est près du feu,
celui qui est loin de moi est loin du royaume.
Hormis le soleil et la
lune, une flamme représentait alors l’unique source de lumière. La source de la
lumière véritable Jésus l’a reconnue à l’intérieur de lui-même. Qui est près de
lui est donc près de la source. Il est évident que cette proximité n’est pas
physique mais spirituelle ! L’expérience d’un lien spirituel n’est
tributaire ni du temps ni de l’espace. Celle ou celui qui s’est élevé au niveau
de la conscience de Jésus, transcende temps et espace et est unifié à lui dans son
intégration à la royauté du Père.
83
a dit jésus
des images apparaissent à
l’homme
et la lumière qui est en
elles est cachée
dans l’image de la lumière du
père elle se dévoilera
et son image sera cachée
par sa lumière
Cette parole nous invite
à une réflexion peu commune ! Le symbolisme de la lumière était déjà
présent au logion 50. La lumière est source de visibilité, bien qu’elle-même soit
invisible… En effet, la nuit nous voyons la lune au milieu des ténèbres. Nous
savons pourtant que la lune n’est pas une étoile, qu’elle n’est pas une source
de lumière. Elle réfléchit la lumière du soleil, qui est donc bien présente là
où nous ne voyons que ténèbres… De même une projection cinématographique ne
peut se passer d’un écran, dont la matière rend visible les images portées par
la lumière. Dans une union harmonieuse avec la matière la lumière est servante, afin de nous révéler les
images qu’elle porte en elle.
La lumière du Père est d’une nature différente. Elle
est la lumière intérieure, qui inspire à une connaissance ou une vision nouvelle,
à un engagement plus conforme à notre finalité. Reçue par l’écran de notre
conscience elle est appelée pneuma, Esprit, «le souffle» du Père. Par elle,
et uniquement par elle, la réalité proposée par l’entremise de l’image d’un père
peut se révéler en nous. L’expérience de la
présence d’une réalité intérieure absolue
ne peut toutefois être confondue avec l’impossible connaissance de cette réalité…
Imaginez un instant un bel après-midi d’été, inondé
de lumière. Dans l’image de la lumière
nous est révélée sa source : le soleil. Mais le soleil lui-même nous est
caché… par sa lumière ! Ainsi toujours l’image du Père nous sera cachée par sa lumière… Aucun être ne peut
se prévaloir d’une connaissance du Père, il
ne peut être qu’ébloui… Théologien, où est ton deuil…?
84
a dit jésus
les jours où vous voyez votre
ressemblance vous êtes réjouis
mais lorsque vous verrez vos
images
qui étaient avant vous au
début
qui ne meurent ni se
manifestent
combien
supporterez-vous
Par les images, que nous
percevons de nous-mêmes, par l’entremise du miroir que d’autres nous présentent,
nous reconnaissons notre moi. Ces images peuvent nous flatter ou nous décevoir…
Elles sont pourtant déterminantes pour l’image que nous concevons de
nous-mêmes. Quelle que puisse être l’importance de «l’image de soi», toujours
cette image sera fondée sur des valeurs relatives et donc éphémères car
changeantes. Si nous voulons voir
notre image véritable, qui se cache derrière l’image du moi, il est nécessaire
de transcender les valeurs relatives. Car le «soi véritable», dont le moi n’est que l’expression visible et temporelle, réside dans la
lumière intérieure qui est invisible et intemporelle. C’est la raison pour
laquelle le «soi véritable» est invulnérable… (voir le
logion 67) Dans ce «soi» chaque être est de manière égale unifié
à l’Être absolu.
85
a dit jésus
adam est issu d’une grande
puissance et d’une grande richesse
et il n’a pas été digne de
vous
car s’il eût été digne il
n’aurait pas goûté la mort
L’histoire du péché
originel fait partie de la culture
juive. Reste pourtant la question de savoir comment ce récit biblique fut perçu…?
Le geste d’Adam doit-il être considéré comme un péché unique d’un homme, pour
lequel Dieu a puni l’humanité entière, ou s’agit-il d’un conte symbolique
fustigeant l’état d’esprit orgueilleux de l’être humain qui, reniant l’autorité
du Créateur, s’est accordé à lui-même un pouvoir illicite ?
La loi d’harmonie, qui préside à toute expression
de la vie dans son infinie diversité, appartient au supérieur. De cette loi aucun
homme ne peut s’octroyer l’autorité. Toute usurpation est geste d’orgueil.
Poussé par son savoir prétentieux l’homme s’est séparé d’une autorité absolue -
une grande puissance et une grande
richesse - dont la loi d’harmonie est l’expression.
Toujours nous sommes l’Adam, car orgueilleusement nous
nous accordons toujours un savoir et un pouvoir illicite. Depuis Abraham et
jusqu’à aujourd’hui des hommes s’imaginent être les interprètes d’une «volonté
divine». Ils ont abusé d’une prétendue connaissance du divin afin d’imposer un
pouvoir à d’autres. Il est illusoire de croire que la croix a libéré l’humanité
de ce «péché originel» ! Une prise de conscience de notre orgueil, qui toujours
nous isole de la source unique dont est
issu Adam, est la condition première à une reconnaissance de notre finalité
et à un engagement dans la voie libératrice d’une véritable connaissance de soi.
L’expression : il n’a pas été digne de vous peut susciter la présomption que Jésus
considère ses disciples comme des exemples quasiment parfaits. Cet évangile
nous enseigne pourtant bien souvent le contraire… Il est probable qu’il
fait ici allusion à l’image dont il
est question au logion précédent : le potentiel absolu présent dans chaque
être.
86
a dit jésus
les renards ont leur tanière
et les oiseaux ont leur nid
mais le fils de l’homme n’a
pas d’endroit
où incliner sa tête et se
reposer
Mt 8. 19-20 - Lc 9. 17-18
La nature est la matrice
biologique d’où sont issus l’animal et l’homme. Elle est aussi la terre
nourricière qui nous permet un développement libre et harmonieux. Elle est en
plus une mère pleine de sagesse, tantôt généreuse
tantôt péniblement sévère, qui nous enseigne les valeurs de l’harmonie. Car la
loi, qui préside à son expression, est aussi celle qui dirige toutes les
cellules de notre corps. Seulement, l’expression de cette loi engendre à
l’intérieur de l’homme un tel raffinement dans son cerveau, qu’il se considère supérieur
à la nature. En une certaine mesure il est en effet capable de subordonner la
nature, de domestiquer des animaux. Mais ici aussi l’orgueil de l’Adam a
sévi !
L’homme ne peut impunément manipuler la nature, la
maltraiter pour en tirer un profit. Car elle n’est qu’un prêt, dont rien ne lui
appartient, ni tanière, ni nid, ni quelqu’endroit que ce soit. Ici également la loi de karma est de rigueur et pour chaque abus nous est présentée l’addition…
Trop souvent hélas nous préférons ignorer les nombreux avertissements que la
nature nous adresse. La nécessité de vivre en harmonie avec la nature est pourtant
un souci tellement plus réaliste que les nombreuses démarches scientifiques qui
ont pour but de sonder les lois de la nature. Seulement voilà, aussi longtemps
que notre harmonie intérieure sera défectueuse, une harmonie avec notre
environnement naturel restera problématique !
87
a dit jésus
misérable est le
corps qui dépend d’un corps
et misérable est le moi
intérieur (psychè) qui dépend de ces deux
Au logion précédent nous
étions confrontés à la relation qui nous unit à notre environnement naturel. Ce
logion ci nous confronte à notre dépendance
par rapport au corporel. Comme la nature est un prêt mis à notre disposition,
afin de nous permettre un développement harmonieux, notre corps est lui aussi
un prêt qui nous est confié individuellement. Il est l’outil par lequel notre
moi peut se manifester par une expression personnelle.
Comme la nature, notre corps sert lui
aussi, afin de nous révéler la loi d’harmonie, par laquelle s’exprime l’Être
absolu.
Mais, depuis que l’homme a substitué son propre savoir
à la loi d’harmonie, la société humaine porte la marque non plus d’une harmonie
mais d’une dépendance. Des liens
horizontaux et donc superficiels sont devenus tellement plus importants que cet
unique lien intérieur, qui constitue la racine véritable de toute vie relative.
Dépendance signifie manque de liberté et engendre esclavage, rapport de forces
et confrontations. En se séparant de sa source, en reniant sa loi, le moi
serviteur a cédé sa place au moi dominateur. L’équilibre à l’intérieur de l’homme
en a subi les conséquences. L’unité du corporel et du psychique est devenue
disharmonieuse, l’intelligence s’est troublée. Un savoir imaginaire a remplacé une
juste connaissance. Ainsi le «moi» est devenu dépendant du corps comme le corps est devenu dépendant du «moi». Des corps sont devenus dépendants d’autres corps et de cette
dépendance des «moi» sont devenus les victimes. L’inspiration, qui à l’origine
guidait un équilibre harmonieux, ne pouvait plus se manifester…
Toute dépendance corporelle engendre des désirs
égocentriques. Tant que ces désirs-là déterminent le choix de nos actions, nous
demeurons dans une vulnérabilité qui rend délicate toute tentative de relation
harmonieuse. Nos attentes ne sont plus réalistes, parce que nos désirs ne
répondent plus aux normes d’harmonie. Aussi bien un savoir que l’amour n’ont de valeur que lorsqu’ils sont donnés. La faculté de
donner harmonieusement est mise à notre disposition par une source inspiratrice.
La condition essentielle pour vivre en harmonie toute relation humaine consiste
donc à fixer solidement nos racines dans cette source absolue. «Les hommes
manquent de racines, ça les gène beaucoup…» (Le petit Prince XVIII)
Dans la loi d’harmonie règnent unité et
serviabilité. Ces qualités concernent aussi bien le psychisme que le corps. Si
nous voulons évoluer vers un idéal d’harmonie, nous devons toutefois renoncer à
toute forme de dépendance. Ceci ne signifie pas que nous devons, selon la
parole de Paul, renoncer à toute implication dans un monde «de chair et de
sang» ! Comme la lumière ne peut exprimer une visibilité que dans une
union harmonieuse avec la matière, «la chair» demeurera toujours le substrat
par lequel s’exprime l’Esprit. L’harmonie physique appelée sexualité, dans
laquelle amoureusement s’unissent deux corps, appartient elle aussi à l’expression
de Sa loi… En cette loi point de place toutefois
pour une dépendance, seulement pour
une union harmonieuse...
88
a dit jésus
des anges viennent vers vous
et des prophètes
et ce qui est à vous ils
vous le donneront
et vous-mêmes donnez leur
ce qui est dans votre main
dites-vous quel jour
viendront-ils
et recevront-ils ce qui est
leur
Voici sans doute le
logion le plus cryptique de cet évangile. Sincèrement, le sens de cette
projection futuriste nous échappe… Le rôle dévolu aux anges et aux prophètes
nous semble pour le moins suspect, surtout lorsqu’on connaît l’opinion de Jésus
concernant les prophètes. (voir le logion 52) En plus
il s’agit ici de l’unique mention d’anges faite par Jésus dans cet évangile.
Les verbes donner et recevoir nous font soupçonner un négoce
suspect dans lequel seraient compromis anges et prophètes… Ne s’agirait-il pas ici
d’une émanation de l’ancien ou d’une gnose mal comprise… ?
L’impression dominante à la lecture de ce logion
est la suspicion d’une manipulation, d’une variante fantaisiste du logion 41,
mise dans la bouche de Jésus. Dans les évangiles canoniques de telles
manipulations sont hélas trop souvent présentes. Certains vont même jusqu’à
prétendre qu’elles y sont plus nombreuses que les paroles authentiques de Jésus…
Dans cet évangile un problème analogue est de mise au logion 114. «Êre passant» nous semble ici l’attitude la
plus indiquée…
89
a dit jésus
pourquoi lavez-vous
l’extérieur de la coupe
ne comprenez-vous pas que
celui qui a créé l’intérieur
est aussi celui qui a créé
l’extérieur
Mt 23. 25 - Lc 11. 37-40
La formulation faite par
Luc au verset 11, 40 nous semble plus logique : celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ?
Cette possible inversion n’a pourtant pas de
conséquences interprétatives.
Une fois de plus il s’agit de la relation entre
l’intérieur et l’extérieur, le supérieur et l’inférieur. Le serviteur se doit
de servir comme sert une coupe. L’importance d’une coupe est déterminée par son
contenu, par l’intérieur. Mais l’intérieur ne peut servir qu’à la condition qu’il
soit propre donc vide. En plus :
il n’y a pas d’intérieur sans extérieur… Une attention portée vers l’extérieur
n’est pas réprimandable, mais n’a de sens qu’en fonction d’un service commun :
l’extérieur sert l’intérieur comme l’intérieur sert l’eau de la source… à moins
que ce soit le vin du seigneur.
90
a dit jésus
venez vers moi
car mon joug est efficace
et douce mon autorité
et vous trouverez un repos
pour vous-mêmes
Mt 11. 28-30
Un joug est un objet
servant à unifier l’homme et sa
charge, de telle sorte que celle-ci devienne plus aisément transportable. Dans
cette image aussi est symbolisée une unité.
Dans la conscience d’unité aucune tâche n’est lourde à porter, aucune autorité
n’y est contraignante. Là est également l’endroit où se révèle le repos
véritable, qui est paix intérieure.
À la réflexion que la racine du mot joug est le
sanskrit yug, qui est également la
racine de yoga, nous est révélée une dimension
universelle dans la pensée religieuse. Car la signification de yoga concerne également un concept d’unité, d’un lien qui relie, d’une démarche religieuse… (voir
la Bhagavad Gita). L’image du joug est donc révélatrice d’une approche universelle,
transcendant temps et cultures, dans la recherche d’une conscience religieuse …
91
ils lui dirent
dis nous qui tu es afin que
nous croyions en toi
il leur dit
vous scrutez le visage du
ciel et de la terre
et celui qui est devant
vous vous ne le reconnaissez pas
et en cet instant vous ne
pouvez le sonder
Lc 11. 56 - Mt 16. 1-3 - Jn 14.
8-9
Qui sont ces hommes qui
s’adressent ici à Jésus ? De toute évidence ce sont des personnages
importants, car ils scrutent le visage du ciel et de la terre. Il
s’agit donc de nos scientifiques, de nos savants, ceux qui ont fait preuve d’un
savoir fiable. Face à lui ils se sentent quelque peu déroutés : ils
veulent bien croire en lui mais
désirent savoir qui il est, quelle
preuve d’autorité il peut leur soumettre. Ils ont en effet leurs propres critères
afin de juger de l’importance d’une personne, de la valeur de sa connaissance. Celui
qui a l’audace de prétendre à un savoir religieux se doit pour le moins d’être théologien…
Mais la gnose n’a que
faire d’un savant savoir… Par rapport à elle, même un théologien est un profane…
Car la gnose est une connaissance qui ne peut être transmise par une autorité
religieuse, qui ne peut être enseignée à une université. Avoir accès à la gnose
pose d’autres exigences au disciple… Et la première de celles-ci est une
disponibilité mentale à relativiser un savoir personnel, qui peut pourtant nous
valoir une importance certaine au regard des autres. Toute conviction de détenir
un savoir définitif s’oppose à la première invitation de Jésus : que celui qui cherche ne cesse de chercher…
Ces savants sont bien des chercheurs, mais pas dans
la bonne direction… Ils ne se posent pas encore les bonnes questions. Leur
conscience n’est pas encore réceptive à la gnose que leur propose Jésus.
92
a dit jésus
cherchez et vous
trouverez
mais ces choses sur
lesquelles vous m’avez interrogé jadis
et que je ne vous ai pas
dites alors
maintenant je veux
les dire
et elles ne vous intéressent
pas
Dans la tradition
orientale un guru ne répond à la question de son disciple que lorsqu’il
considère que celui-ci est apte à recevoir la réponse. Souvent sa réponse prend
la forme d’une nouvelle question, qui doit mener le disciple à la solution de
la question initiale. Ainsi chaque vision nouvelle est comme un fruit que le
disciple peut cueillir sur sa voie de recherche spirituelle. (voir le logion 21)
Jésus sait que son temps est limité. Ce que jadis
il a omis de leur dire, parce qu’ils n’étaient pas encore aptes à recevoir la
réponse, il désire le dire maintenant. Mais leur intérêt fait défaut… La voie
de recherche, à laquelle il a invité ses disciples, n’a toujours pas abouti...
Il n’est donc pas étonnant que son enseignement, tel qu’il nous est proposé
dans cet évangile, n’a pu être transmis par des évangélistes dans sa pureté
originelle. Son invitation à un engagement personnel, par une recherche de la juste
compréhension de ses paroles, fut remplacée par le devoir de croire ce que
d’autres avaient cru comprendre et ce qui pieusement fut présenté comme une vérité
absolue…
93
ne donnez pas aux chiens ce
qui est pur
pour qu’ils ne le jettent pas
sur le fumier
ne jetez pas de perles aux
pourceaux
pour qu’ils n’en fassent pas
de saletés
Mt 7. 6
Ce qui possède une
valeur impérissable se doit d’être traité avec respect et circonspection. La
connaissance que Jésus met à notre disposition est d’une valeur supérieure à
celle qui peut, aux yeux des autres, faire de nous un personnage important. La
science est un savoir qui peut être appris, peut être transmis à d’autres par
le jeu de questions et de réponses. Comme un guru Jésus propose ses réponses
sous une forme cachée. Il présente des images que le disciple doit dévoiler
lui-même. C’est la voie par laquelle la gnose peut se révéler au disciple comme
une connaissance engendrée par une expérience et une recherche personnelles. De
cette connaissance la valeur est telle qu’elle ne convient pas à une
consommation de masse. La gnose n’est pas du « fast food » !
94
a dit jésus
celui qui
cherche trouvera
et à celui qui frappe vers l’intérieur
sera ouvert
La source est à notre
disposition, la table de la fête du mariage est dressée… seulement nous en
ignorons l’endroit. Celui ou celle qui se donne de la peine et ne cesse de
chercher trouvera… à la condition toutefois de chercher dans la bonne
direction : vers l’intérieur !
Mais la recherche intérieure connaît elle aussi des graduations… Qui flâne dans
son petit jardin secret n’est pas nécessairement parvenu à fermer la porte de
sa chambre intérieure… À l’intérieur du
vide de cette chambre demeure le Père dans le secret… (voir
commentaire au logion 53) À tous ceux ou celles, qui dirigent leur attention vers
le silence du vide présent à l’intérieur de
soi, sera ouvert. Jésus rejoint ici
l’expérience du Bouddha… L’accès au nouveau ne se présente toutefois pas comme un
évènement spectaculaire ! Car la voie qui mène à la source est longue et
solitaire. Son cheminement s’opère dans la discrétion… Sa richesse ne se
dévoile que pas à pas. Pourtant, plus nous nous approchons de la source, plus
l’eau devient limpide…
95
a dit jésus
si vous avez de l’argent ne
le prêtez pas
mais donnez le à celui qui ne
vous le rendra pas
Lc 6. 34
Il y a être, il y a
avoir… Les conditions de vie, pour lesquelles l’homme est lui-même responsable,
sont devenues telles, que posséder de l’argent est nécessaire pour vivre
décemment. L’argent n’est pourtant qu’un moyen, pas un but en soi ! Le but
est de vivre en harmonie, aussi bien avec soi-même qu’avec tous les êtres et la
nature. Le mot «solidarité» est présent dans bien de jolis discours. Dans
la pratique sa réalisation est entravée par tant d’intérêts personnels, économiques
ou politiques.
Ce qui était moyen est devenu but… Les valeurs se
sont inversées ! Non plus un savoir économique au service de l’épanouissement
de l’homme, mais l’homme en fonction de lois économiques. L’ultime émanation de
ce disfonctionnement est l’introduction des biocarburants… L’addition de la
maltraitance de la nature est renvoyée à la nature elle-même. La loi qui sert
l’harmonie naturelle est détournée de sa finalité afin de servir des lois
économiques... L’homme manipule la loi au lieu de l’écouter... Son savoir a
déboussolé une échelle de valeurs fondamentales.
Quelle est, en plus, la valeur de ce qui
m’appartient, de mes mérites, des aumônes que je donne…? En quelle mesure
sommes nous, croyants ou non-croyants, sincères et conséquents dans la pratique
de jolis principes, contenus dans un message évangélique ou dans quelqu’autre
idéologie ?
96
a dit jésus
le royaume du père est comparable
à une femme
elle prit un peu de levure et
le cacha dans de la pâte
et elle en fit de grands
pains
celui qui a des
oreilles qu’il entende
Mt 11. 33 - Lc 13. 20-21
C’est à l’intérieur de la pâte que la levure
est active et qu’elle produit, en harmonie avec la pâte, des grands pains. Dans
la réalité naturelle l’unité de la levure et de la pâte fait suite à celle de
la semence et de la bonne terre. L’expérience intérieure de l’unité nous révèle spontanément la force créatrice qui émane de la royauté du Père.
Mais pour y parvenir il est nécessaire de mettre soi-même la main à la pâte…
Comme le geste du semeur, celui de la femme est nécessaire pour révéler une
évolution naturelle et spontanée. Unir
semence et bonne terre, levure et pâte nous semble chose simple… En réalité cette
démarche nécessite un nouvel état d’esprit, car le savoir de l’homme a
déboussolé les valeurs… L’intégration de la levure dans la pâte ne fait plus
partie de notre préoccupation ! Nous consommons des pains que d’autres ont
préparés pour nous avec des pâtes religieusement manipulées. Ces pains humains nous
sont ensuite présentés comme la manne de YHWH ou le pain que nous offre le
Père…
L’image de la levure est devenue le symbole d’une
foi capable de déplacer des montagnes, de l’enthousiasme aussi avec lequel la
parole évangélique inspirerait le monde. Hélas, trop d’hommes «inspirés» se sont
présentés comme boulangers… tandis que la femme, qui possède le savoir-faire, fut
maintenue à l’écart…
97
a dit jésus
le royaume du père est comparable
à une femme
qui portait une cruche
pleine de farine
alors qu’elle
allait un long chemin l’oreille de la cruche se brisa
la farine s’écoula derrière
elle sur le chemin
comme elle ne le
savait pas elle ne pouvait en être peinée
lorsqu’elle eut atteint
l’intérieur de sa maison
elle déposa la cruche et vit
qu’elle était vide
Dévoiler une
connaissance dissimulée dans une image est un processus mental, qui nécessite
intelligence et perspicacité. Il arrive pourtant que l’image transcende toute
logique rationnelle. Elle se distingue alors par une beauté troublante, par une
poésie volatile…
C’est un long
chemin que parcourt la femme, un chemin qui dure ce que dure une vie. Un
chemin que tous et toutes nous avons à parcourir dans le
solitude de notre unicité… Ce qui se passe durant le cheminement de la femme lui
échappe : elle n’est pas consciente de perdre quelque chose. Le vide est la valeur qui, spontanément et
sans causer de peine, prend la place de ce qui ne représente qu’une valeur
relative… Mais le vide ne fait
pas partie de notre échelle de valeurs mentales. Plus nous possédons, plus nous
sommes importants… ainsi le veut la règle conçue par l’homme !
Diriger l’attention de notre esprit vers le domaine
de la réflexion, afin d’y concevoir des idées nouvelles, une vision différente des
choses, est certes utile et nécessaire, mais signifie : labourer le
terroir de notre jardin mental… Celui ou celle qui parvient à se circoncire en esprit, qui est capable
de laisser son mental s’inonder par le silence du vide dans lequel il a sa source, reçoit le privilège d’apprécier la
valeur unique du vide. Ce qui, dans
cet état de conscience d’unité dans la source peut être reçu, se
manifeste, comme la levure dans la pâte, spontanément
et sans peine. Une juste appréciation de valeurs émane du vide, comme l’eau
émane du vide dans la source, qui est le substrat de notre conscience. Cette
expérience est le fruit que le monachos
reçoit tout au long de son cheminement solitaire et libérateur.
Une coupe ne peut servir que si elle est vide… Par
quel mélange bizarre la coupe de notre conscience fut-elle embourbée…? Quoi que
ce soit, une purification s’impose. Ceci nous rappelle les paroles du logion 28
ou celles du logion 61. À chaque fois nous fut enseigné le besoin de redevenir vides.
Ceci nous rappelle aussi en toute subtilité la valeur de la circoncision en esprit… (logion 53)
L’image de l’unité de la graine et de la bonne
terre est fascinante par sa simplicité englobant une universalité. Par la
subtilité de son contenu à peine perceptible, cette image de la femme portant une
cruche respire le sublime… Nous touchons ici à la limite où la parole n’est
tout juste pas superflue…
98
a dit jésus
le royaume du père est
comparable à un homme
qui voulait tuer un grand
personnage
dans sa maison il dégaina une
épée et transperça le mur
afin de tester la solidité de
sa main
alors il tua le
grand personnage
Ce serait faire preuve
de naïveté que de voir dans cette parole une incitation à la violence. L’image n’est
qu’un moyen pour aborder une réalité. Elle doit donc être reconnaissable par
ceux auxquels elle s’adresse. Ni la réalité de conflits humains, ni l’usage de
la violence ne sont étrangers aux disciples.
Qui autre que notre moi dominateur pourrait-on
reconnaître dans l’image du personnage important, à qui il est nécessaire de
lui régler son compte…? Un moi qui, imbu des règles du lion, demeure dans
l’illusion de son propre pouvoir, qui, enivré par des valeurs trompeuses, s’est
élevé soi-même sur un trône. De ce moi là il est impératif de se débarrasser. De
son ivresse le vin doit être rejeté… de la poutre son œil doit être libéré…
L’unique combat véritable que nous devons mener est celui avec nous-mêmes. (voir le logion 16)
99
les disciples lui dirent
tes frères et ta mère se tiennent
à l’extérieur
il leur dit
ceux qui en ces lieux font la
volonté de mon père
ceux-là sont mes
frères et ma mère
ce sont eux qui entreront
dans le royaume de mon père
Mt 12. 45-50 - Mc 3. 31-35 - Lc 8. 19-21
Tous et toutes nous
avons une mère biologique et peut-être aussi des frères et des sœurs. Mais nous
avons également une Mère ou un Père spirituel. De ce Père là Jésus n’est pas le
fils unique… !
Un lien spirituel dépasse les limites d’une
expérience physique ou mentale. C’est la raison pour laquelle il ne peut être appréhendé
que par le biais de l’image. L’expression la
volonté de mon Père appartient elle aussi à l’image… Car la volonté est une
qualité humaine. Elle représente une énergie qui engage à l’action et dont le
contenu est défini par des désirs personnels. Parce que nous commettons
l’erreur de projeter une qualité humaine et donc relative sur une réalité
absolue, nous sommes perplexes devant tant d’atrocités que la volonté de Dieu
puisse permettre… La sincérité nous oblige à reconnaître que l’image de Dieu,
qui nous a été imposée dans notre culture, est impuissante face au «vouloir» de
l’homme… Car par le Père fut délégué
à l’homme l’accomplissement de Sa volonté : la réalisation de Sa loi
d’harmonie ! Dans son intégration à l’autorité
du Père c’est l’homme qui prend les décisions, pas le Père… En cela réside toute
la portée de notre liberté et donc de notre responsabilité !
« Inch Allah »… « que
Votre volonté soit faite »… Ce sont là de pieuses déférences envers un pouvoir imaginaire… ! La
responsabilité de ce qui se passe sur terre ne revient pas à une insondable
volonté divine, ni à quelque pouvoir satanique, ni à une fatalité… ! Par la liberté, qui lui fut déléguée, l’Adam
porte lui-même l’entière responsabilité de ses actes. Dans cette réalité
régit la loi qui fustige tout, le bien comme le mal.
Le monachos,
qui demeure dans l’unité avec le Père, se laisse guider par Sa loi et accomplit
ainsi «Sa volonté». Dans cette réalité nous sommes tous et toutes frères et
sœurs les uns des autres, car unis dans une même filiation.
100
ils montraient à jésus une
pièce d’or en disant
les agents de césar exigent
de nous des tributs
il leur dit
donnez à césar ce
qui est à césar
donnez à dieu ce
qui est à dieu
et ce qui est mien
donnez-le moi
Mt 22. 15-22 - Mc 12. 13-17 - Lc
20. 20-26
Exceptionnellement dans
cet évangile Jésus ne parle pas du Père mais de Dieu. Ceux qui s’adressent à
lui vénèrent un Dieu. YHWH est son nom. Il s’agit donc de YHWH et non du
Père… En plus, par rapport à ce Dieu, Jésus prend délibérément ses distances, car :
et ce qui est mien donnez-le moi… Pas
étonnant que cette phrase se soit égarée dans les évangiles canoniques…
Jésus nous présente ici trois exemples d’autorité. Il
y a César, qui symbolise l’autorité politique et militaire. Une autorité avide
de pouvoir ! Les juifs vivaient alors sous une occupation romaine. De
cette situation déplaisante et inacceptable pour un homme libre ils doivent donc
assumer les conséquences. Par leur question à Jésus ils veulent de toute évidence
mettre à l’épreuve son engagement politique. Mais sa tâche est élevée au-dessus
de la réalité politique. Son engagement libérateur surpasse le monde
phénoménal. Il n’est pas un combattant contre
le mal ou l’injustice. Il ne lui incombe donc pas de créer quelque agitation contre l’occupant. La loi du plus fort
appartient au lion. Ceux qui s’engagent dans un combat avec le lion ont à en
subir les conséquences. La situation étant ce qu’elle est, il convient donc de
donner à César ce qui lui revient, selon la loi du plus fort.
La deuxième autorité est Dieu, le Dieu des juifs,
le fruit de leur imagination. De ce Dieu tout-puissant, dont ils s’imaginent
être complètement séparés, l’autorité
est bien plus contraignante encore que celle de César. Car leur croyance leur
impose une implication permanente dans la volonté et les commandements de leur Dieu.
Les juifs doivent donc s’astreindre à des nombreux devoirs : faire
l’offrande, prier, donner l’aumône, jeûner, respecter le sabbat, se laisser
circoncire. L’accès au royaume de leur Dieu se mérite… Bien que dans cet
évangile Jésus témoigne de peu de mansuétude envers ces rituels il fait preuve
d’une certaine indulgence envers leur
conception religieuse : donnez à votre Dieu
ce qui est à votre Dieu, si cela est votre conviction.
Jésus lui-même est la troisième autorité. Une
autorité qui n’ambitionne ni contrainte, ni pouvoir mais qui est servante. Une autorité qui ne témoigne
pas de soi-même mais d’une source intérieure à laquelle il est uni. Pour
préciser ce lien intérieur et donc spirituel Jésus nous propose l’image du lien
intime unissant un fils à son père. Il invite les hommes à modifier leur état
d’esprit, à s’engager dans une voie de recherche intérieure, à découvrir leur
unité avec l’Être absolu et, comme d’un père, d’en recevoir l’inspiration. Son
souci n’est pas de s’octroyer un pouvoir, ni de rétablir un pouvoir divin sur
terre. Car la royauté du Père est établie ! Elle est au service de chaque
être qui s’ouvre à Son Esprit. Ce qui revient à Jésus est notre attention,
notre écoute. Son enseignement est une invitation personnelle : changez
votre mentalité, prenez conscience de qui vous êtes vraiment, de votre
responsabilité dans l’autorité du Père et servez comme moi-même je sers.
Le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’ont en
effet rien de commun… Le vêtement neuf, dont témoigne Jésus, n’a pas besoin de
retouche à l’aide d’un vieux tissu, le vin nouveau n’a que faire de vielles
outres…
101 voir le
logion 55
102 voir le
logion 37
103
a dit jésus
heureux est
l’homme qui connaît l’endroit par où entrent les pillards
en sorte qu’il se dressera
et rassemblera ses forces
et ceinturera ses reins
avant qu’ils ne rentrent
Ce logion est à associer
à la seconde partie du logion 21, au logion 98 aussi. Les pillards, les acolytes du lion, qui tout compte fait pourraient
bien représenter nos propres désirs égocentriques, constituent toujours un réel
danger. La connaissance de nos faiblesses, des endroits où notre moi est vulnérable, est importante car elle peut nous protéger
contre nous-mêmes et préserver ainsi une relation harmonieuse avec autrui.
Lutter contre n’est jamais le bon
choix… Se fortifier soi-même, afin de résister à des tentations malveillantes,
est par contre une attitude recommandable. Car, finalement, nous sommes
nous-mêmes responsables de ce que nous pouvons acquérir, mais qui peut aussi nous
être repris.
104
ils lui dirent
viens prions
aujourd’hui et jeûnons
a dit jésus
quelle est donc
la faute que j’ai commise
ou en quoi ai-je failli
mais quand le marié aura
quitté la chambre nuptiale
alors qu’on
jeûne et qu’on prie
Mt 9. 14-15 - Mc 2. 18-20 - Lc
5. 33-35
Après l’image de l’enfant
de sept jours et celle de la graine, l’image aussi de la levure et du joug, l’image
surtout de l’union du fils et de son père, voici la dernière métaphore par
laquelle l’idée centrale de cet évangile - l’unité - est visualisée.
La spécificité de la chambre nuptiale ne dure
qu’une nuit… la nuit où se réalise entre l’homme et la femme l’unité qui engendre la vie nouvelle.
C’est également le lieu où demeure l’enfant de sept jours, où la graine
retrouve la bonne terre, où est la source elle-même… L’ovule fécondé, le fruit
de l’unité du masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, est le germe
de la vie nouvelle, qui s’est défait de l’ancien. L’ancien est séparation, isolement, mort… Combien est vaine l’ovule qui ne fut pas
fécondé… vaine la semence qui ne féconda point…
Le nouveau ne peut être jugé par les valeurs de
l’ancien ! La vérité nouvelle est absence de vérités, la voie nouvelle absence
de voie tracée. Seul importe le cheminement personnel. Dans le nouveau point de
voile pour cacher notre nudité, point de mérites personnels pour nous
enorgueillir… La vie nouvelle ne peut révéler sa richesse que si elle est fondée
non dans la séparation mais dans l’unité en sa source, qui est Être
absolu. Celle ou celui dont la conscience est établie dans cette unité n’a que faire du jeûne, de la prière ou de la méditation… Seulement,
quand l’unité est rompue, quand le marié a quitté la chambre nuptiale et que séparation est devenue réalité, alors
peut être recouru au jeûne et à la prière, afin de rétablir le un là où est venu le deux, la séparation…
105
a dit jésus
celui qui
connaîtra le père et la mère
sera-t-il appelé
fils de pute
Comme aux logia 24 et 71
nous sommes à nouveau quelque peu gênés par un manque d’information. Dans
quelle circonstance cette parole fut-elle dite ? Pourquoi Jésus
utilise-t-il un gros mot ? Ses disciples ou lui-même furent-ils injuriés
de cette manière… ?
Un fils de
pute ne peut faire partie de la société, car il ne connaît pas son père. La
conséquence de son ignorance est conflit social, répudiation. Nombreux pourtant
sont ceux qui connaissent leur père, mais pas leur véritable Père ou Mère… Celui
qui sera parvenu à une juste connaissance, qui aura reconnu son Père ou sa Mère
véritable, ne pourrait être appelé fils
de pute ! Car dans cette connaissance est dissoute toute ignorance …
Comme au logion 101, la mention de la mère est
remarquable. Dans la culture religieuse juive la femme était en effet
totalement subordonnée à l’homme. Cette discrimination ne fait pas partie de la
gnose de Jésus ! La différence avec l’état d’esprit de Paul est cuisante…
Pourquoi l’Église a-t-elle suivi davantage l’exemple de Paul que celui de
Jésus… ? La vénération particulière, dont la mère biologique de Jésus est
devenu l’objet quelques siècles plus tard, témoigne d’une compensation
exaltante d’un manque de féminité toujours présent dans une l’Église, qui jadis
s’est appelée catholique... Une universalité qui concernait surtout, et à
l’encontre de l’état d’esprit de Jésus, la gente masculine de l’univers… (voir le logion 114…)
106
a dit jésus
quand vous aurez
fait le deux un
vous serez fils de l’homme
et si vous dites montagne
éloigne-toi elle s’éloignera
Ce logion est une
variante plus explicite du logion 48. Dans sa simplicité la limpidité en est
étonnante ! Celui ou celle qui a parcouru le cheminement du monachos, qui en conscience a réalisé l’unité, a reconnu sa véritable
nature : celle du fils ou de la fille du Père ou de la Mère. Ce
cheminement est le défi du nouveau que personnifie Jésus. À cette invitation il
joint en plus la promesse de possibilités insoupçonnées : aucun obstacle ne vous gênera plus…
Une fois de plus apparaît ici que le dénominatif fils de l’homme ne concerne pas que
Jésus… Car potentiellement chaque être est fils ou fille de l’homme, car enfant
du Père le vivant.
107
a dit jésus
le royaume est comparable à
un berger
qui possédait cent moutons
l’un d’entre eux le plus
grand s’égara
il laissa les
quatre-vingt-dix-neuf
et chercha après lui seul
jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvé
comme il s’était
donné de la peine il dit au mouton
je te veux plus que les
quatre-vingt-dix-neuf
Mt 18. 12-14 - Lc 15. 1-7
Le sens de l’image que
nous présente ce logion est à rapprocher de celui du pêcheur avisé au logion 8
ou du marchand sage au logion 76. La femme portant une cruche - logion 97 - ne
pouvait être peinée, car elle n’était pas consciente de ce qu’elle perdait. En
plus la valeur en était banale. Le manque de quelque chose d’important - il
s’agit ici du mouton le plus grand - en
révèle la valeur. La joie d’une retrouvaille se mesure à la peine qu’on s’est
donné pour retrouver l’égaré ! Il n’est pourtant pas évident de se séparer
de ce qui, au regard des autres, nous certifie une importance certaine - et des
fois il peut s’agir d’un troupeau entier - dans l’espoir de découvrir l’unique, le plus précieux…
En un certain sens les trois logia se complètent. Ce
qui fut enlevé à l’enfant de sept jours, il pourra le retrouver grâce au
discernement du pêcheur avisé, à la sagesse du marchand et à l’engagement du
berger responsable.
108
a dit jésus
celui qui boit
de ma bouche sera comme moi
moi-même je serai
lui
et ce qui est caché lui
sera révélé
La réalité biologique
nous apprend que chaque être est unique, que biologiquement tous et toutes nous
sommes différents les uns des autres. Comment Jésus peut-il reconnaître en
quelqu’autre son égal… ? Parce que sa connaissance transcende la réalité
biologique. Sa perception du réel englobe l’Être absolu, qui est source de
toute vie relative. Dans une prise de conscience du lien, l’unissant à cette
source, réside sa connaissance. Cette connaissance sert non pas à savoir mais à
être…
Celui qui
boira l’eau que je lui donnerai deviendra source lui-même… dit Jésus dans
l’évangile de Jean. C’est l’instant où, en conscience, le disciple est unifié à
lui. La réceptivité du disciple est la condition essentielle pour accéder à l’état
de conscience de Jésus. Cette réceptivité concerne directement le vide intérieur. Tel que l’eau de la
source, la gnose s’écoule du vide, qui est aussi le substrat de la conscience. Dans
ce vide réside l’Esprit. Si Jésus se donne tant de peine pour communiquer sa
connaissance à d’autres, c’est qu’il a pleine conscience que personne n’est
différent de lui dans son unité avec le
Père.
Le piège dont nous, en tant que chrétiens, avons
été les victimes est précisément la reconnaissance de Jésus comme l’unique fils du Père. Tous et toutes
nous sommes fils et filles de l’homme…
Être comme lui, accéder à son état de conscience, voilà le défi du
nouveau ! Dans Jn 6. 56 Jésus exprime cela par une parole
déroutante : celui qui mange ma
chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Ces paroles résonnent
comme un ultime cri du cœur, comme une image extrême par laquelle il tente de
nous dire que chaque être peut être comme lui, peut devenir sa chair et son
sang… Hélas, par cette image ne fut pas reconnu Jésus le vivant, l’homme de chair et de sang, celui qui est serviteur parce qu’il est vivant… Car c’est précisément cette présence-là
que Paul refusa de reconnaître… (2 Cor 5. 16) Cette image devint en plus pour
l’Église catholique la raison d’être d’un rituel par lequel est remémoré le
sang rédempteur versé par le Christ crucifié. Car ce Christ là - crucifié et ressuscité - représentait l’unique image de Jésus digne de l’attention de Paul… Le
serviteur vivant devint donc cadavre d’agneau… (voir
commentaire au logion 60)
109
a dit jésus
le royaume est comparable à
un homme
qui avait dans son champ un
trésor caché
dont il ignorait la présence
à sa mort il le laissa à
son fils
le fils ignorant vendit le
champ
et celui qui l’avait acheté
vint
et en le labourant découvrit
le trésor
et il prêta de l’argent à
ceux qu’il voulut
Mt 13. 44
Ce logion illustre le
rapport de valeurs qui peut exister entre connaissance et ignorance ainsi que
le cheminement nécessaire pour parvenir à une juste connaissance. Nous devons
labourer nous-mêmes le champ de notre conscience ! La recherche qui
s’impose à nous suppose une mise en question sincère et tenace de vérités que d’autres
nous ont imposées. Ceci est le propre d’un cheminement qui, à contre courant, mène à la source. Celle ou celui qui a découvert le trésor à l’intérieur de
soi, peut donner sans compter !
110 voir le
logion 80
111
a dit jésus
les cieux et la terre
s’enrouleront devant vous
et le vivant issu du vivant
ne verra ni mort ni crainte
parce que jésus
dit
celui qui se
trouve lui-même
le monde n’est pas digne de
lui
Tout ce qui s’exprime
dans ce monde relatif, ce qui fait partie de notre vie quotidienne, notre
présence corporelle aussi, tout cela constitue une réalité qui constamment est sujette
à des changements. À l’origine de cette manifestation est la Vie absolue,
intemporelle et inconcevable, dont la source est vide, silence, repos… Ce qui
est inconcevable est inconnaissable. Mais l’inconnaissable représente toujours une
source d’angoisses. Seule une connaissance peut dissoudre l’ignorance et les
angoisses qu’elle engendre.
Lors d’une projection cinématographique nous
observons des images, qui nous apparaissent comme étant la réalité, mais que
nous pouvons relativiser grâce à une connaissance du phénomène de la projection
visuelle. Ainsi nous pouvons également reconnaître en tout phénomène temporel
et donc éphémère une manifestation relative de l’Être absolu et inaltérable. Tout
phénomène, une projection comme la vie biologique, connaît une fin. Naissance
et mort vont et viennent… les feuilles de l’arbre meurent… Ceci ne signifie nullement la fin de la Vie…
Celle ou celui, qui dans cette vie a pris
conscience de son unité dans une source absolue, dans cette source est devenu
vivant. Car de cette vie les racines ont leurs assises dans le Père le vivant. Dans cette expérience
se révèle la véritable nature du «soi». Notre réalité biologique est alors
reconnue comme l’expression individuelle et temporelle de l’Être universel et
intemporel. En cet état de conscience nous sommes libérés de toute attache à
des valeurs temporelles et transcendons de ce fait les valeurs du monde. En lui réside également la
certitude d’un retour à un port d’attache sécurisant car absolu. Quiconque n’a
pas réalisé ce cheminement demeure dans l’angoisse de l’inconnu…
112
a dit jésus
malheur à la chair
celle qui dépend du moi intérieur (psychè)
malheur au moi
intérieur celui qui dépend de la chair
Une fois de plus sont fustigées
dans ce logion les conséquences de la dépendance. Dans l’introduction (voir traduire
est trahir…) nous avons tenté de distinguer les notions de soma (corps), sarks (l’être
de chair et de sang) et psychè (le
moi intérieur). Ces notions étaient déjà présentes dans les logia 29 et 87.
L’homme de chair et de sang est une combinaison de soma et psychè. Dans
cette relation un rôle prépondérant est dévolu au psychè, aussi bien dans son aspect
conscient que subconscient. Car le psychique détermine l’image de notre ego.
Dans la sensibilité du psychè face à tant d’influences extérieures,
qui peuvent en perturber l’harmonie, réside aussi notre vulnérabilité. D’une
part le psychè
est tributaire des actions du sarks,
qui peuvent troubler son harmonie. D’autre part la disharmonie, présente dans le psychè, aura
toujours une influence perturbante sur le choix de nos actions. Voilà le cercle
vicieux qui inlassablement tient en mouvement la roue de samsara : toute action est la conséquence d’une action
précédente et la cause d’une suivante… Pourtant, ce cercle vicieux peu être
rompu. Le moyen pour y parvenir est la
circoncision en esprit, dont il est question au logion 53. L’attention de
notre conscience doit se détacher du
domaine de l’action, afin de s’immerger dans la non-activité, dans le silence
du vide intérieur. La porte de notre chambre intérieure doit, de temps en
temps, se fermer derrière nous…
Dans la pureté originelle, dans laquelle réside
toujours l’enfant de sept jours, dans l’unité qui unit l’inférieur au supérieur,
chaque cellule de notre corps est harmonieusement unie
à toutes les autres. Où règne l’harmonie il ne peut y avoir de
dépendance ! La dépendance appartient à l’inférieur. Dans le dualisme, dans
lequel nous percevons toute manifestation relative, nous discernons des valeurs
différentes. Certaines choses sont plus importantes que d’autres. Dans l’unité
originelle cette distinction n’est pas de mise… ! La bonne terre n’est pas plus importante que la semence, le
spermatozoïde pas plus important que l’ovule, l’homme pas plus important que la
femme… Seule leur union harmonieuse a une valeur réelle…
Avoir et dépendance appartiennent à l’ancien, être
dans l’harmonie de l’unité au nouveau ! Pour la lumière du nouveau notre
œil est encore trop faible, notre conscience trop aveugle… En cela réside la
difficulté que nous éprouvons à accéder à la gnose de Jésus. Cette difficulté
engendre la tentation de retenir surtout la dernière ligne de ce logion, qui,
isolée de la première, pourrait illustrer un dualisme existant entre «l’esprit»
et «le corps». Mais il s’agit de psychè
et non de pneuma. En plus, il n’y a
pas que la dernière ligne…
113
ses disciples lui dirent
quel jour le royaume
viendra-t-il
sa venue ne s’observera pas
on ne dira pas il est par
ici ou le voilà
mais le royaume du père
s’étend sur la terre
et les hommes ne le voient
pas
Lc 17. 20-21 : le royaume
de Dieu ne se laisse pas épier, ni on ne dira le voici ou il est là car le
royaume de Dieu est au-dedans de vous.
La question des
disciples nous rappelle une fois de plus combien sont tenaces leurs attaches à
l’ancien. Se détacher de l’ancien est pourtant la condition première pour que
le nouveau puisse s’épanouir. Au début de cet évangile, au logion 3, Jésus
précisa sa conception du royaume : il
est l’intérieur de vous et il est l’extérieur de vous… Au logion 51 il tint
ce propos : ce que vous attendez est
venu mais vous ne le reconnaissez pas. Dans ce logion il confirme que le
royaume n’est pas le happening tant attendu par Paul et les juifs, mais une
réalité qui s’étend sur la terre. Sur terre la royauté du Père est établie… Cette réalité ne peut
toutefois être perçue par les hommes qu’à la condition que leur aptitude à
percevoir se transforme et que leur conception du royaume se modifie.
Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise un
acquit de connaissance. Le manque, qui nous accable aujourd’hui, concerne aussi
bien une juste connaissance de soi qu’une appréciation exacte de la loi, qui
gère la création entière comme elle gère notre propre physiologie. La
conception d’unité, dans laquelle chaque être est uni à cette loi, ne fait plus
partie de notre conscience. Une juste connaissance de soi peut à nouveau nous la
révéler.
Tout ce qui s’exprime sur terre, chaque cellule
végétale ou animale, chaque cellule de notre propre corps aussi est
spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie, la parole du Père dans la
création. À l’homme est toutefois déléguée la liberté d’écouter ses propres désirs,
de déterminer des choix personnels. Cette liberté l’élève bien sûr au-dessus de
toute autre espèce dans la création, mais comporte également une responsabilité
impressionnante. Comme la nature toute entière témoigne d’une intégration du supérieur
dans l’inférieur, la tâche de l’homme consistera donc à réaliser l’intégration
de cette unité dans sa propre conscience. Dans
la prise de conscience de son intégration dans la royauté du Père, ici et
maintenant, réside pour lui sa responsabilité au service de Son autorité.
Parce que l’homme ne voit ni n’écoute, il est
devenu aveugle et sourd… La lumière intérieure n’illumine plus sa conscience.
Dans les ténèbres de son ignorance son intelligence ne lui est plus d’aucun
secours. Il s’est enivré dans son propre savoir et pouvoir… Voilà le constat désolant
que fait Jésus… De cette pénible réalité le dernier logion de cet évangile est
illustration navrante...
114
simon pierre
leur dit
que mariam sorte de chez
nous
car les femmes ne sont pas
dignes de la vie
a dit jésus
voici que je l’attirerai
afin qu’elle devienne mâle
pour qu’elle aussi soit un
esprit vivant
semblable à vous
mâles
car toute femme qui se fera
mâle
entrera dans le
royaume des cieux
Le dernier logion de cet
évangile remarquable témoigne d’un anti-climax dégrisant ! Il nous rejette
dans une réalité ô combien humaine, qui de toute
évidence est peu réceptive à la parole de Jésus.
Les évangiles canoniques nous proposent eux aussi une
image du caractère impulsif de Simon Pierre. La grossièreté de sa remarque ne
laisse planer aucun doute quant à la place de la femme dans la culture
religieuse juive. De cet état d’esprit Paul témoigna lui aussi sans aucune ambiguïté.
Pour Paul, l’homme qui en paroles exaltantes chanta pourtant l’amour, Jésus fut
en effet tellement plus important en tant que «Christ crucifié et ressuscité»,
qu’en tant que l’homme qui reconnut dans chaque être, homme ou femme, son égal.
L’état d’esprit juif, dont témoignèrent Pierre et Paul, fustigea hélas bien
davantage le christianisme que ne le fit celui de Jésus.
Face à leur sentiment de supériorité, l’attitude de
Jésus a du être ressentie comme une atteinte à leur honorabilité masculine. Ici
Simon Pierre n’accepte pas qu’une femme demeure parmi eux. En se fondant sur l’ancien - toujours présent hélas - et
malgré la qualification de «catholique», la religion était en effet considérée
comme un domaine uniquement réservé à la gente masculine…
Afin de spécifier son union spirituelle, l’unité
dans laquelle la vie peut nous révéler sa richesse totale, Jésus fait dans cet
évangile appel à l’image de l’unité du masculin et du féminin. Le même
symbolisme est à l’honneur dans l’image du mariage et dans celle de la chambre
nuptiale. Il est donc concevable que parmi les disciples ces images furent la cause
d’une certaine commotion. En plus, la relation particulière qui unissait Jésus
et Mariam - Marie Madeleine, à qui Jean reconnut le privilège d’être la
première à reconnaître le Jésus ressuscité - ne fut pas toujours acceptée de
bon cœur par les disciples.
Dans ce logion la métaphore utilisée par Jésus a
subi une transformation remarquable ! L’image
de l’unité du masculin et du féminin
dégénère en effet en une
nécessaire mutation de la féminité, qui se ferait mâle… Il est évident que les paroles, mises ici
dans la bouche de Jésus, ne pourrait en aucun cas lui être attribuées ! La
nécessité d’une telle mutation serait en outre un blâme au Créateur… Le
fruit de l’unité du masculin et du
féminin, symbolisé dans le mariage, est l’ovule fécondé, comme le germe est le
fruit de l’unité de la graine et de
la bonne terre…
Comment le
symbolisme dans une image peut-il être reconnu si l’image elle-même n’est pas
acceptée… ? La manipulation, qu’a subie l’image dans ce logion, ne pourrait se concevoir
que dans la plume d’un transcripteur qui, imbu de son orgueil masculin, ne
pouvait accepter - comme ne pouvait le faire Simon Pierre - l’égalité de
l’homme et de la femme en tant que symbole de l’unité. Simon Pierre et ses
conjoints peuvent pourtant appeler à quelque mansuétude… En effet, le décryptage du symbolisme dans la métaphore de l’unité du
masculin et du féminin, de l’époux et de l’épouse, comme dans celle du mariage
et de la chambre nuptiale, la nécessaire transposition d’une union biologique
vers une union spirituelle, se sont avérés un défi insurmontable pour vingt
siècles de théologie chrétienne… Ni la signification radicale de l’unité, ni les nombreuses images référant à elle,
n’ont pu effleurer la conscience de ceux qui se sont présentés comme les héritiers
des disciples. De même que ceux-ci croyaient devoir redevenir petits pour avoir
accès au royaume, ainsi leurs héritiers semblent toujours croire que la vie
nous est transmise par une cigogne ou par un chou-fleur et non pas par l’unité
de papa et maman… L’épouvante paulinienne face à la sexualité - domaine de la
chair et du sang - a, en outre, laissé des traces plus que pénibles dans l’éducation
chrétienne…
L’aspiration de Jésus à une élévation
de la conscience humaine à une vision d’unité
- et non pas de séparation - de
l’inférieur et du supérieur, du naturel et du surnaturel, fut sans doute trop
perturbante pour être acceptable. Ce dernier logion nous confirme combien il
était difficile pour les hommes de se défaire de leurs prérogatives et, par une
juste perception des images, d’être réceptifs à une vision nouvelle. Jadis cette
démarche représentait pour eux - comme elle représente aujourd’hui toujours pour
une grande majorité d’entre nous - un engagement trop révolutionnaire. Peu
nombreux furent ceux ou celles en qui s’est opérée une metanoia, ce bouleversement mental libérateur et nécessaire proposé
par Jésus. Parmi eux : Marie Madeleine et Judas Thomas…
a - La naissance d’une saga
Dans la culture occidentale la
pensée religieuse fut indéniablement dominée par la croyance chrétienne. Bien
que celle-ci se soit dispersée sur notre planète en une multitude de
communautés diversifiées, qui tiennent à affirmer chacune leur propre identité,
la figure centrale en est toujours un certain Jésus, appelé le Christ. Comme
chaque musulman en Mohammed ou chaque bouddhiste en Bouddha, chaque chrétien
peut trouver en Jésus une opportunité ou une invitation à se laisser inspirer
par un exemple idéal. L’importance accordée au personnage est donc immense.
Mais quel homme était-il ? Comment en est-on arrivé à lui accorder, malgré
la brièveté de sa présence sur terre, une telle importance ? À quelle
aspiration profonde répondait son enseignement religieux ? Que serait-il
en outre advenu de son avènement s’il n’eut pas été reconnu comme un descendant
du roi David ou s’il n’eut pas été récupéré par un phénomène hors du commun,
appelé Paul, qui fit de lui le personnage final et décisif de la Bible.
L’association de Jésus et la Bible nous semble aujourd’hui tellement évidente
que l’idée même d’une mise en doute de son intégration biblique est de nature à
déranger des convictions solidement enracinées. Ce questionnement pourrait
pourtant s’avérer bien plus réaliste qu’il ne paraît aux yeux de nombreux
croyants. Dans le témoignage que nous a transmis Thomas, Jésus ne s’est en
effet non seulement jamais profilé dans une perspective biblique ou
messianique, mais il a en plus pris clairement ses distances par rapport aux
prophètes de la Bible et aux rituels en pratique dans la religion juive.
Précisons
avant toute chose que, lorsque nous parlons de la Bible, nous référons à
l’ouvrage littéraire, qui fait partie intégrante du patrimoine culturel
judaïque et qui par les chrétiens est appelé Ancien Testament. Il s’agit d’une
saga impressionnante, qui nous dévoile les racines historiques du peuple hébreu
et de leur alliance avec un Dieu unique, appelé YHWH. Pour les chrétiens la
Bible hébraïque est néanmoins incomplète, car elle ne se valorise que par
l’addition des témoignages rassemblés dans le Nouveau Testament et qui
concernent la vie et la bonne parole de Jésus.
Les
évaluations archéologiques les plus récentes confirment que le début de la
rédaction des textes bibliques en une épopée fantastique aurait eu lieu au VII°
siècle av. J.C., lors du gouvernement du roi judéen Josias. Le but de cette
initiative était à la fois politique et religieux : donner au peuple
hébreu une base historique lui permettant une prise de conscience de son
identité et de sa destinée originelle, dictée par une alliance exceptionnelle
avec le Dieu unique YHWH. Ainsi se rétablirait une confiance nouvelle
permettant à Josias la réalisation de son rêve messianique : le
rétablissement de l’hiérarchie davidique par la réunification d’Israël et de
Juda sous la haute protection de YHWH. Un peu d’histoire s’impose donc.
Dans la
période antérieure au gouvernement de Josias deux régions bien
distinctes constituaient ce qui aujourd’hui est appelée la Palestine :
Israël au nord et Juda au sud. Comme Israël bénéficiait d’un terroir fertile
et, en plus, se situait sur une voie commerciale reliant deux civilisations
importantes, celle d’Egypte et de Mésopotamie, il jouissait d’une prospérité
certaine. Quelques cités importantes témoignaient d’une organisation sociale
évoluée. La région de Juda offrait par contre l’image d’une nature inhospitalière
et difficilement accessible. La vie y était rude et les habitants plutôt
clairsemés, ce qui ne favorisait guère une structure sociale développée. De ce
fait son territoire était resté relativement isolé. De véritables cités n’y
existaient pas. Jérusalem, la localité la plus importante dans le nord de
Juda, était à l’époque à peine plus
vaste qu’un village traditionnel.
Un
bouleversement complet eut lieu lorsqu’en l’an 738 av. J.C. le roi d’Assyrie
Teglat-Phalasaar III jeta son dévolu sur la région prospère d’Israël. Il
conquit le territoire et détruisit la majorité des cités. Un nombre important
d’israéliens fut déporté vers l’Assyrie et remplacé par des nouveaux habitants
venus de l’est. Ceci signifia ni plus ni moins la fin d’Israël. Des nombreux
israéliens prirent toutefois la fuite vers le sud, ce qui provoqua une
transformation radicale en Juda, dont la population estimée à quelques dizaines
de milliers augmenta soudainement jusqu’à 120.000. Le temps d’une génération la
superficie de Jérusalem évolua de 6 à 75 hectares. Une fortification
impressionnante fut érigée afin de protéger cité nouvelle.
Tout ceci
eut lieu sous le règne du roi judéen Achaz (743 – 723 av.J.C.), considéré par
la Bible comme un roi impie. Son fils Ezéchias par contre nous est présenté
comme un souverain exemplaire. Mais, étant donné qu’il n’accepta pas la
domination assyrienne et rêva déjà d’une récupération d’Israël, il causa la
fureur de l’occupant assyrien, qui s’en prit au territoire de Juda. Seule la
cité de Jérusalem fut épargnée. Son fils Manassé, qui lui succéda, fut tel que
son grand-père répudié par la Bible, car il accepta la domination assyrienne et
surtout fut bien plus tolérant quant aux déviations religieuses. Il rétablit
pourtant une certaine prospérité en Juda grâce au commerce de l’huile d’olives.
Son règne prit fin en 642 av.J.C.
Durant le
règne de Josias (639 - 609 av.J.C.) l’emprise de l’Assyrie sur les territoires
occupés de ce qui fut Israël déclina fortement. Des problèmes aux frontières
nord et est du territoire assyrien en étaient la cause. Josias y vit une
opportunité pour réaliser son rêve messianique de rétablir l’unité du peuple
élu par YHWH. La condition essentielle pour que son plan ait quelque chance de
réussite était de pouvoir compter sur un soutient divin inconditionnel. Du
temps de Josias de nombreuses divinités étrangères faisaient
en effet l’objet d’un culte. Le peuple devait donc être convaincu que son
devenir était totalement dépendant de sa fidélité à YHWH, le Tout Puissant.
Cette dépendance détermina et déterminerait à jamais le sort du peuple hébreu.
Il prescrit donc l’éradication des divinités étrangères et la vénération de
YHWH en un lieu unique : le temple de Jérusalem. Il prit ensuite
l’initiative de rédiger l’histoire de son peuple en une épopée fantastique,
dans laquelle fut inclus un nombre de légendes faisant partie de la mémoire
collective. Cette saga pose aujourd’hui pourtant bien des questions aux
archéologues, qui mettent en doute aussi bien la véracité de certains
évènements que leur positionnement dans le temps.
Il est en
effet difficilement concevable que la sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse
de 600.000 hommes avec leurs familles et leurs biens, n’ait laissé aucune trace
archéologique. Les rois David et Salomon seraient certes des personnages
historiques, mais aussi bien les conquêtes et les exploits héroïques de David
que le lustre et les constructions fabuleuses de Salomon semblent appartenir à
l’imagination romanesque des auteurs de la Bible. Ainsi les archéologues n’ont
trouvé aucune trace d’un temple que Salomon aurait construit à Jérusalem.
D’autres légendes, telles que le combat opposant le jeune David au géant
Goliath ou encore l’effondrement des murs de Jéricho sous le seul effet des
trompettes guerrières de Josué, ont bien davantage
leur place dans un roman de jeunesse plutôt que dans une reconstruction
historique. Mais avec le soutien de Dieu rien n’est impossible, ainsi résonne
le cantique biblique…
Afin de
mettre en exergue le lien permanent unissant le peuple à leur Dieu, les auteurs
de la Bible eurent une intuition géniale en introduisant dans leur récit des
envoyés divins légendaires, appelés prophètes, capables de révéler aux humains
le jugement de Dieu et ses intentions dans la conduite de son peuple. Une de ces
prophéties, à la fois extraordinaire et révélatrice des intentions bibliques,
concerne un prophète non spécifié qui, au X° siècle av. J.C., au temps du règne
de Jeroboam, aurait prédit la venue salvatrice de Josias trois siècles plus
tard… ! Dans leur livre «La Bible dévoilée » les auteurs Finkelstein
et Silberman comparent cette prophétie à une prédiction hypothétique, qui
aurait été faite par un membre de la communauté afro-américaine au XVII°
siècle, annonçant la venue de Martin Luther King trois siècles plus tard…
Les
découvertes archéologiques des dernières décennies, le plus souvent réalisées
par des scientifiques juifs, mettent indubitablement en doute la véracité
historique de nombreux récits bibliques. Il semble aujourd’hui que nombre de
légendes, incorporé dans la Bible et attribué aux patriarches, à Moïse ou aux
rois, soit le fruit d’une projection de la situation
problématique en Juda à la fin du VII° siècle. Nous ne pouvons que témoigner un
profond respect pour le travail responsable de ces chercheurs, qui n’hésitent
pas à mettre en question les racines historiques de leur propre culture.
Ce n’est
pas le propos de cet ouvrage de s’investir dans une analyse critique de la
valeur historique de la Bible. Nous laissons cette option à d’éminents spécialistes.
Il nous semble toutefois opportun de rappeler le rôle perturbateur important
que peut jouer la foi dans l’appréciation de découvertes archéologiques,
surtout lorsque celles-ci mettent en doute la véracité d’un ouvrage littéraire
ô combien sacré pour les religions monothéistes. L’infaillibilité est en outre
l’apanage ni de la science ni d’une autorité religieuse. S’il est exact, comme
nous le démontre l’histoire, que la religion et le pouvoir ont trop souvent
fait bon ménage, il en va bien différemment quand il s’agit de la relation
entre la religion et la science. S’investir dans une recherche scientifique
ayant pour objet ce qui constitue avec l’antiquité grecque les fondements mêmes
de notre culture occidentale, s’avère une opération extrêmement délicate. À ce
sujet il importe de considérer qu’aussi bien la science qu’une croyance sont des démarches humaines de connaissance concernant d’une
part une réalité naturelle et de l’autre une réalité surnaturelle. L’orgueil de
prétendre à la possession de la vérité n’est étranger ni à l’une ni à l’autre…
b - Jésus est-il le Messie... ?
Il est remarquable que, pour
parler de Jésus, le monde chrétien fait bien plus souvent usage du mot Christ
que de son véritable prénom. Nous rappelons que Christos est la traduction grecque du mot hébreux Mashiah, qui en notre langue se dit
Messie. Ce titre, accordé à quelques rois bibliques tels que David et Salomon
et consacré par une onction royale, faisait référence à leur responsabilité
envers leur peuple et l’alliance que YHWH avait conclu
avec celui-ci. Le titre de Messie était en plus accompagné d’une autre
spécification, celle de «fils de Dieu», qui référait à une élection divine et
non pas, comme les chrétiens l’entendent aujourd’hui, à une descendance divine.
Cette logique biblique est également de rigueur dans les évangiles. À ce propos
il est bon de rappeler que, parmi les quatre évangélistes canoniques, seul Jean
confère explicitement à Jésus une nature divine.
En lui
attribuant la qualité de Messie, Jésus fut donc placé dans la lignée des rois
bibliques. Les évangiles témoignent en outre d’un zèle tout particulier à
confirmer sa descendance du roi David. Serait-ce aussi un hasard que Bethlehem,
le lieu de naissance attribué à Jésus, est également l’endroit où David aurait
vu le jour ? La reconnaissance de sa descendance royale est en plus
confirmée par l’inscription, sarcastique il est vrai, sur la croix : «roi
des juifs». Quant à Jésus lui-même, jamais il ne s’est accordé le titre de
Messie ni celui de fils de Dieu. Ni des évangiles canoniques ni de celui
de Thomas il est à déduire que Jésus ambitionnait quelque pouvoir royal que ce
soit. Lorsque, dans l’évangile de Marc, certaines personnes crurent reconnaître
en lui un «fils de Dieu», il réagit fermement en leur disant :
«ne m’appelez pas ainsi» ! (Mc
3, 12). Parlant de lui-même il utilisa selon les évangiles bien plus
fréquemment l’expression «fils de l’homme». Et pourtant, une grande majorité
des croyants l’appelle toujours le Christ, le Messie…
Ce fut le
juif Paul qui conçut une dimension nouvelle à la notion de Messie. Car aucun
Messie biblique, si pieux fusse-t-il, n’était à ce jour parvenu à annihiler les
conséquences de la rupture entre l’homme et son Dieu biblique. La cause de
cette séparation est rapportée par la Bible dans le livre de la Genèse, qui
nous conte l’histoire d’Adam et Eve et de leur péché originel. Un récit
mythique devint ainsi l’assise historique d’une intégration différente de Jésus
en tant que Messie dans la Bible. Paul imagina en effet que Jésus, par son
sacrifice à la croix, avait commis l’acte rédempteur nécessaire à la
réconciliation entre Dieu et l’homme. Dorénavant plus rien ne pouvait plus
s’opposer à la réunification de l’homme et de son Dieu et donc à la
restauration du royaume divin sur terre. Pour Paul cette espérance - ou faut-il
plutôt parler de fantasme ? - liée aux évènements apocalyptiques et au
jugement dernier prédits par la Bible, se profila comme une réalité toute
proche, dont lui-même serait le témoin privilégié. Jésus était donc le Christ,
l’unique et véritable Messie, qui par son sacrifice avait permis la
réintégration toute proche de l’homme dans le Royaume de Dieu. Et, puisqu’il
avait en plus triomphé de la mort, personne ne pouvait plus douter de sa nature
divine. Voilà la quintessence de la foi chrétienne, dont non pas Jésus mais
Paul fut le véritable inspirateur. C’est lui qui donna à la crucifixion et à la
résurrection une dimension catholique
- entendez universelle – et qui transgressa ainsi les limites culturelles de la
Bible. L’idée d’une ouverture religieuse, qui transcende la culture hébraïque,
apparaît en effet comme l’unique point commun entre Paul et Jésus.
La
signification biblique aussi bien de «Messie» - et donc de «Christ» - que de
«fils de Dieu» n’a donc plus cours dans l’image actuelle que la croyance
chrétienne nous propose de Jésus. Cette image nous la devons surtout à Paul. Il
était en effet habité par l’absolue conviction d’avoir été élu par Dieu afin
d’annoncer Sa parole au monde. Et pour ce faire il ne s’est soucié ni de
l’enseignement de Jésus, ni des conceptions bibliques de ses coreligionnaires
juifs.
c - La parole de Dieu…
La Bible est sacrée car elle
représente l’expression de la «parole de Dieu». Dans la Bible Dieu s’est révélé
Lui-même, ainsi nous est enseigné. Cette conviction concerne aussi bien les
juifs que les chrétiens et les musulmans. Car six cents ans après Jésus,
Mohammed nous rapportait lui aussi la parole du Dieu biblique, qui fut
transcrite dans le Koran. De toute évidence certaines personnes ont donc reçu
ce privilège extraordinaire d’entendre la «parole de Dieu» et de la communiquer
à d’autres… Dans la Bible ils furent appelés prophètes. Mais que signifie
l’expression «parole de Dieu» ? Car produire des paroles est une faculté
humaine, qui nous permet de communiquer entre nous et que, comme toutes nos
facultés, nous recevons d’une source mystique.
Afin de
combler un vide entre deux réalités bien distinctes, celle de l’humain et celle
du divin, l’homme a depuis toujours fait usage de la parole dans des rites et
des prières. Mais peut-on imaginer que les rôles puissent être inversés ?
Est-ce bien raisonnable d’attribuer à une réalité absolue l’usage d’une faculté
qui est le propre de l’homme ? Ne réduit-on pas ainsi une réalité mystique
ou spirituelle à une dimension humaine ? La prise de conscience d’une unité dans laquelle l’homme et Dieu sont
unis est une chose. S’approprier une connaissance du divin en exprimant «sa
parole» est un propos bien différent ! Cela supposerait en effet que
certaines personnes aient eu accès à une «conscience divine»… Est-ce bien
crédible… ? Peut-on reconnaître à des hommes, tels que Paul, Mohammed ou
les prophètes de la Bible une autorité leur permettant de se présenter comme
des interprètes de la «parole de Dieu» ? Dans le témoignage de Thomas
jamais Jésus ne s’est accordé cette autorité…
Dans son
aspect sublimé, exprimé par le mot grec logos,
la «parole» ou le «verbe» peut, il est vrai, officier comme symbole pour une
manifestation continue de l’Esprit. C’est en ce sens, nous semble-t-il, qu’il
faille comprendre «le verbe» dans le prologue de l’évangile de Jean. La parole,
telle qu’elle est parlée ou écrite par l’homme, est une expression de la
conscience humaine, de pensées et de sentiments humains. Si nous pouvions
accorder à cette conscience la pureté d’un lys, la parole humaine pourrait, à
l’image de la nature toute entière, servir l’expression d’une réalité
supérieure. Hélas, la réalité ne corrobore nullement cette supposition. Car
chaque conscience humaine témoigne de faiblesses. Nous pouvons donc nous
demander quelle raison a poussé des hommes à révéler de cette façon une
inaccessible réalité supérieure ? La motivation des auteurs bibliques ou
autres prétendus prophètes était-elle vraiment exempte de toute ambition
personnelle dans un contexte religieux ou politique…?
La
conscience religieuse, en laquelle tous les aspects de la vie naturelle se
conçoivent comme l’expression d’une réalité mystique, rend toute proclamation
d’une «parole divine» superflue. Une seule rose ou un seul âne est mieux à
l’écoute de la parole divine que tous les personnages bibliques réunis !
Chaque homme ou femme, qui est à l’écoute de la nature et y reconnaît Sa loi
d’harmonie, est à l’écoute de Sa parole ! Cette démarche ne ressort plus
de l’imaginaire mais du réel. Comme quoi une conception religieuse peut être
d’une simplicité enfantine… Reconnaître la loi d’harmonie, la respecter et se
laisser inspirer par elle réduisent les dix commandements de Moïse, toutes les
directives coraniques ou les innombrables prescriptions de la Thora à leurs
véritables proportions humaines. Serait-ce vraiment un hasard que Jésus, dans
la première parabole citée dans trois des évangiles canoniques, nous invite à
observer l’expression de la vie telle qu’elle se manifeste à travers l’unité de
la semence et de la bonne terre… ? En outre cette parabole ne représente
pas son unique référence au monde naturel.
d – La
genèse d’une croyance
Comme le Bouddha, six siècles
avant lui, prit à un âge adulte la décision de propager une conception nouvelle
de la vie et de son vécu par l’homme, Jésus, lui aussi dans la force de l’âge,
décida de témoigner de sa conscience religieuse. L’unique source de
renseignements sur la vie et la «bonne parole» de Jésus se limite pour le
croyant chrétien aux quatre évangiles répertoriés dans le canon de l’Église et
de ce fait appelés évangiles canoniques. Ils se distinguent en cela d’un grand
nombre d’évangiles non reconnus par l’Église, appelés apocryphes. Cette
qualification est dérivée du mot grec apocruphos,
qui signifie secret ou caché. Hormis ces quatre évangiles le canon de l’Église
comporte les Actes des apôtres, l’Apocalypse de Jean et un nombre d’épîtres de
disciples et de Paul. Cette compilation reçut le nom de Nouveau Testament. Son
autorité ne fut reconnue officiellement que vers la fin du quatrième siècle.
Les
évangiles peuvent être considérés comme des témoignages écrits qui se sont
développés dans différentes communautés juives et qui font référence à
l’autorité spirituelle d’un disciple de Jésus. Procéder à une juste évaluation
de leur valeur informative n’est pas une tâche aisée. Nous faisions déjà
référence à l’étude de l’École biblique de Jérusalem concernant la genèse des
évangiles. Cette étude révèle les multiples influences et adaptations
réciproques, qui ont marqué l’évolution de ces écrits. Ainsi elle discerne dans
l’évolution de l’évangile de Jean quatre niveaux distincts attribués à trois
auteurs différents. (1) Durant son évolution le texte original aurait été
quasiment décuplé. Un autre constat est que, parmi les quatre évangélistes,
deux ne faisaient pas partie des apôtres : Marc et Luc. Mais concernant
l’identité de Matthieu et de Jean en tant qu’évangélistes une certaine prudence
s’impose également. Leur statut d’apôtre devrait donner à leur témoignage une
crédibilité évidente. Pourtant les différences, qui distinguent ces deux
évangiles, sont plus que considérables. Actuellement la tendance théologienne
opte plutôt pour un précurseur de l’évangile de Marc comme la référence la plus
ancienne. Mais selon Papias, un père de l’Église du deuxième siècle, Marc
aurait mis en écrit ce qu’il avait appris de l’enseignement de Pierre. La
description que Papias donne aussi bien de l’écrit de Marc que de celui de
Matthieu ne correspond toutefois pas aux évangiles que nous avons sous les yeux
aujourd’hui. Un détail suffisamment
intrigant pour être signalé est que la mention que fait Matthieu de la
désignation par Jésus de Pierre comme le roc sur lequel l’Église est fondée
(Mt. 16, 18), est ignoré par Marc, le disciple de Pierre… Cette élection, que
seul Matthieu nous rapporte, est en outre considérée par l’École biblique de
Jérusalem comme un ajout opéré par l’ultime rédacteur Matthéen, soit vers la
fin du deuxième siècle.
Ce qui en
cette matière étonne le plus le profane est la complexité du réseau dans lequel
les évangiles ont vu le jour. L’histoire de la transmission du témoignage
religieux de Jésus comme de la reconnaissance de sa qualité exceptionnelle en
tant que Dieu lui-même, ne fait en effet pas preuve d’une perception unanime
voire consonante. La manière dont différentes communautés juives ont réagi à
son enseignement témoigne bien davantage de la diversité propre à une perception
humaine que d’une unique inspiration spirituelle. La confusion qui régnait dans
ces communautés par rapport à la nouvelle parole n’aurait certainement pas eu
cette ampleur s’il y aurait eu une concordance entre l’enseignement de Jésus et
le message biblique. Cette confusion fut en plus amplifiée par les idées
originales prônées par un certain Paul, venu de nulle part et qui trouva à sa
manière une concordance entre sa croyance biblique et l’avènement de Jésus.
Une
harmonisation des différents témoignages s’imposait donc. Ce travail s’est
avéré satisfaisant pour trois des évangiles canoniques appelés aujourd’hui
synoptiques : ceux de Marc, Matthieu et Luc. La tradition johannique se
distingue plus nettement des autres. Citons pour exemple que le miracle le plus
spectaculaire qu’aurait accompli Jésus - la résurrection de Lazare, le frère de
Marie Madeleine et de Marthe - n’est rapporté que par Jean. Cet évènement
représentait-il pour Jean la preuve ultime de la divinité de Jésus, qu’il était
le seul parmi les évangélistes à reconnaître explicitement ? Par Jean ce
miracle est en outre présenté comme la goutte qui fit déborder le vase de
l’irritation juive et qui aurait de ce fait été le facteur déterminant dans
l’arrestation de Jésus. Son évangile est en outre considéré par un grand nombre
de croyants comme le plus spirituel.
De toute
évidence il importait de fonder l’autorité de la nouvelle croyance sur les
écrits les plus anciens. Bien qu’il soit logique d’admettre que la rédaction
des évangiles ait débuté au premier siècle, il est étonnant qu’aucun père de
l’Église ne mentionne un évangéliste par rapport à son évangile avant la
seconde moitié du deuxième siècle. Leurs citations réfèrent surtout à
«l’évangile du Seigneur» sans spécification précise d’une origine ou d’un
évangéliste. La formulation des paroles est en règle générale plus archaïque
que celle dans les évangiles. En plus il nous semble utile de signaler que les
textes évangéliques les plus anciens dont nous disposons -
les codex Sinaïticus et Vaticanus - sont écrits en langue grecque et datent de
la moitié du quatrième siècle.
La
diversité dans l’approche ou l’interprétation de l’enseignement de Jésus fut
également à la base de conflits dramatiques que connut la nouvelle croyance
dans les premiers siècles de son existence. Ceux-ci concernaient surtout la
déité de Jésus en tant que Fils de Dieu et, suite à cela, la conception du
mystère de la trinité. L’exaspération de l’empereur Constantin, à qui l’Église
catholique doit sa reconnaissance, fut au début du quatrième siècle telle,
qu’il prit l’initiative contraignante de rassembler les responsables religieux
dans un concile afin de résoudre un nœud gordien théologique. Ce qui s’avéra
finalement et logiquement une mission impossible… Et lorsque nous prenons en
plus en considération l’influence importante qu’avait prise la gnose et contre
laquelle Irénée, évêque à Lyon vers l’an 180, avait engagé une croisade
virulente, le tableau final de la prime enfance du christianisme offre une
image bien troublante…
(1) Synopse des quatre Évangiles Tome III M-E Boismard et A. Lamouille.
e - Une
vision nouvelle
Si l’homme
veut s’intégrer dans une évolution positive il importe qu’il s’engage dans une
voie de connaissance. Non pas une connaissance dogmatique, une vérité
contraignante que d’autres lui proposent mais celle engendrée par une démarche
ou une expérience personnelle, qui mène à une juste
prise de conscience de soi. C’est la voie de la sagesse… L’ignorance est
absence de connaissance qui conduit à l’angoisse, à une dépendance et une fragilité.
Une connaissance véritable est à la fois libératrice et révélatrice de notre
propre responsabilité. Sa finalité est de servir et non pas d’asservir. Celui
ou celle qui respecte cette règle génère une autorité. Ceux qui font de leur
savoir une force contraignante sont victimes de leur orgueil et s’engagent sur
la pente savonneuse du pouvoir.
Il est
superflu de rappeler les conséquences désastreuses que des ambitions de pouvoir
ont provoqués et provoquent toujours dans la société humaine. «Moi je suis plus
fort, plus beau, plus intelligent que toi»… Ce phénomène pubertaire nous
indique bien que notre société n’a pas encore atteint un stade adulte… Une
conscience d’unité, dans laquelle nous reconnaissons à tous les êtres une
valeur égale, où personne n’est plus important qu’un ou qu’une autre, est
tellement moins la source inspiratrice de nos actes que la présomption de notre
valeur individuelle.
Notre ignorance peut engendrer pour nous-mêmes
le désir d’accéder à une connaissance. Trop souvent hélas elle représente pour d’autres une opportunité à exercer un pouvoir. C’est pour cela qu’il
importe que chaque homme ou femme, conscient de son ignorance - ce qui
constitue déjà un premier pas sur la voie de la sagesse - apprenne à discerner un
savoir exacte d’un savoir imaginaire et donc à distinguer judicieusement les
personnes qui proposent une connaissance.
Dans
l’évangile selon Thomas Jésus nous exhorte à la
recherche d’une juste connaissance de soi, à une mise en question de nos idées
et de nos convictions et, à l’image du pêcheur averti, à cultiver un sens de
discernement. Ainsi il nous confronte à la fois à notre liberté personnelle et
à notre responsabilité individuelle. Dans une optique religieuse ceci représente
la voie de la gnose. Dans son premier épître aux galates (1,9), par contre,
Paul enjoint vigoureusement ceux-ci à suivre inconditionnellement ses
directives : si quelqu’un vous
enseigne un évangile différent (du mien…) qu’il soit maudit… Pour lui son évangile représente l’unique
vérité et toute approche ou interprétation différente de la sienne est à
proscrire. Mais dans son évangile aucune référence à l’enseignement de Jésus
n’est présente… La contradiction entre l’invitation de Jésus et la
malédiction de Paul est saisissante !
Les états
d’âme de Paul suscitent des questions… Fut-ce bien son intention, comme ce fut
celle de Jésus, d’aider ses frères et sœurs à se libérer soi-même en les
invitant à une prise de conscience personnelle de leur relation avec cette réalité
absolue appelée Dieu, ou se considérait-il comme l’élu de son Dieu, afin de
proclamer sa propre vérité au monde…? Quelle attitude repose sur une
connaissance et engendre l’autorité et quelle autre repose sur un savoir
imaginaire et conduit à un abus de pouvoir… ?
Dans le
sillage de Paul l’Église n’a pu résister à la tentation du pouvoir… L’image du
divin omnipotent, telle qu’elle nous est présentée dans la Bible, est devenue
celle de l’Église catholique. L’intégration de Jésus dans la réalité divine a
eu toutefois pour effet de moduler l’image d’un Dieu intransigeant et
punissant, en reconnaissant en Lui l’Être miséricordieux qui est source
d’amour. Maintenant que nous pouvons reconstituer avec une grande probabilité
véridique les intentions humaines à l’origine de la rédaction de la Bible, à
savoir la restauration du pouvoir royal davidique et, pour ce faire, l’éveil à
une prise de conscience de l’alliance unissant un peuple à son Dieu, on ne
pourrait s’étonner que la culture biblique, basée sur un pouvoir humain uni au
pouvoir divin, ait également intoxiqué la croyance chrétienne. La projection de l’ambition humaine à exercer
un pouvoir sur une réalité divine ne peut qu’illustrer à quel point une
démarche religieuse peut tutoyer l’absurde…
Afin de préserver
son pouvoir l’Église fit non seulement appel à la force du glaive - souvenons
nous des croisades, de «l’évangélisation» de l’Amérique du Sud ou de la
persécution des cathares et autres protestants - mais également à une
arme plus subtile : celle de l’angoisse. Pour ce faire le Dieu fustigeant
et les horreurs infernales de la Bible présentaient un prétexte évident. Dans
le jardin imaginaire, substrat de germination de toute connaissance du divin,
les opportunités sont nombreuses pour cultiver des angoisses afin d’exercer un
pouvoir. Cette attitude révèle toutefois une intention honteuse, que jamais une
démarche religieuse n’aurait du concevoir : celle de la manipulation de
l’ignorance humaine… Car, dans la croyance catholique un potentiel redoutable était
présent : une assurance que, suite au pouvoir de rémission des péchés
accordé à ses prêtres, la menace de tortures infernales pouvait être écartée.
Ainsi l’espérance d’un accès au bonheur éternel devint quasiment une
certitude ! Une espérance, qui ne se fonde pas sur des bases réalistes, ne
peut pourtant jamais représenter une option positive…
Tout
pouvoir est contraignant, une autorité par contre est libératrice. Le respect
d’une liberté de recherche personnelle ou, à l’exemple de Jésus lui-même, une
exhortation à une démarche individuelle de connaissance, afin d’assumer une
responsabilité personnelle, n’a jamais figuré à l’agenda de l’Église. Chaque
initiative personnelle fut toujours considérée par elle comme une ingérence
impudique dans sa foi et donc comme une menace pour son pouvoir. Hormis un
nombre d’exceptions individuelles d’une très haute qualité, vingt siècles de
présence chrétienne ne peuvent prétendre au mérite d’avoir servi la vie en
rendant les hommes plus libres et donc plus responsables…
Unité ou
séparation ?
Parce que
Dieu, en tant que symbole d’une source de vie unique et absolue, appartient à
un monde surnaturel, Il est fatalement séparé de l’homme qui lui fait partie de
la nature. L’idée religieuse d’être uni au divin, de faire partie intégrante du
royaume de Dieu, ne peut donc s’accomplir qu’après notre mort biologique. Ainsi
nous est enseigné. Le lieu hypothétique de l’union avec Dieu est appelé son
royaume. Pour Paul l’avènement du royaume et donc de notre union avec Dieu étaient
pourtant plutôt une question de jours que d’années. Son attente utopique
n’étant pas confirmée par la réalité, elle évolua progressivement et
pragmatiquement vers une réalité qui ne se révèlerait qu’au delà de cette vie biologique.
Cette adaptation, dictée par une réalité incontournable, représente aujourd’hui
l’espérance ultime de chaque croyant.
En ce qui concerne notre
relation avec le divin dans le présent, la foi nous dicte : comme Dieu est
omniprésent, bien que nous ne puissions d’aucune façon l’observer, et que Sa
volonté détermine toutes choses mais restera toujours impénétrable pour
l’homme, Dieu sera toujours pour lui une réalité aussi dominante qu’inaccessible.
En ce bas monde l’homme demeure
fatalement à la fois dépendant et séparé de Dieu. Dans cette vie une intégration
dans son royaume ne pourrait être envisagée… Pourtant un des évangélistes
canoniques témoigne d’une vision différente exprimée par Jésus quant à la venue
du royaume. Dans son évangile (17, 20-21) Luc nous rapporte ces paroles de
Jésus :
Or, interrogé par les pharisiens sur le moment où vient
le royaume de Dieu, il leur répondit et leur dit : «La venue du royaume de
Dieu ne se laisse pas épier, ni ils ne diront : le voici ou là, car voici,
le royaume de Dieu est au-dedans de vous»
Aussi bien
la traduction des mots grecs entos umôn
estin - nous avons adopté la traduction de l’École biblique de Jérusalem -
que leur interprétation prêtent à discussion. Une
traduction plus courante de ces paroles est : le royaume de Dieu est au milieu de vous. Cette traduction ne peut toutefois
elle non plus référer à une vie future mais à une réalité actuelle… À la
lumière du témoignage de Thomas la discussion se dilue étrangement : mais le royaume est à l’intérieur de vous et
il est à l’extérieur de vous…, quand vous aurez fait le deux un… alors vous
entrerez dans le royaume. Le message est clair : dans cette vie nous
faisons tous partie du royaume mais la conscience de cette unité ne s’est
toujours pas éveillée en nous…
Reste donc
la question de savoir comment nous pouvons prendre conscience non pas de notre
séparation mais de notre intégration dans cette réalité que Jésus appelle le
royaume ? Si cette expérience, qui ne pourrait être du domaine sensoriel,
demeure possible il ne peut s’agir que d’une expérience spirituelle.
La réalité
religieuse concerne la vie, une voie à parcourir, dont le but final est
d’aboutir à une juste connaissance, la vérité.
Voie, vérité, vie : voilà des paroles «officielles» de Jésus. Ce fut le
mérite du Bouddha de distinguer cheminement
religieux et représentation du divin.
Jamais le Bouddha ne s’est octroyé une connaissance du divin ! Dans le
témoignage de Thomas Jésus confirme implicitement cette distinction, même s’il
fait usage de l’image d’un père.
Une image peut
représenter une aide appréciable afin de nous permettre d’accéder à une
connaissance. Elle peut officier comme point de repère pour guider notre
cheminement et le confronter à la réalité. Jamais pourtant une image ne peut
prendre la place de la réalité qu’elle se propose d’éclairer. Le divin peut en effet se révéler comme un père inspirateur mais il n’est pas un père ! Aussi longtemps que,
comme Jésus, nous avons recours à l’image d’un père, tout en restant conscient de faire appel à une image, rien ne s’y oppose !
Le problème réside dans l’esprit des personnes qui confondent trop aisément
image et réalité.
La finalité
du cheminement religieux est de devenir réceptif à une expérience spirituelle
qui seule peut nous confirmer notre unité dans une réalité spirituelle. C’est
de cette expérience que Jésus rendit témoigne. Seulement voilà, en
reconnaissant à Jésus une nature divine, nous devons fatalement accepter que
notre expérience humaine ne peut être égale à la
sienne. Quelle que soit l’intimité du lien qui puisse, dans notre imaginaire,
nous unir à Jésus, nous devons accepter que sa nature transcende la nôtre et
que de lui également nous sommes fatalement séparés…
Mais
peut-on raisonnablement accepter que, par des hommes, un être humain soit élevé
au niveau divin ? Suffit-il de considérer des témoignages humains,
attestant une reconnaissance vivante d’un être décédé, pour déclarer que cet
être est Dieu lui-même ? Dans les traditions religieuses orientales de
tels phénomènes ont bien souvent fait l’objet de témoignages ! Dans
l’évangile selon Thomas jamais Jésus ne se différencie de ses semblables. Ce
qui lui est possible de réaliser nous est également donné d’accomplir… Mais dans ce cas il ne serait pas plus divin
que nous, à moins que… nous ne soyons aussi divins que lui ! Pourquoi
dès lors n’avons-nous pas la même expérience spirituelle que lui ? La
réponse la plus plausible à cette question est : parce que la qualité de son
état de conscience était vraisemblablement différente de la nôtre. C’est la
raison pour laquelle nous ne sommes toujours pas réceptifs à cette présence
inspiratrice par laquelle il se sentait uni au supérieur. L’enseignement à la
fois le plus troublant et le plus passionnant dans le témoignage de Thomas est
que chaque être peut avoir accès à l’expérience qui est la sienne. Car notre
conscience «vit» et sa qualité peut donc évoluer…
La
question qui se pose est donc : comment pouvons nous induire une évolution
positive dans l’état de notre conscience ou, en paroles plus concrètes,
comment pouvons-nous purifier les structures physiologiques, qui déterminent la
qualité de notre conscience, et y instaurer une meilleure harmonie afin
qu’elles puissent assumer leurs fonctions originelles ?
Ceux qui se sont investis dans
les paroles de Jésus et dans les commentaires auxiliaires auront sans doute
compris dans quelle direction nous croyons devoir rechercher la réponse à cette
question. Cette réponse nous est le plus explicitement proposée à la fin du
logion 60 :
vous cherchez pour vous-mêmes un lieu dans un repos
pour que vous ne deveniez cadavres et ne soyez mangés
La
tradition orientale nous propose une pratique qui permet d’atteindre une telle
qualité de repos dans notre mental qu’il en résulte une harmonisation
progressive des structures physiologiques en question. Nous référons à la
pratique de la méditation.
En
conclusion
Confrontés
depuis l’aube de l’humanité au défi religieux, des hommes ont conçu des visions
différentes, dont les témoignages sont parvenus jusqu’à nous. Pour un nombre
important de personnes la Bible hébraïque est toujours la source inspiratrice
dans leur démarche religieuse. Bien d’autres s’inspirent de la Maha Bharata, du
Koran, de l’enseignement ou de la vie du Bouddha ou de Jésus. Notre
responsabilité religieuse ne réside toutefois pas dans l’acceptation d’idées
que d’autres, dans un environnement culturel totalement différent du nôtre, ont
exprimées. Leurs témoignages ont sans aucun doute une valeur indéniable mais
ils n’attestent finalement que d’une conception religieuse humaine à
l’intérieure d’une société délimitée et temporelle.
Chaque être
humain est tributaire de sa culture… Mais Jésus nous enseigne que, si nous
voulons être libres, il est nécessaire de rompre des liens. C’est la condition
essentielle pour assumer pleinement la
responsabilité du cheminement qui nous incombe. Répondre à son invitation
implique une transformation de notre liberté en une responsabilité intelligente
et non pas en une espérance utopique… Aujourd’hui des scientifiques nous dévoilent que le récit biblique est bien différent de la
réalité historique et que l’imaginaire romanesque y est amplement présent. Cela
ne diminue en rien la valeur de cette œuvre grandiose mais nous invite quand
même à nous interroger sur sa valeur comme guide doctrinal religieux. Ainsi se
précise l’importance de la question initiale que nous nous sommes posés, à
savoir : la teneur véritable de l’enseignement de Jésus est-elle valorisée par
son intégration dans la saga biblique ? Le lien entre Jésus - le nouveau -
et la Bible - l’ancien - fut chronologiquement en premier établi par Paul.
Celui-ci reçut en effet la plus stricte éducation religieuse juive. Pour lui
toute valeur religieuse ne pouvait être perçue que dans une perspective
biblique.
La Bible
nous conte l’histoire de l’alliance d’un peuple avec son Dieu. La quintessence
de l’enseignement de Jésus, tel que Thomas nous l’a transmis, est l’unité
individuelle de chaque être et de sa source de vie. À la recherche d’une juste
interprétation des paroles de Jésus, tout rapprochement entre les deux messages
sera forcément source d’interférences.
La
sincérité nous impose à reconnaître que dans cette vie se posent des questions
auxquelles notre intelligence n’est aujourd’hui pas capable de répondre. C’est
un non-sens intellectuel de vouloir nier cette limitation par des contes
imaginaires, nonobstant leurs intentions sans doute fort respectables. La
réalité est que nous vivons une vie dont aussi bien l’origine que la finalité
nous dépasse. Mais, parce que nous vivons, nous sommes à chaque instant unis à
sa source absolue, comme chaque atome y est uni, comme sont liés l’enfant et sa
mère. Cette unité est l’essence même de la conscience religieuse. En elle est
fondé le principe du respect et de la solidarité humaine ainsi que notre
implication dans l’évolution de la nature entière.
Le propre
d’une tragédie est que, dans un désir ardent et sincère de réaliser le bien, le
contraire fatal est provoqué. Dans sa tentative de réaliser une union avec
Cela, qui est la cause de la création, l’homme a remplacé Cela par Quelqu’un.
Cette substitution est intellectuellement compréhensible mais demeure une
erreur tragique. Car une réalité absolue fut reniée et remplacée par une image.
Ainsi l’homme s’est séparé de sa source de vie réelle. Alors que son intention
ou son désir était un rapprochement, un fatal éloignement en fut la
conséquence…
Ce que les
responsables religieux chrétiens nous proposent est la fatalité d’une
séparation, accompagnée il est vrai de l’espérance qu’un jour celle-ci prendra fin.
Par la représentation biblique du divin et par la reconnaissance que l’homme,
appelé Jésus, est en fait Dieu lui-même, nous fûmes induits en erreur…
Aujourd’hui notre tâche consiste à bien discerner les valeurs et les
images humaines qui nous sont proposées, à distinguer leurs mérites et leurs
errements, mais surtout à ne pas renier notre propre responsabilité.
Notre
approche n’est pas imaginaire mais est fondée sur une donnée réelle : un
écrit découvert parmi d’autres en 1945, attestant de l’enseignement d’un
dénommé Jésus et transcrit par un certain Judas Thomas. Les nombreuses
concordances avec les évangiles connus nous confirment qu’il s’agit bien du
Jésus, qui fut intégré dans la Bible et qui devint le personnage clef de la
religion chrétienne. Historiquement et malgré des nombreuses hypothèses plus ou
moins fantaisistes, nous savons en effet bien peu de choses sur la vie réelle
de Jésus. Mais pourquoi ne pas témoigner d’une retenue respectueuse quant à sa
vie privée… ? La question qui importe n’est pas : que pourrait être
la vérité sur la vie de Jésus ? Mais bien : que faisons-nous de son
enseignement, de son invitation, de son défi, tels qu’ils nous sont présentés
dans le témoignage de Thomas ?
Le Jésus
selon Thomas peut toucher, voir ébranler notre sensibilité intellectuelle ou
religieuse. Il peut aussi nous laisser indifférents. Ce témoignage représente
toutefois une opportunité indéniable pour reconsidérer notre responsabilité
religieuse sur des bases plus réalistes que celles inspirées par les contes
bibliques. Notre responsabilité intellectuelle n’implique-t-elle pas que nous
puissions, au XXI° siècle, nous libérer - quelle circoncision en esprit !
- d’idées et d’intentions de personnes, qui au VII° siècle av.J.C. en Juda et pour des raisons religieuses et stratégiques, ont
décidé de rédiger une oeuvre littéraire nous révélant le passé historique de
leur peuple… ?
Aujourd’hui
une fois de plus la nature nous fait prendre conscience de l’urgence d’un
éveil. Le choix de rompre des liens dans un cheminement qui engage à une prise
de conscience individuelle n’est pas la solution la plus évidente ! Le
défi de l’unité ne peut pourtant s’assumer que dans la liberté et la
responsabilité individuelle de chaque être.
l’auteur
Ceux ou celles, désireux
d’exprimer quelque réaction à la présentation de cet évangile, sont invités à le
faire par e-mail :
info-thomasevangelie@telenet.be
livre
Suite à la demande de nombreuses
personnes l’auteur de ce site, Pierre Mestdagh, est heureux de vous annoncer la
parution de son livre « Le défi spirituel proposé par le cinquième Évangile »
aux éditions Edilivre à Paris. Le chapitre 4
est entièrement consacré à cet évangile et aux commentaires que vous propose ce
site. Les autres chapitres concernent des réflexions présumées nécessaires à
une approche plus réaliste du phénomène religieux, de l’avènement du
christianisme et de l’intégration de Jésus dans la Bible hébraïque.
Ce livre
est disponible en librairie comme sur internet au site d’Edilivre :
liens
Nous vous signalons la
parution aux éditions Dorval d’un remarquable roman de la plume de Pierre
Desjardins, ayant pour thème cet évangile selon Thomas. Plus d’informations à
découvrir sur le site :