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Heureusement il faisait une nuit des plus obscures, point de
lune, et des brouillards augmentaient encore les ténèbres.
Point de vent, tout était tranquille. En prêtant une oreille
attentive j'entendis au-dessous de moi prononcer ces mots
d'une voix basse : « L'amener sous bonne escorte à Delemont,
le traduire devant». . . . . . . . L'horreur me saisit.
J'avais toujours l'espoir de me sauver. Je sortis flottant
entre l'espérance et la crainte, j'eus même un moment l’idée
de me rendre pour ne pas finir misérablement ma vie, en
tombant dans un précipice, mais j’abandonnai aussitôt ce
projet en persévérant dans mon évasion.
Je remarquai qu'on m'avait entendu dans toute la vallée; de
petites lanternes tournaient leurs côtés lumineux vers moi, et
cela à chaque pas que je faisais; car en descendant, il se
détachait du gravier malgré tous mes soins pour marcher
doucement. Je voyais ces lanternes se porter à l'endroit de ma
descente, je remontai; beaucoup d'hommes marchaient sur les
roches au-dessus de moi. L'obscurité était telle qu'on ne
voyait pas à deux doigts de distance: ma redingotte était
d'un drap bleu foncé; j’avais un gilet noir, une cravate
noire, et des bottes, ce qui me rendait moins remarquable
encore. Je redescendis ; j e compris que tous les mouvemens se
faisaient à l’ouïe et que la vue n'y entrait pour rien. Tantôt
j'entendais marcher de tous côtés, tantôt je voyais la lumière
des lanternes qui se tournaient vers moi à chaque pas que je
faisais ; tantôt je n'entendais plus que le murmure du
ruisseau de la vallée qui interrompait le silence de la nuit.
Je souffrais beaucoup du froid. La faim me pressait, je
n'avais pas mangé la veille; mes mains étaient déchirées par
les épines et les ronces. Tout ce qu'une telle position a de
plus terrible, je l'ai éprouve; tout ce qu'il y a d'affreux
dans un tel embarras je l’ai ressenti. La plume ou la parole
ne sauraient donner qu'une trés-faible idée de ces mortelles
angoisses; il faut les avoir éprouvées pour pouvoir en juger.
tranquille
Après avoir marché un quart d'heure, en
faisant tomber du gravier (et il était impossible de faire
autrement en montant ou en descendant),
je vis dans l’air une figure
monter en ligne courbe et qui, après s'être balancée quelque
temps d'une manière indéterminée, descendit avec lenteur et
vint se reposer sur ma tête: elle disparut ensuite et fut
bientôt suivie d'une autre.
La nuit était trop noire pour rien reconconnaître. Je
distinguais bien l'endroit d'où elles partaient, mais je ne
voyais et n'entendais rien; j'ignorais aussi la distance qu'il
pouvait y avoir entre moi et l'endroit où l’on faisait ces
signaux. Les figures représentaient tantôt (*)
une main dont les doigts
étaient étendus vers moi, et qui
se tenait tranquille, tantôt une
main qui se mouvait rapidement,
en serrant rapidement les doigts comme pour attraper quelque
chose , tantôt une tête de Méduse,
ou quelqu'autre épouvantail.
L'objet était fortement éclairé, et pouvait avoir tout au plus
deux pieds de long sur un pied de large. Il ne laissait point
de trace après lui, et répandait peu de clarté à l'entour.
L'endroit d'où il partait restait obscur. Cette
fantasmagorie jouait continuellement sur
ma tête et me suivait chaque pas que je faisais. Elle
tâtonnait d'un côté et d'autre, lorsque je me tenais quelque
temps sans faire de mouvement; mais aussitôt que je me
bougeais, on lançait de nouveau ces figures sur ma tète:
ce qui me confirma dans l'idée que l'on voulait cerner les
lieux où tombaient les signaux. Je supposai qu'il devait se
trouver du monde du côté opposé. Cette position, l'incertitude
où j'étais, l’obscurité de la nuit, la terreur qui s'empara de
moi à la première vue de ces machines, tout contribuait à
faire sur moi l’impression la plus lugubre et la plus
affreuse. Cette
fantasmagorie tient tellement du merveilleux,
qu'on ne sait au juste asseoir son jugement, et dire comment
et pourquoi l'on emploie ce singulier mécanisme.
Voyez la planche:
Objet fantasmagorique
lancé, etc. qui représente cette
scène lugubre.
C'est en errant
ainsi, continuellement signalé, que j'arrivai à un ruisseau
plus profond. J'y entrai et continuant à marcher dans son lit
ou à nager de temps en temps, le murmure de l’eau m'empêcha de
nouveau d'être entendu. Je vis encore pendant quelques momens
la même fantasmagorie, mais moins
distinctement; elle s'élevait et semblait planer au hasard
dans l'air; mais aucune figure ne se reposait sur ma tête
comme auparavant, preuve qu'on avait perdu ma trace. Enfin je
n'aperçus plus rien. Je montai de nouveau une montagne d'un
accès difficile, et j'eus beaucoup de peine à la gravir. Je ne
savais où j'allais. En la descendant, j'eus à lutter contre la
même difficulté du terrain; le jour commençait à poindre:
j'aperçus de loin dans la vallée une petite maison isolée sur
une chaussée près d'un moulin à eau. Je croyais avoir fait
bien du chemin, je me trompais.
J'avais décrit presqu'un demicercle et me trouvais à une forte
demi-lieue plus près de Delemont que lorsque je montai la
montagne derrière la verrerie de Girard. J'eus le courage de
me porter vers cette maison que je voyais à mes pieds dans la
vallée, dans la persuasion que je me trouvais déjà sur le
territoire Suisse. - Je frappai à la porte.
L'horrible nuit que je venais de passer, m'avait rendu
méconnaissable; mes forces étaient épuisées; je n’avais pas
mangé depuis deux jours: mon corps était meurtri, mes mains
et ma figure ensanglantées, mes habits déchirés et remplis de
boue; je n'avais plus de chapeau; dans cet état je me
présentai. On m'ouvrit, c'était une femme. Elle jetta les yeux
sur moi, et poussant un cri d'épouvante, elle s'enfuit dans la
maison. Deux hommes s'offrirent à moi et me firent entrer. Je
leur demandai avec empressement, «Si je me trouvais en Suisse?
»
Ils me répondirent fort étonnés, que non; que je me trouvais
près du village de Corandelin. Je fus terrifié par cette
nouvelle. L'on me rassura. On avait compris, avant que je
n'eusse parlé, que j'étais un de ces deux espions, à la
recherche desquels on avait pris tant de peine le jour
précédent. Tout le monde dans les environs en avait entendu
parler, et le bruit allait toujours en augmentant, comme c'est
l'ordinaire.
Je me trouvais chez de fort braves gens, chez un meunier nommé
Frossard dont la famille se composait, de sa femme, (celle qui
m'avait ouvert la porte) de leur fille, de leur beau-fils
nommé Brunner et d'un domestique.
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